‹ L'EnnuiChapitre 23 sur 68 · Journal intime, 12 septembre · texte numérisé non relu

Journal intime, 12 septembre

2. Les sermoûnaires religieux et les moralistes font état delà monotonie de la vie et de son identité fondamentale pour nous enlever nos illusions de papillon fou et nous détourner de la poursuite décevante des apparences.

atterrés devant le néant du bonheur, la monotonie et la pauvreté des joies terrestres. Dès qu'ils touchent à trente ans, tout est fini pour eux. Qu'attendraient-ils? Rien ne les distrait plus; ils ont fait le tour de nos maigres plaisirs. Heureux ceux qui ne connaissent pas l'écœurement abominable des mômes actions toujours répétées ; heureux ceux qui ont la force de recommencer chaque jour les mêmes besognes, avec les mômes gestes, autour dos mômes meubles, devant le même horizon, sous le môme ciel, de sortir par les mêmes rues où ils rencontrent les mêmes figures et les mômes animaux. Heureux ceux qui ne s'aperçoivent pas avec un immense dégoût que rien ne change, que rien ne passe et que tout lasso (p. 55)'. »

Cette obsession presque maladive d'une monotonie accablante reconnaissait des raisons nombreuses, et Maupassant ayant sa place dans cette étude, nous ajouterons à son sujet ces lignes tirées d'un article oii sont confrontées sa biographie et ses œuvres : « Les dix longues années de sa vie de bureau, avec sa routine et <■ son éternel recommencement des choses», ne durent pas peu contribuer à lui donner cette sensation que « tout se répèle sans cesse et lamentablement » et à soulever en lui « cet écœurement abomiuable des

1. Sénèquc nous dit : « Quelques-uns ont pris le parti de nnourir, en voyant qu'à force de changer ils revenaient toujours aux mêmes objets, parce qu'ils n'avaient plus rien de nouveau à éprouver. Ainsi les a pris le dégoût de la vie et du monde, et alors leur échappe ce cri des voluptueux blasés : « Quoi ! toujours la même chose ! » Fastidin illis esse ca'pit vila, el ipse munclos; et suIjU illud rahkloruin deliciaruin : qitDiisfjue eadern '; »

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mêmes actions toujours répétées ». Dès lors, ce dégoût des habitudes ne cessera plus de hanter l'esprit de Maupassant ; il en variera seulement le thème. Des employés, il passera aux mondains et aux artistes, comme si son expérience personnelle lui avait appris que ni la position, ni les préoccupations de l'ordre le plus élevé ne défendent les hommes de ce renouvellement banal de nos actes'. »

Mais pour sentir toute la monotonie de la vie, il faut en sentir tout le néant : l'ennui est alors le produit de la pensée réfléchie qui a sondé le fond des choses et a rencontré le vide. Le vulgaire bâille un moment, puis se distrait à bon compte. On n'a pas le droit de dire qu'on s'ennuie et que la vie est monotone, si on prend encore plaisir à jouer aux cartes et à aller au café.

L'ennui dans l'exercice d'un iMétier. — Un métier est une leçon apprise moins pour notrejoie que pour nous mettre aux ordres du public qui tirera indiscrètement nos ficelles. 11 est un moule qui nous fait une figure roconnaissable ; en nous spécialisant, il nous mutile; il nous impose des gestes, des clichés qui nous accompagnent partout ; il nous gratifie de déformations, de ridicules, de maladies à son empreinte. Un métier est une servitude détestée.

Le débutant dans une profession qu'il a souhaitée goûtera tout à l'entrée des joies que sa naïveté mesure :

1. « Maupassant peint par lui-même », par G. Chatel : Revue Bleuie, 11 juillet 1896.

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ravissements de prêtre à ses premières messes. Il a un titre, une enseigne ! on s'adresse à son savoir, à sa maison ! il gagne de l'argent ! Ces émotions de néophyte investi d'un sacerdoce ont leur fraîcheur agréable, mais si vite fanée !

Les hommes ne haïssent rien autant que leur métier qui les prend du matin au soir, qui les façonne des pieds à la tête ; ils lui reprochent leurs gestes de pantins, mais, ce moteur enlevé, ils n'ont plus que des gestes de fous ; ils ne peuvent se passer de son action directrice, sauf à en atténuer la prise trop forte, se dérobantà labesogne abêtissante par l'alcool, les fugues, les vices, les passions, les ambitions extra-professionnolles qui créent un alibi. Un métier, c'est l'ennui en permanence, et a tout instant surgit la tentation de prendre la fuite, de tout envoyer promener.

Le service strict des pratiques ot, rengaines dont nous avons la charge est le bât qui nous blesse profondément. L'elfort professionnel qui fatigue toujours les mômes ressorts a pour corollaire l'épuisement. L'œuvre commandée qu'il nous faut chaque jour mener à terme par les mômes chemins n'est pas pour respecter les variations perpétuelles, le graphique capricieux de la force nerveuse. Notre activité nerveuse n'est pas égale à elle-même d'un jour à l'autre, et elle a aussi ses variations diurnes. Celui qui a la libre disposition de ses mouvements modifie sans cesse son allure et n'accomplit pas aux mêmes heures, plusieurs jours de suite, un même cycle d'occupations; l'esprit répugne

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aux recommencements prochains ; de même qu'on ne se baigne pas dans le môme fleuve, on ne se réveille pas deux matins de suite dans le même corps. Or, Tobligation impérieuse d'une tâche quotidienne, à régularité d'horloge, est la méconnaissance des lois les plus délicates de l'activité physiologique. Quoi de plus épuisant, quoi de plus sinistre qu'un travail obligatoire, exécuté vaille que vaille en des heures d'impuissance et de dégoût !

Mais n'y a-t-il pas des métiers moins assujettis à la répétition lourde, où la monotonie des actes est plus émaillée de variantes? Assurément, et la jalousie publique nous les désigne ; elle va aux professions inscrites dans ces cadres reluisants : journalisme, politique, théâtre, art, littérature. Publicistes^ politiciens, comédiens, artistes créateurs, vivent, semble-t-il, une existence supra-terrestre, tissée d'émotionssurhumaines et d'actes prodigieux. L'actualité retentissante qui nous réclame, l'événement du jour à vivre, c'est chaque matin une affiche neuve qui met en élan et en verve l'heureux privilégié qui a su se choisir une profession de haut goût ; ainsi en va-t-il pour les journalistes toujours haletants, anhélants ; pour les hommes politiques portés par l'acclamation des foules , qui ne quittent pas la tenue d'arène et de combat ; heureux et privilégiés aussi, les acteurs, les gens de théâtre qui paradent sur une estrade flamboyante, jouent le jeu affolant des bravos et des sifflets; et encore les écrivains, les artistes qui jouissent de leur fantaisie qui a toute

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licence, des agrandissements successifs de leur personnalité, tandis qu'ils ont les mains pleines de billets pour la tombola de la gloire '. Nommons à leur suite, enviés pour leurs occupations réputées alléchantes, les banquiers, les boursiers, les gens de sports, les brasseurs d'affaires, les commerçants à grosses entreprises, les circulatoresh. plusieurs résidences qui jouent lasaiso/L et la mode, raflant des gains faciles. Oui, les métiers à créations et à surprises quotidiennes, ceux qui roulent surdes intérêts considérables, qui évoluent dans l'aléa et l'aventure, échappent, en partie, à la monotonie professionnelle, et la foule les jalouse, les jugeant situés hors de l'ennui où elle étoufle.

L'ennui dans le mariage. — Le mariage est un tèteà-tôte interminable entre personnes qui n'ont le plus souvent quelque chose à se dire qu'au moyen de mouvements corporels silencieux ; un contrat sévère par lequel les deux conjoints soucieux de rester unis s'engagent à marcher au même pas et vont à se neutraliser réciproquement ; deux êtres, naturellement bornés, sont mis en demeure d'amender leur personnalité et leur caractère, afin de se mettre de niveau, de pouvoir se

1. Taine marque !a diirérence qui existe entre les professions bourgeoises de labeur morne et les professions artistiques, un jour où, se trouvant de passage à Bordeaux, il est frappé de l'air de fête que prend le soir la grande ville commerçante : « Ils ont des raisons de s'amuser ; depuis que je fais un métier, je sens ce que c'est qu'un métier. On veut en sortir, oublier la platitude, la monotonie des affaires, faire boire à tous les sens une sorte de vin de Champagne. — La vie de l'artiste, de l'écrivain est tout autre. 11 a joui, produit, fait œuvre d'homme pendant le jour: il lui faut le repos du soir. » 'Carnets de voyage: noies sur la province, 1863-1865. p. 67.)

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comprenùre et s'aimer. L'ennui naît de ces tristes compromis.

L'ennui commence aux fiançailles; la jeune fille, autour de qui évoluait tout un escadron de courtisans, n'a plus qu'un seul homme en face d'elle. Le jeune homme qui va faire sa cour se présente comme abdiquant sa liberté ; il se rend à merci etéprouve un obscur sentiment de déchéance; possesseur et roi irresponsable d'un universféminin, il renonce à celte polygamie étourdissante ; il avait à sa disposition le monde infini des femmes, il renouvelait ses maîtresses dès qu'elles avaient cessé de plaire; il s'enferme maintenant dans l'amour unique, dans le définitif et l'irréparable. Et il observe avec une anxiété comique les moindres particularités physiques et morales de sa future femme, car il n'est rien en elle qui ne puisse fournir les épines et la croix de son existence prochaine, devenir le décret de son destin. ' L'ennui se fait jour pendant le voyage de noces, course dans le vide, créant une solitude, une intimité subite et déconcertante, oii, dès qu'ils rompent leurs étreintes éloquentes, les deux accouplés ne savent que se dire ; le tête-à-tôte est parfois tellement insoutenable que le couple en détresse tombe à des rencontres 'd'un goût douteux, liant société avec des voisins de table d'hôte, faisant bande avec des passants.

Voici maintenant le couple conjugal établi dans son logis dont il a le plus possible lîeuri les barreaux. Pourquoi ces deux êtres vont-ils s'ennuyer? Parce qu'ils sont prisonniers l'un de l'autre et couverts de

chaînes. Ils s'étudient, se regardent venir, et loyalement cherchent le bonheur dans l'entente harmonique de leurs mouvements : défense de jouer son jeu à part ; les goûts seront communs, chaque geste sera accompagné de son explication; tout se fera en collaboration, sous double signature. S'ennuyer à deux, tel est l'idéal conjugal. D'ailleurs on fait bonne garde autour de ces enchaînés, de peur que leurs liens ne se détendent ; la famille et l'opinion les surveillent ; ils sont tenus de marcher de front, très accrochés, et de défiler sur la grande route.

Dans ce face à face commandé que l'éloignement même ne desserre pas, — car il tourne à l'hallucination, — où chacun lit et déchiffre l'autre jusqu'au fond de l'âme, jusque dans les pensées futures, quel est celui qui s'ennuie le premier? C'est le mari. L'homme vit surtout au dehors, et en rentrant chez lui il trouve le logis étroit ; il est un être de mouvement, il évolue, il compare; la femme, qui vit de peu d'idées, demeure volontiers immobile ; elle lui apparaît comme un objet lointain, resté dans le passé, un péché de jeunesse qui le suit à travers la vie ; un fossé se creuse entre eux qui ira s'élargissant ; le mari pratiquera le premier l'infidélité par ennui. La femme a une tolérance remarquable pour la monotonie ; elle goûte le renfermé, la répétition machinale des travaux de ménage; son esprit ne pousse guère de reconnaissances sur les routes de l'inconnu ; reine d'un microcosme, cela lui suffit; elle s'étonne de voir son mari

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changer; le suivra-t-elle? peut-elle se mettre à son pas? — De même une mère a peine à croire que ses enfants irrandissent et s'embrouille dans les formes successives de leur personnalité. — La femme souffre sûrement moins que l'homme de l'ennui par monotonie qui est l'atmosphère de la condition conjugale. Mais le mariage ne réussit pleinement que par la surveillance réciproque des démarches et l'égalité jalouse des âmes. L'ennui géré en commun sous ces euphémismes charmants : union parfaite, bonheur domestique, modération, sagesse, est le pain quotidien du mariage. Hors de l'ennui par consentement mutuel, pas de salut. Évidemment il faut avoir la vocation.

L'ennui dans le mariage sert de point de départ à un nombre incalculable de romans; l'auleur part de cette donnée fondamentale comme d'un postulat accepté d'avance et nous montre ses héros précipités dans des aventures où ils essaient de se distraire et d'amuser le lecteur ; l'ennui conjugal, dans ses formes statiques et son fonds accoutumé, est plus particulièrement traité dans ces deux romans : Madame Bovary^ de Flaubert, et Katia, de Tolstoï.

L'ennui dans l'amour. — S'il est un sentiment d'une intensité souveraine, d'un jaillissement inépuisable, qui semble ne devoir jamais succomber sous les coups de l'ennui, c'est l'amour. L'amour comporte une activité exceptionnelle de l'àme entière surchauffée ; création incessante d'états passionnels, son excellence vient

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de ce qu'il appelle à répanouissement toutes les facultés de l'être, et il fait sa force et sa splendeur du concert de leurs voix. Comment l'ennui en aura-t-il raison? II a plus d'une façon de l'attaquer, de même qu'il y a plus dune manière de mourir. La Bruyère écrit : « Les amours meurent par le dégoût, et l'oubli les enterre... Il n'y a guère de raison de ne s'aimer plus que de s'être trop aimés... Cesser de s'aimer, preuve sensible que riiomme est borné, et que le cœur a ses limites^. »

Intéressons-nous premièrement à l'amour charnel, le plus répandu, le plus recherché et le plus vrai de tous les amours. La volupté n'a qu'une note : les avisés ne la répètent pas trop souvent et dirigent l'amour vers les régions supérieures de l'âme ; les insouciants, les barbares qui coupent l'arbre pour avoir le fruit, font une consommation enragée et imprévoyante de volupté. Les sensuels proprement dits sont des prodigues de leur corps qui courent à la banqueroute ; ils obéissent à une obscure logique : l'amour, pour eux, c'est leur chair palpitante, leurs déclarations éperdues, les défis que se portent leurs désirs; si l'on sort de cette fournaise où le sang bout, oii les voix délirent, pour entrer dans la zone tiède des sentiments tempérés : affection, sympathie, amitié; si l'on bride les élans, si l'on s'occupe de toute autre affaire que de la passion présente, on n'est plus dans l'amour. Aussi n'y a-t-il rien

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