‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 17 sur 60 · L'ENNUI DES VIES MANQUÉES ET DES VIES FRAPPÉES D INFÉRIORITÉ · texte numérisé non relu

L'ENNUI DES VIES MANQUÉES ET DES VIES FRAPPÉES D INFÉRIORITÉ

Nous allons étudier dans ce chapitre Tennui tel qu'il ré* suite pour chacun de nous des misères communes de Teiistence.

L'ennui est un accident banal, le témoin journalier de notre vie. Nous signalerons d'abord V ennui des vies contrariées,

11 n'est personne qui à son jour n'ait été entravé dans ses desseins, violenté dans ses goûts, dans son caractère, et l'ennui qui piaffe, qui invective, qui grince des doius, est le compagnon obligé de toutes nos étapes. La question première en ces sortes d'épreuves est celle de leur durée. On souhaite que le supplice soit court et on ne se met pas autrement en frais d'ennui. Le collégien, couché sur son pupitre, appelle de tous ses vœux les vacances et combine des farces drolatiques contre ses compagnons et ses

maîtres ; le soldat prisonnier d'une caserne annote rageusement ses éphémérides ; le malade donne de la tête contre les murs de sa chambre ; les gens retenus en terre d'exil, dans un pays pris en aversion, tournent les yeux yers l'horizon de délivrance. Chacun de nous a ses heures où il « prend patience», rongeant son frein ou se rejetant sur un rêve.

L'ennui qui provient de nos mouvements contrariés a plus de consistance et d'importance quand il se rencontre au départ de l'existence, alors que nous cherchons notre route et que tous les problèmes de la destinée nous assaillent à la fois ; notre ambition pressée et naïve n'a pas encore pris son parti de la lenteur et de la difficulté des choses. A notre entrée dans le monde nous n'avons ni forme ni couleur, et notre vol est mal assuré ; il faut compter de nombreux jours avant que nos ailes nous portent. Beaucoup d'hommes, — et de ceux dont la carrière fut glorieuse, — tout en attendant l'avenir, et que leur personnalité gagnant en saveur leur donne des fruits et de la joie, tombent dans un découragement profond. Bismarck, en ses jeunes années, récitait son monologue A'Hamlet; Cavour, pour tromper l'inaction, essaie du jeu, songe au suicide ; Lacordaire s'écrie avec l'accent de René : « Où est l'âme qui comprendra la mienne ?.... Â peine dix-huit printemps ont-ils épanoui nos années que nous souffrons de désirs qui n'ont pour objet ni la

chair, ni l'amour, ni la gloire, ni rien qui ait une forme ou un nom •. » Michelet connut des souffrances plus pénétrantes, et, dans son Journal, il témoigne delà profondeur de désespoir où le réduisirent les tortures que le sort lin infligea, à quatorze ans, au temps où il travaillait à rJmprimerie de son père : « Dans ma pensée, ce temps rest^ comme un grand désert gris où le soleil ne se montrait jamais. . . Rien ne m'a mieux aidé à comprendre la sombre monotonie du moyen âge, l'attente sans espoir, sans désir, sinon celui de la mort, que d'avoir langui, enfant, pendant les dernières années de l'Empire ... Ce mot semblera étrange dans la bouche d un enfant, je me sentais tari. C'était une aridité sèche et triste, sans besoin de larmes, ce don du ciel que je connais aujourd'hui. Immobile à ma casse, sous l'ennui pesant, rien que l'ennui, j'appris ce que c'était que les longues heures ; ce que c'est que de travailler tard à quatorze ans, quand le bruit des pas des promeneurs vous invite, que les robes blanches passent, et que l'on croit les oisifs heureux *. »

Mais le temps qui ne s'arrête jamais, qui marche alors même que nous n'avançons pas, travaille pour nous; les impatients ont tort de se briser, de se fausser la tête contre l'obstacle du moment. L'ennui temporaire des impasses, des défilés étroits, des journées mauvaises, des années

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