Multatuli
vée et ouverte, nous disons que l'ennui élit domicile, l'ennui étant la conséquence d'une mauvaise physiologie, et aussi, absence de fleurs mentales, manque de sensations brillantes, excitatrices. Vue dans sa réalité objective, que vaut la vie de ce primitif aux joues grises, au cerveau mal trempé? C'est une vie de forçat rivé à son boulet et dont il ne pense qu'à s'échapper. L'homme du peuple n'a pas d'argent, aucun loisir; il n'a ni esprit, ni imagination pour le distraire. Gomment s'y prendra-t-il pour s'amuser? 11 ne connaît à proprement parler que les fêtes officielles ou les réjouissances publiques, car il n'est jamais sûr de s'amuser quand il s'amuse tout seul. Comme il désire en être, voirquelque chose; comme il fait la haie des heures, dans la poussière, dans les bousculades; comme il se dresse sur la pointe des pieds, grand enfant qui n'a pas été gâté! Il contemple passionnément le mur derrière lequel se passe quelque chose, et il hume la fumée des festins. Pauvre bête de troupeau à qui on jette les os ! — Mais du fond de son noir taudis, l'esclave prétend s'élever d'un bond au sommet lumineux du bonheur, et il fait appel à l'alcool. Hélas ! tant vaut le système nerveux, tant vaut l'ivresse; grossissement, non point création, elle ne fera pas danser des idées gaies, dans sa triste cervelle. Et l'alcool, agent de destruction, stupéfiant sinistre, fait tourner au noir cette vie grise, la roule à l'abîme. — Est-ce l'amour qui relèvera le cœur de ces misérables? Ah ! comme ils l'ignorent! Incapables des roucoulements prolongés du sentiment et du rêve, ils
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sont inférieurs encore à tous les moments de la fôtc : il manque à ces amoureux mal préparcs trop de choses et la personnalité triomphante; dans une chair de grain épais, la volupté n'a point ses suprêmes finesses ; la jouissance manque de nuances, demeure fruste et comme rugueuse '.
L'ennui séculaire du peuple est fait de misère physiologique et mentale, d'un faisceau de réalités sordides. Son correctif préféré est le maniement provocateur des mots défendus, la déclamation révolutionnaire ; jamais le peuple ne renoncera au rêve secret de ce coup de théâtre magique qui s'appelle une révolution; journées sublimes où lui reviennent les acclamations, où lui sont distribués les premiers rôles; et le prolétaire, si souvent lamentable à voir et ridicule, revêt, quand il dt'lire, un aspect redoutable.
L'enndi de la vieille fille. — La vieille fille concentre dans son cœur un ennui amer à l'excès, car il est une essence où sont broyés tous les ennuis humains. Elle a été jeune fille, pensant à l'amour comme à son unique destinée, qui ne lui ferait pas plus défaut que la terre sous ses pieds. L'amour vaut comme joie de l'esprit qui a conquis une ivresse, comme embellissement de la chair qui resplendit ; le corps qui s'en repaît, se développe ; l'amour est notre orgueil et la chaleur du sang; par lui commence notre initiation au
1. Les joies du peuple sont sans lendemain: c'est, comme qui dirait, des plaisirs d'imbécile.
LES VIES MAXMI'ÉES 77
monde ; l'ignorer, c'est se fermer les deux tiers de la vie. Chez la femme, à qui l'action extérieure est mesurée, bien des sentiments délicats ne trouvent leur issue et leur voix que dans l'amour.
La jeune fille attend jour par jour la révélation qui n'a pas de pareille : eh quoi ! un bonheur si répandu est d'une rencontre si difficile! Que le premier passant venu devienne son initiateur! Mais une famille monte la garde autour de sa personne ; elle est de bonne race qui joue le tout ou rien; des croyances religieuses la tiennent emmaillotée, et elle est soutenue et retenue par sa foi en l'avenir. Elle se repliera sur elle-même ; la décroissance de ses espoirs est représentée par la régression atrophique de son être. Désormais l'ennui est sa manière de sentir, tout son caractère. — La vieille fille vit une existence manquée qui se sait inférieure sou s tous ses modes. Que de choses, lui étant interdites, prennent à éon approche des airs sybillins et moqueurs! Les livres, la conversation, l'art sont remplis pour elle de recoins ténébreux; elle n'entend pas la valeur intégrale des mots ; elle ne possède pas la plénitude et la saveur cachée des choses. L'idée fixe de son échec, d'heure en heure plus irréparable, est le canevas qu'elle brode ; elle assiste avec une horreur secrète à la mort lente des germes infécondés qu'elle recèle. Quelles que soient ses allures, et qu'elle soit spirituelle, qu'elle soit bête, qu'elle soit insupportable, qu'elle soit touchante, elle a les tons faux, les effets cocasses d'un ignorant, d'un fantoche ou d'un inclassable. Elle fait pitié quand elle
s'essaie à la joie ; on sent qu'elle joue désespérément des équivalences impossibles; qu'elle vise des analogies illusoires.
L'ennui de la vieille fille repose sur un sentiment poignant d'infériorité et de déveine; il a à sa disposition un réservoir de forces dormantes et il peut se transposer et sortir en jets d'altruisme abondamment déversés. Généralement il se manifeste par un suintement continu d'aigreur, par de la méchanceté militante qui déclare la guerre à tout ce qui a figure de bonheur; et, à certains jours de pleine conscience, il devient la sensation douloureuse à s'évanouir d'une immense déconfiture.
La monotonie est cause courante d'ennui, cause perpétuelle, et nous passons le meilleur de notre temps à lutter contre elle. Changerions-nous sans cesse de place, de cadre et d'occupations, que la môme personnalité se retrouve, et nous voilà ramenés à la monotonie et à l'ennui. La vie oscille entre deux lois : l'habitude et le besoin de changement (conservation et évolution); le débat est toujours ouvert entre ces deux termes, et c'est toutle problème de l'ennui qui se trouve agité. Le besoin de changement est pour l'emporter. Plus un être est vivant, doué d'ardeur, plus il est avide d'action oij il s'étende, de sensations neuves qui le maintiendront en élan et en joie.
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
Mais, dira-t-on, n'y at-ilpas des états d'habitude qui sont aimés pour eux-mêmes et auxquels nous ne voudrions rien changer? Ils s'imposent à nous par une impression de sécurité et de douceur dont l'enchante-
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ment esl sans pareil. C'est une monotonie savourée comme exquise qui a dicté la parole du moine : Cella continiiata dulcescit. Et encore : 0 heata sol'itudo! o sola beatitudo! Elle est envisagée comme délicieuse la monotonie des horizons immuables et des pas comptés que le poète appelait par ce vœu :
N'aîlre, vivre et mourir dans la mt^me maison.
On peut répondre : la douceur recherchée des étals d'immobilité est chose fugitive et s'affadit bientôt; l'habitude est le plus doux des sirops, mais il est soporilique. Vivre, c'est se renouveler.
Nous identifierons, sans plus, monotonie et ennui.
La monotonie nous presse et nous enveloppe sous des formes communes et banales qu'il est inutile de recenser; elle a ses formes plus rarement perçues que nous mettrons en évidence dans les descriptions qui vont suivre.
La monotome de la vie. — Avant de passer en revue les effets de la monotonie dans les cas particuliers, nous dénonçons le fait de la monotonie qui s'étend à à l'existence entière.
La vie n'est, à proprement parler, vierge et nouvelle que quand on la découvre pour la première fois ; mais ces révélations s'épuisent, la jeunesse y suffit, vendanges sont faites; il ne reste à noter pour notre amusement ou notre ennui, que répétitions inutiles et nuances sans intérêt.
La monotonie de la vie, avec ses retours éternels, semper eadem, n'a la valeur d'une idée, et donc n'est une cause d'ennui, que pour les penseurs capables d'ascensions élevées et de regards métaphysiques; le vulgaire, qui cherche du nouveau dans la rue et que le détail relient, ne prend point garde à cette conception générale qui le dépasse. Le philosophe sera obsédé par l'identique retrouvé sous les apparences vainement changeantes. Amiel, ivre d'infini, écrit ^ : « Qu'est-ce au fond que la vie individuelle? Une variation du thème éternel : naître, vivre, sentir, espérer, aimer, souffrir, pleurer, mourir. Quelques-uns y ajoutent s'enrichir, penser, vaincre ; mais en fait, comme que l'on s'extravase et se dilate et se convulsionne, on ne peut que faire onduler plus ou moins la ligne de sa destinée... Le tout est toujours le trémoussement de l'infimment petit, et la répétition insignifiante du motif immuable 2? » ^ Dans une langue moins noble et avec une âme plus meurtrie de sensitif démesuré qui s'est rué sur toutes les jouissances, xMaupassant constate avec stupeur que tout est rabâchage et redites, qu'en quatre pas on fait le tour du monde, et dans son livre le plus personnel, Sitr reaii, il laisse passer quelques confidences : « D'autres hommes, parcourant d'un éclair de pensée le cercle étroit des satisfactions possibles, demeurent