‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 9 sur 60 · Histoire de la littérature anglaise^ t. V · texte numérisé non relu

Histoire de la littérature anglaise^ t. V

comme une grappe, et pressée, et froissée, et tordue, et il est resté les mains salies, aussi altéré que devant. , . *t

Après une explosion juvénile de chants et de sanglots passionnés, rythmés en vers immortels, il s'arrête court ; sa vie est terminée; il ne sait que Tennui. Le mot, dans son œuvre, roule de page en page; son âme mutilée ni fort amincie se cristallise dans ce terme mystérieux qu'il redit avec complaisance. Fantasio module sur Tennui des variations charmantes : « Si je pouvais seulement sortir de ma peau une heure ou deux ! Si je pouvais être ce monsieur qui passe ! . . . Je ne saurais faire un pas sans marche j^ sur mes pas d'hier. . . Oh 1 s'il y avait un diable dans lo ciel ! s'il y avait un enfer, comme je me brûlerais la cervelle pour aller voir tout çal Quelle misérable chose que l'homme I ne pas pouvoir seulement sauter par sa fenêtre sans se casser les jambes I être obligé de jouer du violon dix ans pour devenir un musicien passable I Apprendre pour être peintre, pour être palefrenier I Apprendre pour faire une omelette !.....»

Fines broderies de l'imagination, réduite à jouer ayec elle-même ; mais que peut la finesse contre l'épuisement ? C*est de la force qu'il faudrait.

Le don de fantaisie fait le poète, crée l'œuvre d'arl; la vie pratique réclame des facultés qui lui soient appropriées; elle accable les rêveurs brouillés avec elle; ils reprennent le dessus par l'insouciance, l'ironie. Musset était

sérieux jusqu'au tragique ; ayant mis tout son enjeu sur l'amour qui le trahit, il avait un besoin pressant d'oubli et de délire; il s'abandonna aux pires tentations de l'ennui qui fut le gouffre où il roula en écumant :

Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, Laissez tomber plutôt quelques pleurs de pitié. . .

Guy de Maupassant, dans son œuvre objective et impersonnelle, a laissé deviner un douloureux pessimisme; son ennui, qui fut effrayant, nous est révélé par ses rares confidences, par le graphique désordonné de sa vie inquiète et comme affolée. Pourquoi le rangeons-nous parmi les épuisés ? Le diagnostic, ici, est fait après coup ; le temps est un grand révélateur; la fêlure que trahissait le Horla n'est devenue visible à tous les yeux qu'au lendemain de la catastrophe où s'abîma la raison de l'auteur ; les rapports du physique et du mora:i sont' un problème délicat; le degré exact de folie dont on gratifie J.-J. Rousseau n'est-il pas toujours en discussion ? Maupassant, doué d'énergies physiques plutôt ique psychiques, fut retenu longtemps dans les ivresses de la sensation ; il lui en coûta de monter dans son cerveau, de se séparer de la vie enivrante, et il dut son talent à sa volonté acharnée et à un labeur épouvantable (voir la préface de Pierre et Jean) ; il fut de ces sensitifs surexcités qui aspirent à tout sentir et veulent l'absolu (voir Sur Veau) ; une hérédité mauvaise le minait ;

Fidéalistoe lui fit défaut qui corrige la laideur de la vie, crée des illusions séduisantes ; il sombra dans le nihilisme moral et Tennui.

Il se montra d'aifleurâ supérieur à son mal, puisqu'il ne lui permettait pas de s'exprimer dans son œuvre, et il s'élevait au-dessus de son désespoir continu par une courageuse discipline de travail. Son cas est à retenir, étant typique : obtenu par un labeur épuisant, le talent, chez beaucoup d'artistes, coïncide avec l'ennui; quand ils ont rassemblé tous leurs procédés pour produire, il ne leur reste plus aucune force pour jouir et s'amuser. Voici des fragments de correspondance où perce le secret du grand écrivain* : « Madame... je vous écris parce que je m'ennuie abominablement. . . Je prends tout avec indifférence et je passe les deux tiers de mon temps à m'ennuyer profondément. . . Il n'y a pas d'homme sous le soleil qui s'embôte plus que moi. Rien ne me parait valoir la peine d'un effort ou la fatigue d'un mouvement. Je m'embête sans relâche, sans repos et sans espoir, parce que ne désire rien, je n'attends rien. . . Tout m'est à peu près égal dans la vie, hommes, femmes et événements *. Voilà ma vraie

1. Lettres à Marie Bashkirtseff, écrites en 1884, publiées par la Revue des Revues, !•' avril 1896.

2. Cette indifférence n'était pas affectée ; Céard « affirme que c'est Thomme qu'il a connu le plus indifférent à tout, et qu'au moment où il paraissait le plus passionné pour une chose, il en était déjà détaché ». (Jommal des Goncourl, 20 juillet 1893.)

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profession de foi ; et j'ajoute, ce que vous ne croirez pas, que je ne tiens pas plus à moi qu'aux autres. Tout se divise en farce, ennui et misère. »

Nous eûmes personnellement l'occasion d'échanger quelques lettres avec Maupassant; dans l'une d'elles se trouvent ces lignes qui, à plusieurs années de distance, font suite aux extraits ci- dessus* : « . . .Je suis à moitié crevé de fatigue, de courbature cérébrale et de maladie nerveuse. Tout m'ennuie et je n'ai de supportables que les heures où j'écris. Je ne sais trop dans cet état mental et physique à quelle époque je rentrerai à Paris où la vie m'énerve et m'écœure beaucoup. Je n'éprouve de bien-être que seul, près de la mer ou dans la montagne. . . »

Terminons ce chapitre en rappelant l'idée dont il est l'exposition : l'épuisement physique ou mental, résultat d'une prédisposition définie, ou conséquence de Tâge, est cause fondamentale de l'ennui et lui constitue une raison d'être impossible à écarter.

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