Renan, Marc-Aurèle, p. 46j-4S
l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu'on court. On n'en voudrait pas s'il était offert... Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse nous en garantit. — Ils s'imaginent que s'ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité... Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l'agitation. Ainsi s'écoule la vie... On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et, si on les a surmontés, le repos devient insupportable... Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où il a ses racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin. »
Ces propos un peu longuement cités, empruntés à ceux qui pensent, sont pour montrer que l'ennui est le sentiment qui nous envahit, quand nous considérons l'inutilité de la vie et l'étendue de notre misère. Qui redit trop souvent et avec conviction : Tout est vain ! n'a plus de goût à sa tâchée « N'est-il pas merveilleux, dit Alfred de Vigny, que lorsqu'on apprend à l'enfant qu'il doit mourir un jour, il ne se couche pas jusqu'à ce que la mort vienne le prendre?» L'enfanta qui l'on annonce qu'il doit mourir ne comprend pas : l'homme qui connaît son destin, se désespère.
1. « Celui qui a déchiffré le secret de la vie finie, qui on a lu le mot, est sorti du monde des vivants, il est mort de fait. » (Amiel, Journal inlivie.)
L'ennui par sentiment du néant de la vie appartient en propre aux méditatifs, aux philosophes, aux virtuoses de l'ahstraction qui percent l'écorce colorée de la sensation pour en accuser le vide. Ils le construisent logiquement : ennui systématique, raisonné, invincible, qui se nourrit du sang de notre âme, se ramifie et fructifie ; idée fixe, idée chère, tramée de fines ciselures, frappée en aphorismes, fortifiée chaque jour aux dépens des illusions à jamais condamnées. Il a pour terme nécessaire le désespoir, car la pensée qui nous enseigne la désolation n'a point de consolation à nous offrir. L'analyse psychologique qui fouille le cœur humain et décèle ses laideurs, apporte des preuves de surcroit et des arguments subtils à notre horreur de vivre. Les plus clairvoyants des hommes sont aussi les plus dégoûtés.
Chez le chrétien l'ennui métaphysique par retour sur le néant terrestre n'est guère qu'un songe mélancolique, le soupir de l'attente. Le chrétien se tient dans l'attitude de Pascal qui désespérerait de ce monde, s'il n'y avait Jésus-Christ; mais comme il va douter de son bonheur et de la victoire finale du bien, une prière lancée à temps dans le sein de Dieu le relève.
L'ennui qui vient échouer dans le désespoir inconsolable est le fait du penseur établi dans le nihilisme absolu. Il a toutefois ses figures diverses. Certains, tout en contemplant fixement le néant, conservent la foi en l'idéal qui a ses réalisations fuyantes, qui se réalisera, un jour, à l'infini ; et ils sont des idéalistes sans illu-
150 LENNUl
sions, au cœur transverbéré ; dans le nombre mettons Leopardi, Marc-Aurèle, et joignons à leurs noms celui d'Alfred de Vigny. D'autres, plus atteints sans doute, plus souffrants, renient toute idée généreuse, chassent toute chimère, et se réconfortent par le rire goguenard, évoluent vers le cynisme.
L'ennui nihiliste érigé en système est une œuvre de penseurs capables d'approfondir sans relâche leurs réflexions et leur désespoir. Mais il est à notre portée, il nous est familier à tous, intermittent et fragmentaire, lié à telles actions pour lesquelles nous n'avons aucun goût, découvert dans les sensations qui ne nous livrent plus que des cendres. Le sentiment du néant des choses fait la lassitude qui interrompt l'effort pour dire : A quoi bon? le haussement d'épaules du vainqueur qui dédaigne des acclamations fragiles ; la mélancolie de l'amant qui presse la mort de son amour ; la défiance du sceptique devant l'universelle vanité ; l'ironie secrète des pontifes, le sourire des augures, qui, tout en officiant, ont envie de « tout lâcher ».
Mettons au premier plan l'ennui du sceptique. — Etre sceptique, cest nier sinon l'existence des choses, du moins la valeur qu'on leur attribue. 11 y a des sceptiques par tempérament, par tour d'esprit, par usure du corps et du cœur. Suivez le sceptique : il a les allures de l'homme qui s'ennuie.
Passons sur le désordre général de sa vie, s'il s'abandonne jusqu'à ne pas la diriger. Observons-le dans les faits particuliers. Quel que soit l'instant, en quelque
LENNL'I PAK SENTIMENT DU NEANT DE LA VIE loi
lieu qu'il se trouve, le sceptique est le premier qui dénonce l'ennui inhérent à nos moindres mouvements, présent partout où les hommes sont assemblés : malaise disgracieux qu'on dissimule, il insiste pour qu'on l'avoue, il le définit pour qu'on l'aperçoive ; avec une jovialité diabolique, il tourne en dérision l'occupation du moment : il émet des doutes sur l'intérêt d'une séance qui se prolonge, sur la gaieté mourante d'une réunion; il propose un changement, une diversion, le départ : son ricanement donne le signal de la déroute. Rien ne l'intéresse longtemps, rien ne le séduit; il écoute, en les persiflant, vos discours, vos confidences; il se distrait à aiguiser les mots à pointe déchirante qui feront blessure mortelle dans les bonheurs et les enthousiasmes, dont les naïfs ébats le choquent jusqu'à la souffrance. Ce railleur impitoyable s'ennuie dans les actes mômes qui lui sont le plus personnels, dans l'amour, dans ses passions, dans ses éclats de rire, dans les conversations où il fait semblant de s'animer. Ce qui lui manque, c'est un sentiment dont il s'enivre, vérité ou illusion ; tandis que nous étreignons avec transport l'objel. transfiguré auquel nous communiquons un peu de notre à me, notre ton vital est haussé et il se répand dans tout notre être une secrète ardeur.
Le sceptique se refuse à l'amour comme à la plus douloureuse des duperies' ; il prévoit l'ingratitude naturelle de ceux à qui il serait tenté de se dévouer ; il
1. Non pas la pire : car il y a Tillusion religieuse où, en fait de réalité, oû ne louche rien de rien.
mesure le ridicule et le danger de toute exaltation passionnelle qui va à nous faire consentir des sacrifices que plus tard nous regretterons. Retranché dans son rire de monomane, il se tient sur ses gardes ! et c'est l'ennui qui remplit son âme.
Qui de nous n'est touché parle scepticisme ? Mais il ne nous envahit pas tout entiers. Nous défendons contre lui les biens qui nous sont indispensables, nous lui reprenons avec des inconséquences touchantes ce que nous avons de plus cher.
Notre rôle social tenu avec des distractions sans nombre est ce qui nous vaut les doutes les plus cruels. Se reconnaître acteur d'un métier absurde, comparse perdu de la comédie, parfois rouage à supprimer, voilà pour nous pénétrer de découragement et d'ennui.
A la vérité il est peu d'hommes qui n'en viennent à douter de l'utilité de leurs fonctions, ou qui n'en critiquent la fâcheuse ordonnance : l'ennui les atteint dans l'instant oii ils s'éprouvent les pantins lassés d'une corvée lugubre; c'est le professeur qui met en question la vertu de son propre enseignement ; le militaire qui se voit gesticulant dans le vide en vue d'une guerre toujours différée ; c'est le médecin gagné par l'incroyance thérapeutique, et qui pis est, soupçonnant que son temps est mal employé à réparer des incurables, des imbéciles, des fous, des scélérats ! c'est le journaliste obsédé par l'idée que son article vivant du jour sera feuille morte demain; c'est le prêtre qui a trop semé dans le désert et ne compte plus sur la
moisson; c'est le magistrat qui s'endort sur son siège. — En un mot sont frappés par l'ennui tous ceux qui découvrent l'inanité de leurs actes professionnels, tous ceux qui, dans leurs fonctions assommantes, ne parviennent pas à se tenir complètement éveillés.
Le détail de nos travaux au jour le jour parfois nous captive ; l'œuvre accomplie est emportée par le flot, se perd dans l'écoulement de tout. A sortir de sa peau, à se regarder du dehors, on ressent une impression de froid terrible. Le vent qui vient du fond des siècles nous fait grelotter. La pensée s'attriste qui va aux peuples ensevelis, aux générations qui ont vécu en vain. Comme tout de l'homme s'efface vite ! Les poètes qui cherchent des ivresse disent les roses qui s'effeuillent et nous communiquent le frisson de l'éphémère ; et les historiens qui, tantôt allongent, tantôt raccourcissent le nez de Gléopâtre, afin de nous faire comprendre l'écroulement des empires, proclament à leur manière que tout est vanité.
L'analyse psychologique qui nous révèle la fatalité, la banalité, le perpétuel recommencement et la pauvreté essentielle des actes humains, introduit dans notre âme un sentiment de néant et d'ennui. L'homme de sens rassis s'ennuie qui écoute des conversations de jeunes gens débordantes de naïveté, de prétentions extravagantes ; et le savant pour qui tout est mécanisme, déterminisme et théorème; et le psychologue prompt à classer les individus, à leur mettre une étiquette, et à
154 LHNXUI
qui il reste à subir les tics prévus, les rengaines de chacun. Savoir, prévoir, lever les masques, c'est se trouver en face de l'ennui.
L'analyse de notre propre esprit nous le dénonce comme la plus redoutable machine à rengaines dont ilfaille nous accommoder. S'il est des paroles que nous ayons mille fois entendues, ce sont les nôtres; et estil un homme que nous connaissions plus à fond et depuis plus longtemps que nous ? Que nos limites sont vite touchées ! que notre fonds est pauvre !
Accroître sa science, c'est accroître son ennui. La prescience universelle serait l'inexorable ennui. L'ennui immanent, autrement dit la delectatio morom semble bien être la formule suprême de l'univers, le tempérament probable de l'Eternel.
Il est temps de conclure. L'ennui par sentiment du néant de la vie est le mal profond et envahissant des penseurs et des philosophes qui penjoivent et systématisent tout ce qu'il y a de vain et d'absurde dans le fait d'exister sans savoir pourquoi. Ce sentiment se retrouve chez tous les hommes, pour demeurer chez eux superficiel, emporté par l'insouciance, combattu par les « distractions ». L'intelligence l'extrait de nos illusions ruinées, de nos sensations réduites en poussière. Inséparable de la pensée qui le crée, tendant au désespoir comme à son terme extrême, l'ennui qui est la conséquence du nihilisme porte avec lui le goût de la mort.