Poésies, tome II, traduction Aulard
une convulsion, et du déplaisir que j'éprouve à connaître, à voir, à goûter, à toucher la vanité de chaque chose qui s'offre à moi dans la journée. De manière que non seulement mon intelligence, mais toutes mes sensations, même physiques, sont remplies de cette vanité, si je puis employer cette expression étrange, mais adaptée à ma pensée. Et premièrement tu ne pourras pas dire que cette disposition oiî je suis n'est pas raisonnable. Sans doute, j'accorderai volontiers qu'elle provient en bonne partie de quelque malaise physique, mais elle n'en est pas moins très raisonnable. Il y a plus : toutes les autres dispositions des hommes, par lesquelles ils vivent et croient que la vie et les choses humaines ont quelque substance, sont plus ou moins éloignées de la raison et se fondent sur quelque erreur et sur quelque imagination fausse. Mais rien n'est plus raisonnable que l'ennui. Les plaisirs sont tous vains. La douleur même, je parle de celle de l'âme, est vaine la plupart du temps; car à la considérer dans ses causes ou dans son objet, elle n'a rien ou presque rien de réel. Je dis la même chose de la crainte, la même chose de l'espérance. Seul l'ennui, qui nait toujours de la vanité des choses, n'est jamais ni vanité, ni erreur : il ne repose jamais sur rien de faux. Et l'on peut dire que si tout le reste est vain, tout le réel et tout le solide de la vie humaine se ramènent à l'ennui, consistent dans l'ennui '. »
1. Œuvres morales, dialogue de Plotin et de Porphyre, tome III.
14i LENNLl
Et le poêle jette sa malédiction à la vie : « Amertume et ennui, voilà la vie; elle n'est rien d'autre : le monde n'est que fange. Repose-toi désormais. Désespère à jamais. A notre race, le destin n'a donné que de mourir* ».
Leopardi, infirme, valétudinaire, dont les malheurs passèrent la commune mesure, a beau jeu pourconclure au néant de tout et ramener la vie ondoyante, follement luxuriante à ces idées nues : désillusion, douleur, brièveté des jours, mort. Mais qui songe à cet affreux squelette de l'existence, quand l'insouciance l'emporte, ou quand l'heure est dorée?
Tour une heure de joie unique et sans relour,
De larmes précédée et de larmes suivie,
Pour une heure, tu peux, tu dois aimer la vie :
Quel homme, une heure au moins, n'est heureux à son tour^ !
La philosophie de Leopardi, qui est un extrait de SCS souffrances, ressemble trop souvent aux a paroles d un mourant », aux propos gémissants d'un grabataire^.
Flaubert dénonce l'insuffisance de la vie, et plus spécialement le grotesque de l'existence. Cet homme semble avoir pour refrain un sarcasme de cette sorte :