‹ L'EnnuiChapitre 52 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La femme connaît l'ennui en raison de l'indigence de sa nature et de l'infériorité de sa condition sociale; elle l'enfante à coups d'imagination quand elle ne se soumet pas aux lois d'airain de la réalité. L'ennui lui est immanent, organique, se trouvant inclus dans la pauvreté essentielle de ses sensations, dans l'incertitude de ses mouvements mal coordonnés ; mais elle échappe à ses souffrances trop vives, grâce à sa résignation au sort et à l'insouciance providentielle de son être léger.

1. La femme souffre d'une impuissance native et elle est tenue de vivre subordonnée. Sa faiblesse lui interdit les risques et les profits d'une existence compliquée, la détourne des aventures qui seraient glorieuses; ses sens sont paresseux, son regard effleure ; elle n'atteint pas le sommet des idées, l'extrémité des émotions ; il manque à son esprit d'être riche et de jouir de luimême en toute supériorité.

L'aveu de sa détresse ne lui coûte guère. En toutes

LENXUl CHEZ LA FEMME -Ilo

circonstances elle fait de pressants appels à l'aide d'au- Irui ; elle demande à tout venant de l'affection réchauffante, des compliments qui la remontent ; il faut qu'on lui souffleta foi, l'espérance et toutes les vertus; la force nécessaire lui fait défaut; elle a le pressentiment des défaites qui l'attendent, et le découragement est la pose arrangée qu'elle adopte volontiers.

Faisant état des comparaisons incessantes qu'elle institue entre elle et son compagnon, elle s'estime outrageusement lésée. L'homme domine, il est roi, il a la possession réelle de l'univers ; la femme n'a qu'une royauté fictive; elle est l'esclave dun triomphateur, un jouet dans les mains d'un maitre ; dépendante, elle reçoit de lui sa subsistance quotidienne, et le superflu dont elle ne peut se passer. Et n'a-t-elle pas besoin aussi d'un guide qui verse abondamment sur sa tète des flots de paroles et d'idées? L'homme a la puissance effective, le génie conquérant ; il atteint son but ; il parvient à l'affranchissement. Attachée au char d'un vainqueur, haïssant celui qui la remorque, la femme

vit dans l'ennui.

II. La femme trouve l'ennui dans l'humilité de sa condition. Peu de routes lui sont ouvertes ; il est peu de carrières où elle ait accès : s'annonce-t-elle supérieure ? elle se heurte aux conventions qui entravent son sexe, et le martyre l'attend. Ses mouvements sont barrés ; elle ne saurait se dire libre ; elle n'est à

son aise que dans son intérieur et elle établit son empire dans sa maison.

Elle est condamnée aux travaux du ménage et elle est la gardienne du foyer. Ce rôle est terne assurément, et il faut pour le soutenir sans impatience le sommeil de l'habitude ; la chose domestique à organiser chaque jour est une toile de Pénélope assommante à souhait ; c'est l'œuvre éphémère par excellence toujours à recommencer. Que de temps donné à l'accomplissement de ces besognes matérielles dont on ne lui sait pas gré ! que d'application ensevelie dans des tâches qui ne reluisent pas ! Enfermée dans un horizon rétréci, se consumant en efforts mal récompensés, la femme s'ennuie.

III. La femme découvre l'ennui dans son cœur. Elle est tout entière imagination, sensibilité, caprice, et, se confiant à des espoirs naïfs, la vie la malmène incessamment; brouillée avec le réel qui est abominable, elle bâtit des palais dans le chimérique ; elle n'aime ni le lieu oii elle est, ni l'objet qui est sous sa main, ni la destinée qui est la sienne ; elle jette son anneau h l'inconnu ; ses désirs sont des vols d'hirondelles qui s'en vont vers les cieux lointains.

Elle tend à s'échapper d'elle-même, et elle se donne à la religion, refuge des cœurs gémissants ; à Dieu accueillant par son silence, qui se laisse adorer à merci. Les livres, la poésie, la musique, lui fournissent les mirages désirés. Mais l'amour est l'enchantement

préféré, le songe qui l'accompagne jusqu'au déclin ; elle se venge de la réalité en lui opposant un monde qui n'est qu'à elle, où ne pénètre pas l'ennui.

IV(1 La femme veut qu'on l'amuse ! Son ennui est l'effet' de sa pauvreté mentale, un état de détresse. Elle convie auprès d'elle tous les genres de société ; sociable à excès elle affine et assouplit sans relâche son sourire mondain ; elle cultive un peu dans tous les mondes des relations précieuses; elle tient commerce de causeries, de privautés, de gentillesses, de grandes et petites amitiés.

Sa porte reste entre-bâillée, et souvent son cœur est grand ouvert ; elle sursaute de joie aux coups de sonnette, elle guette les pas dans l'escalier ; elle s'attarde au dehors et dans ses visites ; elle tire en longueur les conversations par peur de l'isolement où elle va rentrer. Elle a sa cour et s'assure une escorte, elle se crée des intimes par son affection prévenante et passionnée.

Oisive et imaginative, elle a un culte pour ceux qui la distraient ; elle tresse des couronnes de gloire aux artistes ou aux jongleurs qui l'ont ravie ; à tous ceux dont l'astre apparaît ; ses yeux brillent au brio du virtuose, aux prouesses du causeur, au bagout du charlatan ; elle est la servante de l'apôtre, la convulsionnaire touchante des religions naissantes et des prophètes enflammés.

Et elle a besoin de rire ! peu difficile alors, rien ne la met en joie comme les plaisanteries moins fines que

J18 LEXXUl

désordonnées ; le pitre le plus hérissé de grelots, le plus fertile en grimaces a ses applaudissements. Et son rire est léger, jaillissant, naïf, incompressible, il nie le sérieux de la vie et veut conjurer sa face noire qui fait l'effroi de sa faiblesse; ou bien c'est un rire de vengeance, strident, spasmodique, jeté comme un défi et qui est un sanglot retourné.

V. L'ennui est le démon de la femme. Il la travaille continuellement; il fait son humeur de chèvre, sa mobilité sautillante, sa couleur caméléon ; poupée qui danse aux ficelles de la mode elle revêt la livrée du jour et raiîole du joujou nouveau; ses toilettes sans cesse variées la renouvellent une heure, et son àmeest le reflet irisé de ses costumes changeants, l'émanation voltigeante de ses atours, de sa chatoyante extériorité.

Elle sera curieuse jusqu'à l'indélicatesse, bavarde jusqu'à l'imprudence, agitée jusqu'à la folie. La situalion humiliée qui est la sienne lui donne parfois un air de conspiration ; sa minorité irrévocable la tient dans un sourd agacement ; son malheur est d'être femme et cette pensée la dresse en ennemie de l'homme contre qui elle instruit des procès de jalousie, de haine, de méchanceté.

Il semble qu'elle soit déçue dans la volupté même et qu'elle doute de son plaisir jusque dans les bras de son amant. L'homme délire à sa vue, célèbre sa beauté, absorbe son charme comme une ivresse ; lorsqu'il prodigue à ce corps proclamé divin les caresses et les ado-

LEXXUl CHEZ LA FEMME rJlO

rations, ses désirs éperdus l'étourdissent, ce sont ses sensations à lui qui le font dieu. Jouant un rôle stupidc de table servie, la femme s'est ennuyée et elle songe à la vengeance ; elle a son tour quand elle bafoue sans pitié l'amant agenouillé qui l'implore, et qu'elle introduit dans l'amour ses caprices renversants.

VI. La femme ne se cabre pas contre l'ennui, elle le tolère. Il arrive qu'elle n'en a pas conscience et qu'elle ne le définit guère ; sa pensée ne pénètre pas au cœur des chosespour conclure: Tout est vide! N'ayant ni plan ni programme, elle n'adresse pas à la fortune des sommations impérieuses, elle tire à la loterie son bonheur et fait son lot du hasard prochain. Elle ^ reçu l'éducation de la servitude, des grilles et des verrous ; les yeux demi-bandés elle accueille en sauveur le passant qui siffle sa chanson galante ; elle se coule et se fond avec tous les frissons de sa faiblesse dans la personnalité de l'homme qui lui demande de l'aimer.

Il est dans sa nature un trait prépondérant : la passivité. Pliante et malléable elle s'adapte aux pires circonstances ; elle endosse sans trop se faire prier sa déchéance même ; elle reçoit avec un sourire navrant les soufflets du malheur. Sa volonté vaut un désir d'enfant ; ses larmes sont bientôt séchées ; elle est exemptée du désespoir courant à l'abîme par son insouciance, sa légèreté.

Ses façons d'être sont fourrées de prudence, capitonnées d'égoïsme; elle ne se prodigue pas, marche à

220 LENN'LI

la suite; elle tend à s'économiser par la paresse, Tart de se faire traîner ; ce qui lui importe, c'est un abri sûr, la protection d'un cercle familier; enroulée sur ellemême, tombant à des habitudes endormies, sa torpeur est un lit de plumes, f ne rien faire est sa sensualité; trouvant un refuge dans le repos, goûtant la volupté vague de l'engourdissement, sa vie est un ennui qui s'ignore. j

Vil. La femme voudrait sortir de son ennui séculaire : elle aspire à l'affranchissement, à l'entière disposition d'elle-même; elle se pose en rivale de l'homme détenteur de tous les privilèges ; la reconnaissance de ses droits lui conférera, pense-t-elle, un suprême épanouissement.

Que ces aspirations sont vaines ! que de risques à courir pour un gain douteux ! Son pouvoir n'est-il pas dans sa faiblesse exquise, dans sa grâce désarmée ? A-t-elle une autre vocation que la caresse et le baiser? A se transformer en amazone virilisée, en guerrière au visage dur, elle abdique son indéfinissable sortilège.

L'ennui, qui est la loi de sa nature, fait sa langueur ravissante, son âme grosse de chimères, l'énigme de son regard voilé ; il est son secret diabolique, toujours à deviner. Et l'homme s'est exercé au langage fleuri, il a inventé le luxe, les arts de la paix, la gloire de la guerre, afin d'exorciser l'ennui de la femme.

Page 1