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CHAPITRE II

L'ENNUI PAR MANQUE DE VARIÉTÉ ET PAR DÉFAUT DE PUISSANCE DANS LES FACULTÉS

Nous allons dire dans ce chapitre l'ennui des pauvres d'esprit, des pauvres d'âme ; de ces êtres inharmoniques, appelés les ratés ; de ces impuissants, qui sont les faibles, les rêveurs.

Tous sont des épuisés, mais de naissance, sans capital à gaspiller, comme tels grands seigneurs du chapitre précédent; non point victimes d'un programme d'énergumènes. Leur épuisement relève du jeu étroit de leurs facultés bornées, de la maigrem* de leurs ressources ; tout ce qui est débile, peu étoffé, craquant vite, étant usé de bonne heure.

Les gens à qui nous allons avoir affaire s'ennuient parce que leur âme est misérable et sonne creux, et qu'ils n'ont pour se divertir qu'un nombre infime d'états de conscience ; incapables de connaissance étendue, de sentiments éner-

gîques, d'action féconde, pour eux le monde est petit; la vie, monotone ; ils sont des timides, des médiocres, qui ont eu peur d'agir, de sentir, de respirer trop fort, de parler trop haut ; ils sont des mal conformés, des individualités falotes, des yaincus d'avance, que le destin balaie en déroute de marionnettes. Il y a un minimum de bonheur qui est une exigence légitime, Yaurea mediocritas du cœur; ceschétifs, ces mendiants de naissance, ces infortunés n'y ont pas atteint ; ils ne se sont point élevés à l'orgueil, à la puissance, que touchent à certaines heures le passionné audacieux, le joueur magnifique ; mais ils se trouvent installés dans l'ennui constitutionnel, comme un taré héréditaire est le sujet-né d'une diathèse dont aucun traitement n'aura raison.

Commençons parle plus navrant, sinon par le plus souffrant de ces déshérités.

V ennui de V imbécile. — Il y a des imbéciles satisfaits, épanouis : ils sont rares; les plus obtus deviennent

inquiets, finissent par se douter de quelque chose La

faiblesse indéniable des facultés, dans la concurrence'universelle où chacun fait arme de tout, entraîne tant de désastres et do désavantages que l'imbécile, en dépit de sa fatuité extravagante, est forcé de mordre la poussière et de souffrir.

Il y a parallélisme absolu, similitude exacte entre les

caractéristiques de rimbécillité et les stigmates de l'ennui. L'imbécillité comporte la pauvreté et la fausseté des conceptions, un feu roulant de maladresses; la banalité» l'épaisseur des sensations; l'absence d'imagination aux jeux récréatifs ; le défaut d'altruisme, de sympathie, par où le moi s'enrichit, s'assimile le monde; et encore, la nullité outrageante de toute la personne qui pousso Tentourage irrité à la vengeance ; l'angoisse des comparaisons accablantes, le pressentiment de toutes les défaites ; en voilà assez pour nous faire dire : l'imbécile qui cumule ces tares est promis aux souffrances de l'ennui.

L'imbécile souffre et s'ennuie parce qu'il est un avBugtené, une pauvre cervelle où tout se brouille ; il sait qu'il est des heureux, et qu'il est la dérision des triomphants ; mais la nature a eu pitié de ses créatures les plus manqnées : ses dons de fée, à ces infirmes, c'est une inconscience difficile à entamer et un égoïsme d'airain.

Il y a un imbécile infatué, cuirassé, qui se tire d'aiïah'e. S'il soupçonne vaguement son infériorité, il la nie, 11 la dissimule; il exige des marques de respect, il organise autour de lui la terreur; souverain d'une famille, d'un groupe, il se fait centre ; il se tient pour un absolu; il ne tolère ni une objection, ni un reproche; il refuse toute ]ve,ture qui dérangerait les dogmes qu'il professe, toute ronversation qui affaiblirait sa foi en lui même ; les ressources de son instinct de conservation sont prodigieuses. L'ennui

De rapproche guère, ou, du moins, il n'en laisse rien paraître, il ne l'avouera pas; il ne veut qu'on doute ni de sa supériorité, ni de son bonheur; le plus vide des hommes est celui qui est tenu d'en être le plus déguisé.

A côté de cet être répugnant, qui se défend dans sa sottise à l'aide d'une méchanceté parfois redoutable, nous avons l'imbécile sans calcul ni malice. Voisin de l'idiot, celui-là, léger, bon enfant, l'ennui dans lequel il barbote sans y rien comprendre, est du genre comique; ennui de fantoche, de pantin, qui s'égaye de rires niais, d'amusements nigauds ; qui supplie le premier venu de tirer ses ficelles, de lui faire remuer bras et jambes; il a des chagrins minuscules délayés en plaintes filandreuses, et il est dur de l'éèouter; mais il n'est point inconsolable, et il lui faut peu de chose pour l'amuser 1

V ennui du médiocre. — Les médiocres forment les gros bataillons des peuples, et ils savent leur importance.

Le médiocre * respire à l'aise dans sa médiocrité qui est la loi de son être ; on doit lui reconnaître le sens de l'équilibre; il ne sera pas égaré par Timagination, il n'a la folie

1. C'est l'homme normal y de Lombroso, routinier, misonéiste, bien domestiqué. C'est aussi le type dit philistin dont Victor Helm a donné cette définition : • Produit de Thabitude, manquant de faDtaisie, raisonnable, orné de toutes les vertus de la médiocrité, menant une Tie honorable, grâce à la modération de ses exigences, concevant lentement, traînant avec une patience touchante tout le fardeau des préjugés dont il a hérité de ses pères. »

d'aucun idéal; il est sans nom, sans notoriété, mais il est membre de la majorité; il vaut comme foule; si content de soi que paraisse ce personnage essayons de montrer qu'il s'ennuie.

Le médiocre s'ennuie, parce que la flamme de la vie dans son corps peureux est constamment tenue baissée ; il s'économise, il veut vivre très longtemps; il y a chez lui de l'avare, du timide, du pleutre. Il est incapable de se donner, d'être fasciné, de subir l'attraction d'une vie plus forte qui l'entraînerait plus loin qu'il ne voudrait, le sortirait de son infériorité. Il est l'hommQ à qui il n'est jamais rien arrivé, et qui jure que jamais il ne lui arrivera rien. Et pourtant il lui plairait de bomber sa poitrine, d'avoir des exploits à raconter. Celui qui a osé, qui a voulu tout connaître, garde de ses audaces des mots de feu, une parole au large vol, une allure qui le fait grand.

Tenant mi-closes ses paupières clignotantes le médiocre n'a jamais vu le soleil; il surveille avec tremblement ses désirs, ses pensées ; il a je ne sais quel mouvement ignoble pour couper aussitôt tout ce qui dessine un entraînement, un élan, une spontanéité; il cultive l'art d'être prudent, d'être nul, comme un autre soigne son talent, sa spécialité; dans les rares ébats qu'il se permet, il épie les alentours; serf de l'opinion, une crainte vague et immense le domine, qui étrangle ses joies sans ampleur et le paralyse jusque dans le secret de son cœur.

L'ennui règne assurément sur une telle vie, un ennui sourd, obtus un peu, refoulé, car le médiocre ne peut relever à la hauteur d'une pensée, ou en faire une attitude ; ennui de cheval de manège piétinant sa piste, de vieil aveugle remorqué par son chien ; il se traduira par un air d'çflfacement, par de la mauvaise humeur diffuse, de la méchanceté sournoise, des mouvements louches de jalousie et de haine contre ceux qui se sont risqués, contre les brillants joueurs qui ont couru l'aventure d'un haut destin.

V ennui du faible. — Le faible est un prédestiné de l'ennui, parce que sa complexion friable le voue à la souffrance et aux échecs. Nous désignons sous le nom de faible l'individu marqué des stigmates de la fragilité corporelle à laquelle s'allie un esprit où résident des possibilités d'ambition et de force. Rien de plus fréquent que celte union mal assortie : l'homme moderne est un cerveau surexcité, desservi par des organes impuissants. Le faible fabrique de l'ennui comme une cheminée mal construite se remplit de fumée et de scories. L'esprit sans doute est entraîné dans la faiblesse générale; mais, fille de l'hérédité psychologique, travaillée par l'éducation, l'âme peut être supérieure au corps qu'elle anime, et, elle poussera tant bien que mal des rameaux vivaces encore où fleuriront les illusions et les rêves. Le faible, brûlé de désirs qui n'abou-

LES PAUVRES D'ESPRIT ET LES PAUVRES D'AME 4i

tissent pas, nous offre le spectacle d'une âme ardente luttant dans un corps débile. Souvent très dessiné en ses lignes grôles, il ne saurait se dérober par l'indétermination, par une mollesse coulante d'amorphe, à la souffrance individualisée et précise. Malade ambulant, tremblant pour sa peau, frileusement enroulé sur lui-même, il est contraint de se désintéresser des idées générales qui élargissent les têtes où elles entrent; des passions de son siècle, tourbillons merveilleux par qui il est doux de se laisser emporter. Il ne saurait vivre que sa pauvre vie individuelle qu'il terre prudemment, vie de taupe, de tortue, où il dévore sa propre substance. Son ennui s'appelle pauvreté de la force nerveuse, détresse intérieure, sentiment d'incapacité.

Pas d'orchestre, pas de carillon en lui; rien ne jaillit, rien ne chante; à ses maigres joies de quasi-paria son système nerveux grelottant n'apporte qu'un accompagnement de guitare; il s'éprouve supplicié, sacrifié, misérable, condamné à la vie descendante, dégénérescente, qui se nie elle-même et implore la mort. Il lasse l'amitié, il n'intéresse longtemps personne ; l'existence qu'il traîne est trop lente en ses démarches, déplorablement monotone et n'aboutit jamais. Il rêve sa vie : il tend les bras vers des fantômes; il habite au pays des ombres. Il pense aux femmes qu'il aurait aimées, à la carrière qu'il aurait accomplie, aux plaisirs qu'il n'a pas connus, à la part de renommée

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qu*il aurait pu conqaérir. Ce rôve désolé, qui ira s'assombrissant, qu'est-ce autre chose que le cauchemar de Tennui?

Lenntii du raté. — Le raté est un mal équilibré, inégal jusqu'à la diflformité, un monstre à deux têtes; supérieur dans ses conceptions ambitieuses, inférieur dans l'exécution. Par sa construction vicieuse, inharmonique, il rassemble en lui tout ce qui est nécessaire pour faire de l'ennui.

Le raté, divisé avec lui-même, écartelé entre sa force et sa faiblesse, amphibie qui n'a sa demeure ni dans le rêve ni dans le réel, se consume en efforts navrants et devient rapidement un épuisé. N'est pas raté qui veut; pour avoir droit à ce qualificatif, il faut avoir tenté une vaillante entreprise, — qu'on a manquée.

Le raté a quelque chose dans le cerveau; quoi, au juste? 11 s'est juré de faire un chef-d'œuvre; la chimère d'aujourd'hui sera la réalité de demain. Il se met au travail avec une fougue cravachée, car le rêve est beau; il tend ses forces, les enfle dans un nisus douloureux. Mais, par définition, il n'a pas assez d'étoffe en lui, de sensations puisées aux sources, de vitalité fécondante pour revêtir de matière plastique ses spectres cérébraux. Son impuissance le jette par terre; il a des redressements convulsifs par tétanos de la volonté, et il se cramponne à

ses outils ; il va de l'accès de fièvre hurlante à Taffaissement comateux. Instruit par ses tentatives multipliées, s'y reprenant à mille fois pour se juger, pour avoir sa mesure, il est souvent un critique subtil de soi, et la finesse de sa parole étonne; ahl s'il renonçait à devenir un créateur, un dieu, et se contentait d'être un homme I Mais les génies les plus authentiques eurent leurs tâtonnements, et, au milieu de gens qui 5^ cherchent, à qui demanderons-nous un horoscope infaillible?

Le raté, tout à l'heure dégonflé, s'enfle d'un nouveau courage; s'entre tenant dans une trépidation fébrile dont il essaie de faire une puissance, son désespoir âera une de ses inspirations possibles ; au pis, il fera un désespéré réussi, ce qui est quelque chose. Du moins, en son es-* sence, en ses germes tressaillants, il s'àfl3rme supérieur à son insuccès, à sa chance, aux œuvres boiteuses qu'il produit. Jusqu'à la fin il tentera l'escalade du ciel, et il finira soit en pose arrangée de Titan vaincu, soit en pauvre homme qui s'est cassé les reins dans une fâcheuse aventure. Une telle existence revêt à plaisir toutes les formes de l'ennui.

Il y a des ratés de tout ordre, dans tous les métiers, dans toutes les classes sociales; il n'y en a nulle part un si grand nombre que dans les carrières intellectuelles et artistiques qui posent pour condition de la maîtrise un idéal à atteindre, un tour de force à accomplir.

L ennui de IHnachevé, — L'inachevé est un raté qui n*a rien tenté, un faible qui accepte sa faiblesse et s'y fait un sort supportable. Nous sommes tenus d'être brefs dans ces esquisses de caractères, indiquant les seuls traits qui intéressent notre sujet. L'inachevé est bien lin type, s'il demeure tel toute sa vie; de plus, sa progéniture sera à sa marque. Rentrent dans cette classe nombre d'esprits appartenant au monde religieux, artistique, qui ont commerce avec l'invisible et fraient avec des ombres ; et tant d'individus rabougris (infantilisme physique ou psychologique), qui embrassent des métiers paisibles, des existences de tout repos. L'inachevé est humble ; il sait qu'il est dans les limbes; arrêté sur le seuil de la terre promise, il envie à peine les possidentes tr\omphsints\ il ne se soucie pas de faire une œuvre; il n'a jamais donné d'espérances; il esquive les grandes responsabilités; il s'en tient à sa débilité; il ne veut pas avoir de biographie.

L'inachevé s'ennuie d'un ennui torpide, somnolent, bêlant, sans révolte, sans réaction; il pousse quelques soupirs, tourne une élégie de valétudinaire; ennui d'un « resté en route », d'un estropié qui se résigne, d'un indigent content de toute aumône.

L ennui du rêveur. — Le rêveur est celui qui demande au rêve les jouissances qu'il ne saurait obtenir de l'action. Le rêve, jeu d'images mentales dont nous sommes le ma-

chiniste, comporte de vives voluptés. « La fantasmagorie de rame me berce comme un y6ghi de Tlnde et tout devient pour moi fumée, ombre, illusion, vapeur, môme ma propre vie . . . La pensée remplace Topium, elle peut enivrer tout éveillé et diaphanéiser les montagnes et tout ce qui existe *. » Magie séduisante et dangereuse, le rêve confère à ses fervents la domination virtuelle de l'univers; il nous constitue maître dérisoire de ce monde, un roi de féerie régnant sur les étoiles, les nuages et le vent. Pratiqué par une imagination exercée, le rêve enchaînera des séries cohérentes d'images précises et colorées qui joueront 1^ possession réelle; voir, c'est avoir ; penser un objet, c'est le toucher, c'est en jouir. N'importe, rêve et réalité ne sont pas identiques. Impossible de tricher longtemps avec la vérité. L'étreinte des fantômes est glaciale ; elle pâlit les joues et le sang; seuls les anémiques s'y plaisent ; mais le contact des vivants est chaud, électrisant, il nous contraint à la défense, à des ripostes justement assénées qui nous ragaillardissent. Le rêveur aux pas errants de funambule, aux mains molles, à l'esprit lent, flottant et bercé, ignore le réel et ne fait pas de conquêtes; il reste pauvre, désarmé. Pierrot blême causant avec la lune, étranger tombé des nues dans ce monde terrestre qui est pris d'assaut, confisqué par les lutteurs robustes. Mystique épris d'un dieu diffus;

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