CHAPITRE VI
On n'en a jamais fini avec l'ennui ! voilà qu'il nous vient du dehors, de l'atmosphère ambiante qui nous contrarie. Ennui accidentel, il ne mettra pas sur notre esprit une forte empreinte si nous n'y consentons pas. Un ennui de cette sorte se rencontre, à vrai dire, en toutes occasions où nos mouvements sont gênés, où notre pensée est contredite ; il est presque de tous les instants, mais il est des formes objectives de l'ennui qui sont plus générales, et prévues, universellement agissantes, contraignantes ; ce sont celles-là que nous voulons retenir afin d'ajouter quelques traits à notre étude : ainsi l'ennui des saisons, des heures du jour, du dimanche, etc., que nous allons exposer.
L'ennui du « temps qu'il fait ». — 11 y a un ennui du « temps qu'il fait », tel que chaque jour nous l'impose, avant même que nous ayons, le matin, ouvert notre fenêtre et reconnu l'aspect du ciel.
L'ennui du « temps qu'il fait » provient de notre
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soumission l'orcue. lont physique que mentale, aux températures et à l'atmosphère enveloppante. L'homme est le serf^iLclimat et du sol, le jouet lamentable dos nuages et du vent ; il figure un thermomètre honteux, un baromètre risible.
Chaque jour il interroge en tremblant : Quel temps fait-il ? 11 se conformera dans ses pensées et dans ses allures au temps de la journée. Etre aux ordres des démons malins de l'air, dépendre dans son humeur de la pluie et du beau temps, est une de ces servitudes humiliantes qui font l'ennui pesant de la vie humaine.
L'ennui de l'hiver. — L'hiver a son ennui qui s'installe en nous à la faveur des états asthéniques engendrés par le froid et le défaut de lumière; la mort de la nature a rétréci notre âme et notre activité, emporté nombre d'impressions qui nous réjouissaient; et coinbion de joies abolies à cette heure nous seront rendues seulement par les beaux jours !
L'ennui de l'hiver est si pressant, que la société, d'un commun accord, a dû prendre contre lui des mesures : l'hiver sera la saison des fêtes mondaines, des réunions de famille, des dîners plantureux, des folies du carnaval. Et chacun de nous a sa défense personnelle contre les mois noirs : ce sont de jolis mouvements de vie intérieure oii l'on retire en soi toute son âme; c'est le goût du foyer ; le charme savouré des pièces closes ; ce sont toutes les ivresses qui peuvent tenir dans une chambre, qui sont de la « musique de
chambre », l'amour, Tart, la médilation, la conversation, l'étude.
L'ennui du printemps. — L'ennui du printemps a pour acteur principal l'imagination, et il se montre ou disparait au gré de cette faculté capricieuse. Le printemps! pour se griser de ses effluves, pour respirer avec transports les lilas et les roses, il faut être ivre de sa jeunesse, être un rêveur, un fou de poète.
L'ennui du printemps tient dans ce soupir :
J'ai vu verdir les bois et j'ai tenté d'aimer.
(Alfred de Musset.)
Qui a renoncé à l'aventure d'amour n'éprouve plus dans sa chair apaisée l'aiguillon douloureux du printemps, et, si la saison où la nature prépare ses fêtes le taquine et le trouble encore, la vie, en son prosaïsme puissant, lui fournira sans doute des préoccupations entraînantes qui le délivreront de ces malaises légers.
L'ennli de l'été. — L'ennui de l'été a pour facteurs des états nettement dépressifs qui sont : l'accablement corporel provenant des températures torrides; l'épuisement nerveux dû à l'action prolongée de la lumière; le malaise indéfinissable qui accompagne les trop longues journées.
Oh ! que la vie est longue aux longs jours de l'été, Et que le temps y pèse à mon cœur attristé!
Ainsi parle Sainte-Beuve dans ses Poésies^.
Ajoutons que le décor de l'été offre ce caractère d'être immobile^ et nous donne l'impression d'un arrêt du temps, alors que le printemps, l'automne sont des saisons en marche.
Mais l'ennui de l'été est avant tout un état d'âme. Il se résume dans une aspiration au bonheur aiguë et douloureuse, qui sort de notre cœur subitement gonflé à la vue de la saison éclatante, où le monde resplendit dans son éternelle beauté.
L'été invite, chante, sourit; il dénoue la chevelure des arbres et ouvre les routes de la terre; il dresse au-dessus de nos têtes des ciels radieux ; il est un mirage qu'on ne peut saisir. Que de caresses dans l'air ! que de parfums! que de murmures! 11 nous plairait d'éprouver des sentiments prodigieux, de tenter une entreprise extraordinaire. Mais nous avons des fers aux pieds, et notre cœur est las de fleurir ; des journées magnifiques passent dont nous ne faisons rien ; se sentir frôlé par l'appel du bonheur et ne savoir où le prendre, retomber sur soi après des élans inutiles, tel est le drame intérieur qui fait l'ennui de l'été.
L'ennui de l'été a aussi ses causes sociales : dissolution de la vie urbaine ; dislocation des groupes dont
1. La fatigue de la lumière estivale et des riels lumineux est plus sensible encore dans les pays de soleil. ThéDphile Gautier a noté le fait dans ces vers :
Produit des blancs reflets du sable Et du soleil toujours brillant, Nul ennui ne test comparable, Spleen lumineux de 1 Orient !
{Emaux et Camées.)
nous faisons partie ; ralentissement des activités professionnelles ; vacances générales; exode universel.
Et on accueille septembre avec satisfaction, parce qu'il met lin à l'ennui de l'été.
L'ENiNui DE l'automne ne saurait se prêter à une description spéciale ; il a les traits de la mélancolie; il est une tristesse chère aux poètes. Un écrivain délicat a jugé cette saison comme il suit : « On pourrait dire qu'il y a presque autant d'automnes que de jours d'automne. Aucune saison n'a plus de caprices, de retours, de hâte, de lenteur, de colères et de caresses également mortelles. Ceux qui l'ont vécue à la campagne le savent, et ils savent aussi qu'elle est plus parlante que le printemps et que l'été, plus proche de nous, plus émouvante. Et le secret, c'est qu'elle est triste. Elle s'en va; elle est encore la vie et elle passe; on la plaint; on l'aime pour sa splendeur fragile, pour l'histoire, toute pareille à la nôtre, qu'elle raconte. Elle est nuancée comme la peine, ce qu'on ne peut pas dire de nos joies^ »
L'ennui au cours de la journée. — Quelles sont nos rencontres avec l'ennui au cours de la journée vécue dans les conditions ordinaires ? Examinons.
I. L'ennui du matin. — L'ennui du matin est un voile laissé sur nos facultés qui sortent lentement de