Lettre de
sait à répéter cette parole : « Rien ne sert à rien, et d'abord il n'y a rien; cependant tout arrive, mais cela est bien indifférent. »
3" Le sentiment du néant de la vie naît da travail de lapensée qui scrute les choses à fond et les découvre creuses ; on conclut à l'ennui, dernier mot de tout : ennui philosophique, métaphysique, qui pour être une pensée plutôt qu'un bâillement, n'en est pas moins douloureux.
La vie ne supporte pas d'être serrée de près : dès que lintelligence l'emporte sur l'instinct, dès que la réflexion prime la spontanéité, il y a tendance au doute, au découragement, à la tristesse. Les vues d'ensemble sont accablantes pour notre petitesse : elles nous montrent le peu que nous sommes. Le penseur décidé à tout analyser, à tout dissoudre, trouve partout le vide'. Citons quelques exemples de ces méditations désolées.
Léopardi mérite d'être inscrit le premier parmi ceux qui s'appliquèrent à extraire l'ennui de toutes choses terrestres.
Il proclame l'inutilité de nos actions qui ne valent que pour passer le temps. c(... Nous avons un besoin plus grave, auquel seuls nous pouvons pourvoiret que nous ne satisfaisons pas sans ennui et sans peine : je parle de la nécessité de passer notre vie, dure, invincible nécessité, à laquelle ni les trésors, ni les nom-
d. '< La vie ne supporte pas dètre serrée de si près. C'est une croûte mince sur laquelle il faut marcher sans appuyer ; donnez du talon dedans, vous ferez un trou où vous disparaîtrez. La vraie philosophie n'a jauiais consisté à sonder toutes les questions, mais souvent, an contraire, à les éluder. Nous côtoyons l'aLime, ^rarc au vertige. » Ed. Scherer. Préface au Journal intime d'Aniiel.
breux troupeaux, ni les champs fertiles, ni la cour, ni le manteau de pourpre ne peuvent soustraire la race humaine. Celui qui, dépité de ses années vides et haïssant la lumière du ciel, ne se décide pas à prévenir son destin tardif et ne tourne pas contre lui-même sa main homicide, cherche de tous côtés et poursuit mille remèdes inefficaces à la dure morsure du désir incurable et vain de la félicité... Le soin de ses vêtements, de ses cheveux, de ses actions, de ses pas, le vain souci des chevaux et des voitures, les salons fréquentés les places bruyantes, les jardins, les jeux, les repas et le bal envié occupent ses nuits et ses jours. Le rire ne quitte jamais ses lèvres ; mais, hélas! dans sa poitrine, lourd, solide, immuable comme une colonne de diamant, se tient l'ennui immortel, contre lequel rien ne peut, ni la vigueur de la jeunesse, ni les douces paroles d'une lèvre de rose, ni le regard tendre et tremblant de deux yeux noirs, ce cher regard, la chose mortelle la plus digne du ciel ^ »
Pour Leopardi, l'ennui est la vérité par excellence, le secret de la vie, le sentiment qui prime tous les autres. Cette idée est développée avec une insistance persuasive dans le passage suivant où l'un de ses héros s'exprime ainsi »... Celte inclination (au désespoir) ne procède chez moi d'aucune disgrâce qui me soit arrivée ou que je puisse prévoir, mais d'un dégoût de la vie, d'un ennui si violent qu'il ressemble à une douleur et à