Le Goût du néant
3. Est-ce un si grand malheur que d'avoir fini de vivre et de ne plus prendre plaisir à rien? Non, si l'on s'y résigne. Mais la résignation, sœur de la mort, est une vertu qu'on ne possède pas d'un coup. L'ennui est la protestation du désir qui relève la tête.
Prenant naissance dans une pliysiologie désorganisée, l'ennui, disons-nous, est commandé par des phénomènes somatiques. Dans une expérience de tous les jours, nous allons saisir son mécanisme. Je suis en promenade; mon pas est joyeux, la route m'invite; j'ai des regards pour toutes les surprises de l'horizon et toutes les grâces du paysage... Soudain, après une durée plus ou moins longue, une voix inattendue prononce en moi : Je m'ennuie ! Que s'est-il passé ? Un phénomène de fatigue. Les muscles se sont encombrés de déchets ; le cerveau reçoit un sang qui s'altère ; notre pensée, tout à l'heure inventive et coulante, qui nous amusait par ses rencontres et ses cabrioles, se dérobe, tombe à un jeu difficile et criard; les yeux se voilent; il est bon de rebrousser chemin; c'est l'ennui ^
Organique plutôt qu'intellectuel, l'ennui par épuisement, avec ses éléments pathologiques, a en propre les crises violentes aux paroxysmes effrayants. C'est un arrêt du mouvement vital, une congélation intérieure, ou encore une angoisse subite et affolée qui [nous contraint de chercher, coûte que coûte, une diversion stimulante. Le trait saillant de cet état est l'intolérabilité ; aridité sentie de noire vitalité, absence
1. Chez répuisé l'ennui vient vile et à propos de tout, particulièrement â propos des choses qui comportent une certaine durée : une représentation théâtrale, une séance de n'importe quoi d'où l'on n'est pas maître de s'en aller: une lecture qu'il faut achever, une conversation qui se prolonge, etc. L'épuisé donne rapidement des sif,'nes de fatigue : il n'est plus rien qui soit nécessaire à son bonheur, hors la liberté et le repos.
L'E.NXL'I PAR ÉPUISEMENT C^
de courant qui nous porte, incapacité d'agir, il est une souffrance atroce; c'est un ennui à crier, à devenir fou, à se rouler par terre, qui appelle un soulagement immédiat.
La crise d'ennui a d'autres formes. Elle sera l'apajthie somnolente, la prostration comateuse, qui durent des journées, des semaines, dont nous avons grand'peine à sortir; elle produira les psychoses dépressives de l'être aplati et terrorisé ; ou bien elle est un moment fâcheux, l'obnubilation passagère qui nous contraint d'interrompre une lecture, une conversation, un travail. La cause organique, le plus souvent, se laisse saisir, mais avec un entêtement incroyable nous reportons au moral ce qui ressortit au physique; nous oublions, par une vanité mal placée, qu'il faut rattacher aux ficelles de la physiologie les raisons déterminantes de notre humeur, et nous convertissons en accès d'ennui tapageur un malaise fonctionnel qui est justiciable des manœuvres de l'hygiène.
L'ennui par épuisement tend à se consolider et devient un état chronique : il se fait sentir à nous par des lassitudes écrasantes, du désordre mental, des impulsions bizarres ; il est l'enlizement de notre vie décroissante dans l'hypochondrie et l'impuissance, dans la défaite et la maladie. Nous nous tâtons et nous avons sous les doigts un froid de marbre ; notre pensée appelle au secours, et la léthargie qui nous gagne a raison de ses élans spasmodiques.
L'épuisement est un vice organique qui ne s'avoue
guère, et nous croyons sottement aux miracles de la volonté K Lorsque nous éprouvons la sensation exaspérante de l'ennui, au lieu de débrouiller ses raisons profondes, il nous plaît d'accuser un défaut d'excitation ou un manque d'intérêt dans les objets environnants, et nous recourons, avec un empirisme brutal, aux excitants dangereux ou aux divertissements contestables.
Le remède rationnel de l'épuisement ne saurait être une excitation nouvelle, mais le repos. 11 est vrai qu'il y a différentes manières de se reposer : il y a le sommeil, qui est le repos parfait, — et qui est une façon admirable de passer le temps, — et il y a des actes distrayants et sans conséquence qui valent comme gymnastique amusante et équivalents du repos (jeux d'adresse, sports).
Il est un ennui superficiel, à fleur de pensée, à fleur de peau, qui se montre et s'efface perpétuellement, qui se juge et se guérit de lui-même; les symptômes suivants le dénoncent : la fatigue de l'attention, le ralentissement du cours de la pensée, un mouvement maladroit, un geste de mauvaise humeur. On peut le comparer à ces agacements mal définis qu'on soulage par un changement d'attitude, par un remuement de bras et de jambes; ou encore, à ces oppressions de poitrine, venantd'un manqued'air, nsphyxies ébauchées
1. On a exagéré la puissance de la volonté pour nous masquer notre faiblesse : c'est la nouvelle idole. Gœthe, qui était un caractère, a lancé cette parole fallacieuse : « Onne meiirtquequand on lèvent.» La volonté ne produit pas la force : elle la puise et la distribue ; elle est réductible à une question de méthode appliquée aux petites choses : hors de là, elle n'existe pas.
dont on se délivre par des respirations suspirieuses. Ces passaj^es d'ennui, — éclipses de la force nerveuse, — en rapport avec les oscillations du tonus mental, l'instabilité des échani^;es biologiques, sont de tous les moments; nous les combattons instinctivement par des systèmes autagonistcs de repos ou de diversion : on s'assoupit, on s'étire, on fait quelques pas, on allume une cigarette ; ou bien, on sort, on se met en quête d'un ami, on court après une conversation agréable, on médite un instant de plaisir. Nous aspirons à être remis d'aplomb. 11 est des moments où l'on a besoin d'une poignée de main, d'une parole ferme, d'un éclat de rire; les yeux implorent une étincelle, les pieds appellent un tremplin.
L'épuisement profond et radical ne se laisse point amender aisément, et il n'est pas davantage possible d'expulser l'ennui lié à un état pathologique que de régénérer un corps usé. Que faire contre l'irréparable? Il faudra organiser le repos avec des mesures extraordinaires; on se condamnera au sommeil, a tous les genres de sommeil; on imitera l'immobilité et le calme des morts. L'entreprise est difficile, car le désir d'exister nous tourmente jusqu'au bout, et l'épuisement, esquivé par les médiocres, est surtout le fait des téméraires, des prodigues, des émotionnels à usure rapide, des passionnés, des excessifs qui vivent de gageures et de surenchères, d'aventures et de folies, accumulent
1. L'épuisé a l'appétit du sommeil, comme il aime la mort, le nonêtre, états auxquels il pense sans cesse comme étant le plus à sa convenance.
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ivresses sur ivresses, exigent cîe leurs nerfs des tours périlleux qui frôlent la mort.
Les favorisés de la fortune, qui ont le choix des retraites et le goût de la décadence élégante, tournent leur épuisement en ennui doré; les aristocrates de l'intelligence aussi consentent au repos, à qui leur esprit tient lieu de tout et qui orneront les murs de leur tombe de maximes philosophiques : ils ont rercnoncé à bien des choses, hors toutefois à un sinueux sourire d'ironie où se résume le monde.
Peut-être les méditatifs de pensée riche et cisalée, munis de dédain transcendant et de quelque aisance, seront-ils les seuls à s'ensevelir dans un repos de mort, oij se dissimulent de subtiles jouissances mentales; le commun des hommes, prisonniers de leurs habitudes, entraînés par leur sottise, parla folle vanité de vouloir jouir quand môme, traite l'épuisement et l'ennui par un appel furieux aux excitations redoublées et aux intoxications de toutes sortes : c'est le recours à l'alcool, aux vins à pleins verres, au tabac, à la morphine, à Téther, à tous les poisons de l'intelligence et de la volonté. Le système nerveux chavire un instant dans l'ivresse, y noie la sensation d'aridité et d'impuissance, qui faisait sa torture ; l'instant est court ; au « tout en rose », — artificiel, succède le « tout en noir », — réel. Oh! voilà bien une expérience vieille comme le monde ; elle n'instruit, ne corrige personne, parce que le fond des âmes, c'est le désespoir, et que rien ne prévaut, à certaines heures, contre sa souve-
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raineté : du moins, sachons où nous mènent ces efl'royables remèdes'.
A cet ennui intolérable, sourd aux exhortations de la sagesse, on oppose encore ces émotions homicides : le jeu, aux secousses foudroyantes; les gageures insensées, où Ton jongle avec le suicide : « Je me tuerais par plaisanterie », disait Maupassantà l'âme désespérée. Puis viennent les ébats dans la débauche, mortelle à l'amour; l'appel criminel aux perversités du désir, aux scélératesses morales : le tout relevé de sadisme morbide et de cynisme inutile.
Le moraliste a beaucoup à prêcher ici ; son éloquence sera répandue en vain ; l'homme convient de sa folie plus volontiers qu'on ne croit; il soutient en même temps qu'il ne saurait se passer d'elle; il a avoué ; pour prix de son aveu il vous demande de reconnaître les fatalités qui le mènent.
L'ennui a ses victimes illustres qui, entre tous les hommes, l'ont subi à un degré peu commun ; ils furent ses héros, pour ainsi dire, et il a été chez eux pensée continuelle, inspirateur constant; appelons-les en témoignage, sans toutefois retracer des biographies, ni entasser des textes ; les personnages que nous citons appartiennent à l'histoire, et leurs œuvres sont entre toutes les mains, ou à leur portée; de brèves indications suffiront. Nous nommerons M"^^ du Deffand, Chateaubriand, Musset, Maupassant.
1. U est vrai Je dire que l'ivresse et le désespoir mêlés dans la même
Dans la catégorie des ennuyés par épuisement nous inscrivons d'abord M""" du DetFand : c'est un cas type et fameux. La célèbre marquise a connu toutes les excitations sensuelles et intellectuelles et, de bonne heure, désenchantée, elle agonise. Mais elle ne consent pas à cette mort anticipée ; son cœur, son intelligence se révoltent; elle voudrait sentir, aimer; elle a la soif du bonheur ; elle a trouvé la formule de son mal : la privation du senli?nent avec la douleur de ne pouvoir s'en passer. Elle expose avec abondance, et elle analyse avec une précision inexorable son ennui, et ses causes ; recueillons dans sa vaste correspondance ses plaintes enflammées :
« Ignorez-vous que je déteste la vie, que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console point d'être née '. » « Je ne trouve en moi que le néant... Je suis donc forcée à chercher à m'en tirer ; je m'accroche où je peux, et de là viennent toutes les méprises, tous les méconlentements journaliers, et un dégoût de la vie qui est peut-être bon à quelque chose; il me fait supporter patiemment les délabrements de la vieillesse, et diminue la vivacité et la sensibilité pour toutes choses-. » « Je ne crains au monde que l'ennui ; tout ce qui peut l'écarter me convient; je n'ai point le bonheur de me suffire à moi-même ; peu
coupe forment un contrepoison rare de l'ennui. Se faire du désespoir une ivresse : trait du génie tiumain.
1. Lettre à H. Walpole, en 1167. Correspondance complète de la marquise du Deffand, publiée par M. de Lescure ; Paris, Pion, 1865.