Etudes sur la littérature conlempo raine, t. II
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L'ennui grandit au dix-neuvième siècle; il devient le « mal du siècle ' ». Tous en sont atteints. Les poètes l'expriment dans leurs chants désespérés; les philosophes le traduisent en systèmes sombres, en démonstrations d'un effet saisissant; la foule le vit obscurément, douloureusement.
, L'esprit critique qui a détruit Dieu a poursuivi ses conquêtes. Que pèsent désormais les chimères enfantées par notre pauvre cœur? Rien d'absolu n'existe, s'il n'est pas de répondant immortel. Tout se ramène ù un phénoménisme décevant et fuyant. L'amour, l'amitié, les affections, la vertu, Thonnêteté, l'honneur, ces choses sont un moment, mais nul ne peut répondre de leur durée. La seule vérité admise, le seul appui qui ne cède pas est en nous, et c'est l'égoïsme -.
Cette fui nouvelle est triste. L'homme vaut en proportion de ses illusions : elles sont sa force impulsive. On ne s'emploie joyeusement que pour ce qu'on aime. Nous n'avons plus de goût à aimer les autres, et, d'autre part, notre égoïsme qui se tient sur ses gardes revêt un aspect glacial. La maladie de l'àrae moderne à jamais désenchantée, c'est le froid, le nihilisme, l'ennui^.
Il s'agit, en fait, d'un phénomène d'épuisement.
1. Voir le bel article de M. Bruiietière sur « Le Mal du siècle », Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1880.
2. La vérité, c'est le désespoir, c'est la solitude, c'est l'égoïsmc, c'est le carpe diem.
3. L'idée du néant de tout est appelée à progresser sans cesse, et en raison même du progrès de la faculté d'abstraire.
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moral et aussi pllysi([ue^ et ceux qui conduisent le chœur des désespérés sont à ranger, nous l'avons vu, parmi les épuisés. Qualifié pour ce rôle, Musset fut à son jour, pour le monde présent, un messager de mort :
La terre est aussi vieille, aussi d(''générée, Klle branle une tête aussi désespérée.
Que lorsque Jean parut sur le saLle des mers... Les jours sont revenus de Claude et de Tibère, Mais l'espérance humaine est lasse d'être mère Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité, Elle fait son repos de sa stérilité '-.
Quels sont les signes qui nous révèlent l'ennui du monde moderne? Signalons d'abord la lassitude et comme la démission delà faculté inventive par excellence et proprement créatrice : l'imagination. Elle ne saurait périr, mais elle se déprend de son domaine, l'imaginaire, et se conline dans le réel; elle subit le contrôle de la raison. Elle opérait dans le suprasensil)le, promenait sa fantaisie à travers le ciel et laterre; elle n'est plus aujourd'hui qu'une doublure de la mémoire, une servante des sens. Après avoir été un Imaginatif etfréné, l'homme devient un plat réaliste. Etre réaliste, — dans l'ordre moral, — c'est donner congé aux chimères, cl, par voie de conséquence, se défier du
1. Sur le fait physiologique de l'épuisement contemporain, voir Max Nordau, Dérjenérescence, 1"' volume.
2. « Le mal de ce siècle, Musset l'appelait nettement l'épuisement moral. Personne autant que lui n'a été frappé d'un certain stigmate de stérilité, ou, si vous l'aiuioz mieux, de sécheresse inféconde, qui, en elfet, a caractérisé dès l'origine nos sociétés renouvelées, et qui, loin de diminuer, est allé au contraire s'aggravant toujours de période en période... » Monlégut, « Esquisses littéraires: Alfred de Musset », licvue des Deux Mondcx, l.jjiiin 1881.
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cœur; c'est tablersur le tangible seulement, et le substantiel; on s'appliqueàse connaître soi-même jusqu'au dégoût ; on déchiffre les autres jusqu'à ce que leur face hideuse nous apparaisse ; on tient la vie pour le triomphe des cyniques et la gloire des scélérats : tour à tour farce grotesque et enchaînement d'assassinats. Le réalisme enregistre la mort des dieux au ciel et la fin des illusions sur la terre : il est le désabusement, il prend la figure de l'ennui.
Cette vue des choses est décourageante : comment |lui échapperons-nous? Ce monde qui succombe à l'horreur de vivre demande l'oubli à la jouissance.
Quand l'ennui meneau plaisir il lui donne sa marque, et c'est la brutalité de qui s'assouvit, la rage de qui se venge, les convulsions et le sadisme de l'épuisé. Ces traits s'accusent dans les plaisirs du jour où nous exigeons un extrême atteint, l'outrance, oij nous tirons nos joies les plus sûres de la sensation toute crue.
Au temps où les valeurs d'imagination régnaient, on accordait davantage à la vanité, au paraître : aujourd'hui ce sont les sens qui sont les pourvoyeurs de nos ivresses. Débarrassé de ses mensonges, et un peu de son accompagnement sentimental, l'amour est devenu fête charnelle; il est promu souverain bien; réduit à l'ébranlement de la chair, à la minute de diamant qu'aucun scepticisme ne peut entamer, il représente la jouissance inattaquable, la sensation absolue. Le corps de la femme, où nous avons logé l'infini, remplace les paradis perdus : et on le lui fait bien voir.
(L'entraînement vers la volupté a pris un caractère irrésistible. L'être qui souffre et que le sort maltraite est celui qui a le plus besoinde jouir, Répondant à nos appels, on voit s'étendre démesurément le monde de la prostitution et grossir l'armée des filles. L'homme actuel que le désespoir envahit s'est pris de tendresse pour la prostituée, amie de tous, pour ces créatures complaisantes qui sont en situation de lui donner sur l'instant la plus forte jouissance dont il soit susceptible. Entre lui et sa compagne d'une heure, élue pour un échange convenu de caresses précises, il est d'indéniables affinités : ils ont tous deux même nausée de la vie, ils sont également à l'aise dans la débauche; c'est le même désespoir secret que réjouit l'ordure et qui trouve une chaleur dans l'obscénité.
Produit d'un nihilisme moraljusque-là sans exemple est apparu ce type qui devient légion, le, jouisseur. Son fond, c'est le sentiment que la vie n'est pas sérieuse. 11 fut de tout temps des hommes de plaisir : ils cueillaient la joie d'une main légère. Le jouisseur des temps nouveaux est conscient jusqu'à l'obsession du but qu'il poursuit ; il veut son compte de voluptés pour être indemnisé de sa faillite intérieure. Il élargit aussi ses expériences ; il va loin dans son champ d'action, et quand il risque sa vie pour une sensation rare, sa coquetterie de beau joueur a raison. Mais comme son système est fragile! il porte dans ses plaisirs un souci d'intensité et de perfection qui le tourmente ; il est tenu d'enfler jusqu'au paroxysme ces
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jouissances fugitives, tirées de la sensation, et qui ne sont qu'un éclair ; qui sont pourtant tout son avoir, la monnaie du Dieu qui n'est plus, sa part du divin. — L'usure de son corps l'effraie, trésor qui se vide ; la pensée du néant qui le presse de jouir fait sa désolation. Le jouisseur était parti de l'ennui : il y revient, après avoir parcouru en vain le cercle étroit des joies terrestres^
Dans l'ordre des faits sociaux nous relevons ce même besoin de jouir et de s'étourdir. L'idée du bonheur s'est démocratisée : de là une explosion de toutes les ambitions, un désir furieux de s'élever, de parvenir. Sortir des rangs inférieurs, c'est avoir accès aux joies des puissants, se produire avec un rire plus large, c'est dominer la vie et y parader gonflé d'un orgueil indicible. On souffre d'être pauvre, obscur, depuis que les barrières entre les classes ont été abais-
1. Traitant de la transformation du dijair, M. Melchior de Vogué s'exprime ainsi dans son Etude sur Cliateaubriand : « Tant que la foi fut vive et entière, on n'imagina point les tourments d'un René: il n'y avait pas exaspération des grands désirs terrestres, mais transport de ces désirs aux choses éternelles ; on n'eût pas osé concevoir alors une commune mesure entre les joius rêvées au ciel et celles que l'on continuait à chercher dans la créature. Les plus violentes passions connaissaient leur égarement et la limite de leurbonheur: ellesne prétendaient pas anticiper sur la félicité infinie... Cependant le temps arrive où la loi vacille et s'évanouit dans un grand nombre d'âmes; le ciel chrétien s'est fermé. Ces âmes ramènent sur la teire l'immense désir tiré làhaut depuis tant de siècles; mais elles l'j- ramènent altéré à jamais des biens inouïs qu'on lui avait promis, réduit à chercher dans le fini de quoi combler l'attente accoutumée de l'infini. Alors apparaît la terrible disproportion entre des satisfactions qui ne se sont pas accrues depuis l'antiquité pa'ienne et un désir démesurément grandi depuis lors. Les bannis ne peuvent oublier le paradis perdu, ils le cherchent dans le champ des ronces. >> Heures d'/nsloire, p. SO, 81.
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sées et que la comparaison s'exerce ; on s'ennuie dans les sous-sols de la société, après qu'ont disparu la résignation, l'espérance, la foi en la Providence qui était chargée de tout réparer'.
La chasse à l'argent révèle une âpreté incroyable et naïve, car enfin l'argent n'est qu'un moyen, et non un but. Mais là, coronie en toutes choses, l'imbécillité humaine éclate. Gomment se contenter d'une vie simple, d'un bonheur modeste, quand les clameurs des triomphants retentissent sous nos fenêtres, et que la cavalcade des rois du jour fait son tapage dans notre esprit? L'argent, d'ailleurs, est un serviteur précieux qui protège notre paresse et vient au secours de notre épuisement.
L'ennui moderne, disons-nous, est à fond de désespoir : sourde ou aiguë la douleur est constante et elle appelle des soulagements ; de là le succès de ces poisons séduisants, moitié excitants, moitié narcotiques, dont le plus répandu est l'alcool. — Connaître qu'on travaille à la destruction de soi, qu'on va à la mort prématurée, du jour où l'on demande à l'alcool de délicieux vertiges, et préférer à la vie devenue odieuse cet empoisonnement assuré, n'est-ce pas un signe de
1. « Faire son chemin, avancer, parvenir, telle est maintenant la pensée qui domine dans l'esprit des hommes. Avant 1789, elle n"y était pas souveraine, elle y rencontrait des rivales, elle ne s'était développée qu'à demi, ellt; n'avait pu plonger ses racines à ioJid, accaparer tout le travail de l'imagination, absorber la volonté, occuper l'àme entière ; c'est que l'air et l'aliment lui manquaient... Circonscrite et resserrée, la vie était alors plus agréable qu'aujourd'hui ; les âmes moins troublées et moins tendues, moins fatiguées et moins endolories, étaient plus saines. > Taine, Le Rê'j'nne ynoclerne, t. I, p. 311-311.
désespoir et d'ennui? L'alcool relève les fronts affaissés; son pouvoir n'est que d'un instant; mais comme il transfigure notre existence ! il verse ses flammes dans notre sang et nous redresse par sa vertu convulsivante ; il fait lever des mirages dans l'imagination dépeuplée et nous donne le sentiment d'une vie accrue ; sa magie vient en remplacement des dieux, des fées, des lutins, de toutes les mythologies disparues. Froide, concertée, point démonstrative, intérieure, Fivresse^ actuelle a son caractère jjaiiiculier : on n'y cherche. point la joie, mais ranéantissement de la pensée rongeuse, l'etTacement momentané- de l'ennuie
Il est des palliatifs de l'ennui réservés à quelquesuns, ainsi la morphine; d'autres sont d'un usage universel, par exemple le tabac. Le tabac donne à jouer à nos doigts et nous occupe ; nous voulons surtout qu'il nous grise ; il semble qu'il remplit notre tête vide, et son arôme subtil intéresse délicatement notre sensualité ; il tempère nos ardeurs importunes, et c'est un lit de roses qu'un bon cigare. Sa fumée est un symbole : voile jeté sur la vie et nuage dont on s'enveloppe, il se trouve qu'elle estompe les contours de fer delà réalité.
L'ennui, par des traits multipliés, se trahit dans les
1. Nous insistons sur l'augmentation effrayante de la consommation de l'alcool comme signe criant de désespoir. Pauvre humanité ! 11 est dommage que Schopenhauer soit mort trop tôt pour assister à l'invasion de l'alcoolisme : il eût trouvé dans ce spectacle répugnant une raison de plus de mépriser les hommes.
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mœurs du jour. Il est sensible dans notre façon de vivre exaspérée, trépidante, déréglée, affolée. Il n'est pas de félicité durable, nous en sommes persuadés; un train de vie uniforme nous semble le contraire du bonheur ; aussi que d'agitations ! L'ennui nous traque partout où nous sommes; il nous chasse de la maison 011 nous venons de nous installer, de la ville que nous habitons, du fauteuil oîi nous sommes assis. Nous rêvons d'essayer tous les modes d'existence possibles, de tenir l'un après l'autre tous les rôles de la comédie afin de nous amuser davantage et d'en avoir pour notre compte. Vêtues d'un habit d'arlequin, nos journées sont de petites folles; chaque heure a son visage individualisé et l'ensemble est heurté, discordant; on dirait un défilé de masques, une procession de carnaval.
La figure de nos sociétés change à vue d'oeil. Aujourd'hui ignore hier. Comme les modes, les usages vont vite ! Partout règne un désir maladif de tout
expérimenter : oii allons-nous? oii est l'unité de notre / moi composite, ouvert à toutes les influences? Qu'est-
iposite ce qui est vrai, qu'est-ce qui donne le bonheur, est-ce le travail ou le plaisir? Ce monde, qui a nié l'absolu, court après l'ombre des choses.
Tous sceptiques, tous pourvus de sarcasmes défensifs, d'ironie dédaigneuse, nous sommes vis-à-vis les uns des autres des ennemis irrités. Qui nous amusera? Qui nous distraira de notre pensée triste jusqu'à la mort? 11 faut signaler d'autre part un courant pro-
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nonce vers la doucear, parce qu'elle est une volupté un besoin d'aiïection grandissant et bientôt maladif, une recherclie bêlante des émotions tendres et des caresses. Nous avons découvert l'enfant, être de poésie et de grâce, fantaisiste effréné qui nous émerveille, toujours imprévu, extraordinaire, et on se dispute son cœur. Nous avons surtout approfondi la femme, et les litanies dont on l'enguirlande se sont prodigieusement allongées. La demande obstinée que nous lui redisons est d'endormir notre douleur, de nous guérir de nos tristesses. L'art cultivé avec une dévotion fervente est conçu comme la plus haute forme de la volupté et l'entrée dans un autre monde.
Toutefois la colère l'emporte. La misère avérée de notre sort nous rend fous furieux. Un ricanement amer court de bouche en bouche qui dénonce le supplice de vivre, victimes d'on ne sait quel hasard aveugle et fou. 11 souffle un vent qui glace, de déiiancc, d'égoïsme, de méchanceté. Chacun est effrayé de sa solitude et on meurt inconnu. On ne croit plus à rien : comment ne pas mépriser l'humanité à jamais vile? Notre ennui se distrait par des plaisanteries lugubres, des farces macabres de détraqué.
\ L'ennui moderne, conscient, médité, philosophique, se ramène à l'horreur d'exister marquée en traits douloureux sur la hgure de l'homme du jour qui voit s'évanouir une à une toutes ses espérances. Les signes dominants qui l'expriment sont l'enflure du désir aux
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assouvissements cyniques, la ruée vers la débauche, l'ambition démesurée, l'ironie salanique, le désespoir
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1. Alexandre Dumas Gis, sur la fla de savie, entretenait les réllexions les plus sombres ; il écrivait notamment ceci : « L'homme harcelé par tous les problèmes moraux et sociaux qui se dressent devant lui, n'a plus qu'une idée : leur échapper, s'étourdir... S'il ri'a pas quelque grand idéal comme l'illusion religieuse, l'amour de la science, la folie de l'arl, la passion de la charité, une de ces ivresses de l'âme, il redescend dans l'instinct, il se met à vivre au jour le jour et il fait appel à la sensation immédiate, basse, mais assurée. Elle le tuera peut-être, mais qu'est-ce qui ne tue pas? 'Va donc pour le jeu, la débauche, le libertinage, et que les vapeurs du vin et la fumée du tabac lui voilent les trois mots de la salle du festin dont tant de convives sont déjà sortis. Le prêtre a beau lui promettre l'éternité, le philoso^ibe a beau lui conseiller la résignation, le petit verre de cette eau qui brûle et le peti! paquet de cette berbe qui flambe lui procurent tout de suite, sans qu'il fasse le moindre effort, ce que lui promet l'un et ce que lui conseille l'autre... Si vous regardez bien attentivement, vous verrez qu'il y a du suicide dans ce parti pris de la dernière phase, suicide lent, irrésistible, anonyme... »