‹ L'EnnuiChapitre 3 sur 68 · Paris, F. Alcan, 2' éd · texte numérisé non relu

Paris, F. Alcan, 2' éd

de la fatigue : « Le coureur éprouve d'abord un grand ennui, puis il peut être atteint d'amnésie... L'ennui domine toute la scène ; il est la caractéristique de la fatigue poussée à l'excès connue sous le nom de vaiinage. Il atteint tous les coureurs, quel que soit leur caractère, gai ou triste » (p. 43). Et collationnant des rapports de coureurs : « ... Ennui profond réparti sur les six dernières heures de la course » (p. 45). « Huret... se plaignit seulement, en descendant de machine, d'avoir souffert d'un violent ennui ^ accompagné d'un grand besoin de dormir» (p. 51). Dans ces observations qui ont la valeur d'une expérience, épuisement et ennui forment un couple dont les éléments sont de nature physique ; le mental, réagissant à la suite, est à peine ébranlé ; il ne gardera trace de rien.

La fatigue, en effet, quelle que soit son origine, retentit sur l'esprit ; elle aura pour signes psychiques : le désordre des idées, le vide mental, l'irritabilité, l'asthénie généralisée. Ce sont là les éléments primitifs de l'ennui. Il n'a pas le temps d'apparaître, si la fatigue est superficielle; si elle est bien supportée par un organisme sain. Il en va autrement quand la fatigue est extrême, qu'elle s'installe dans un organisme débilité. Tel est le cas de l'épuisé.

L'épuisé ou asthénique, — qui est un fatigué à perpétuité, que son cas soit héréditaire ou acquis, — vit, par définition, en état permanent d'ennui. Il est incapable d'effort soutenu, il agit sans élan, sans joie, sans confiance; il est dépourvu d'entrain dans les actes

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communs de la vie journalière qui ne valent que par l'assaisonnement de la santé et de la bonne humeur; son cerveau fonctionne péniblement, sa personnalité s'obscurcit sans cesse ; il advient qu'il est égaré par sa faiblesse pitoyable, conseillé par ses pensées irritées; nu'il est mis sur la voie des erreurs et des sottises; à

l'ennui des actes accomplis dans le malaise de l'impuissance vient s'ajouter la souffrance voisine des échecs et des pas fourvoyés'.

Cet état d'épuisement, reflet dans l'esprit d'une déchéance fonctionnelle, est-il fréquent? Il faut pour qu'il s'établisse une prédisposition qui n'est pas rare, et il se constitue assez vite chez les faibles-nés, les hystériques, les neurasthéniques^, les surmenés du plaisir ou de la douleur. Tandis que chez l'homme de constitution robuste, toute fatigue est tôt réparée, le prédisposé à l'épuisement est saigné à blanc par l'effort, et, contemplant sa défaite, sombre dans l'ennui.

Il importe à chacun de nous de trouver son équilibre et de mettre d'accord ses forces et ses appétits; cette harmonie étant acquise, serons-nous à l'abri de

1. En langage médical, épuisement se traduit : insufflsance fonctionnelle généralisée. Epuisement est différent de maladie : c'est ainsi «lu'Henri Heine, qui fut. pendant les dix dernières années de sa vie, le plus torturé des malades, n'était pas un épuisé: il dominait son mal par l'activité conservée de son esprit et par son étincelaate gaieté.

2. Le b' .lanet déûnit l'hystérie : « une maladie mentale appartenant au groupe considérable des maladies par faiblesse, par épuisement cérébral »; il découvre chez les hystériques le « véritable ennui, celui qu'aucun amusement ne peut dissiper, et qui est une maladie de l'esprit faite de désir et d'impuissance » {Etal mental des hyatériques).

« La neurasthénie peut être considérée, au même titre que l'hystérie, comme une fatigue chronique. » (Féré, la Vamille névropalhique, 2' éd.; Paris, F. Alcan.)

L'EXXLI PAR EPUISEMENT ):]

l'épuisement, fadeur d'ennui ? En aucune façon. Usufruitiers d'un corps périssable, nous sommes les sujets passifs et tremblants de la fatigue vitale, de cet épuisement progressif qui marche avec les années, ruine et ronge toute vie, dispose de sa mise en poussière. L'ennui commence au fléchissement de la santé qui était notre arme de conquête et la première de nos voluptés. 11 existe en raison de la diminution numérique des sensations enregistrées ; il est le négatif qui s'accroit des pertes du positif; le vide créé par le départ du plein.

Nos actes ont un support physique, or le physique se démolit avec l'âge ; et, par une loi cruelle, l'esprit qui s'est exercé s'enrichit, pendant que le corps aux jours comptés se vide. L'impuissance nous surprend avant que le désir, aux propositions inépuisables, s'aperçoive que ses instruments sont hors de service. Tous, nous nous survivons. Les habiles, les heureux, qui ont éludé l'ennui précoce et d'imagination, n'éviteront pas cet ennui de l'âge mûr, du déclin, réglé sur la sénilité envahissante, qui corrompt la joie et le travail, s'impose aux sens et à la pensée.

Il s'établit en nous jour par jour grâce à l'eirritement de notre étoffe corporelle et àl'embarras croissant de nos fonctions; il est fait de nos cendres, de notre rouille : caput mortuum qui grossit ; il est figuré par des alluvions de cellules mortes, par des pétrifications, des ankyloses ; son substratum indestructible est la sclérose qui nous envahit; il est l'atonie des tissus que

plus rien n'électrise, le ralentissement du sang qui se glace, le flottement hébété de l'œil éteint, Thésitation du pied sur le sol, le tremblement des mains à qui toiit échappa. — Regardé par son côté mental, étudié dans son retentissement sur la vie pratique, cet affaiblissement physique rétrécit le cercle de notre existence, nous interdit quantité d'actes qui agrémentaient nos heures, meublaient nos journées; il entraîne à sa suite la décadence de l'imagination et la démission de la volonté qui abandonnent à d'autres les proies splendides de ce monde.

Fait semi-morbide, l'épuisement entretient dans l'esprit qui vacille une incertitude agitée et douloureuse; de là les luttes de l'ùme contre le corps qui pressent sa destruction ; les combats obscurs entre le mort et le vif qui se partagent les morceaux de notre être ; les sommations du désir inassouvissable aux organes poussifs et récalcitrants. Nous voulons vivre, tandis que nous mourons. Entre notre vouloir et nos forces surgissent des malentendus sans fin. Que vaut au juste notre santé du jour? La volonté commande et les organes refusent d'obéir ; il y a un hiatus affolant entre l'ordre et l'exécution; une cassure, dans notre être dédoublé. Cet examen anxieux de nos ressources, ces retours passionnés sur notre besoin de bonheur, et, d'un mot, le conflit déchirant entre l'impuissance qui s'aggrave et le désir qui ne veut pas abdiquer, voilà la matière et le drame de l'ennui.

Il est certaines individualités chez qui un ennui de

cette sorte a un terrain tout préparé, tempéraments presque pathologiques qui unissent la faiblesse physique à l'excitation cérébrale : tels sont les névropathes, les dégénérés et tous les déséquilibrés ; le cerveau, peu maître de ses ordres, multiplie les caprices auxquels le corps fait banqueroute.

La plupart des maladies chroniques, à pénétration lente et insidieuse, réalisent un dédoublement tragique chez le patient dont la tète éclate ; l'esprit demeuré suffisamment valide, bourré d'illusions, harcèle son compagnon qui se dérobe, dont il ne veut pas voir la détresse; eh quoi, la volonté n'aurait pas le dernier mot! nous sommes coupés en deux, et, entre ces deux moi qui se méconnaissent, il y a un débat ouvert en permanence, un échange sinistre de menaces et de tristesse.

On pensera que c'est au désir à céder, et la raison l'ordonne. Le sujet qui s'enlizîe dans la fatigue croissante s'interdira avec la cruauté indispensable les sensualités qui dépriment, les ambitions qui enfièvrent, les excès et les fantaisies de tout genre, u Renonce! renonce ! C'est là ce que chaque heure te crie d'une voix rauque M » Oui, abdiquons à temps et par de franches ruptures; que notre conversion soit sincère; c'est le fait d'un caractère faible que d'entretenir indéfiniment ces besoins déjà à l'agonie qui n'ont vie que par convulsions et spasmes. Une discipline sévère nous transporte dans une atmosphère renouvelée et édicté

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