Ma jeunesse^ p
maudites, est laissé à notre appréciation ; nous ne le prendrons ni au sérieux, ni au tragique, alors qu'il est parfois tentant d*y mêler du désespoir ou des sottises ; iMtt& il n'est qu'à Tuser par la patience, Thabileté, à le larder de plaisanteries, cPiroaie ; ou si, yraiment, Theure présente est laide et méchaqte^ aiguisons BOlre caractère contre le glaive tendu de la réalité agressive. .
L'ennui des vies manquées. — L'ennui qui s'attache aux vies manquées est, en son fond, incurable ; les moments de joie que les estropiés définitifs ravissent au destin ne suffisent pas pour les redresser ; quand la vie n'est pas sublime, elle est pitoyable.
Il y a bien des façons de manquer sa vie, et cela parce que nous avons à mener de front deux existences qui rarement réussissent toutes les deux à la fois, et en même temps, et au même degré : une existence extérieure et une existence intérieure. Nous tenons un rôle public qui est presque un non-moi, un rôle de cabotin ; et nous avons un moi intime qui est plus à notre ressemblance que notre figure sociale, qui est notre personnalité véritable.
Ces deux moitiés de nous-même, inégalement développées, peuvent être fondues, soudées, ne faire qu'un bloc, et il en va ainsi chez les natures simples, unifiées, harmonieuses ; et en première hypothèse, nous posons : si, étant de ces unifiés, notre carrière sociale a conduit à leur épanouissement nos facultés essentielles, les plus
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représentatives de notre individu ; si, d'autre part, le succès nous a servi ponctuellement, nous figurons rhomme heureux par excellence ; heureux face au public, et devant son miroir, dans sa chambre ; portant beau dani la coulisse comme sur la scène. Une telle réussite est un miracle à célébrer comme il convient, et le vainqueur n'a de compte à rendre qu'à Tennui par satiété.
Passons à des lutteurs moins triomphants, qui sur les deux parties jouées en perdent une.
Soit, une carrière publique ascendante à souhait, marchant vers son couronnement, comblée de faveurs, mais qui a pour contre-partie le moi intime sacrifié, qui a dû se faire petit pour laisser grandir Thomme extérieur; froissé dans ses aspirations légitimes ou chimériques, ce moi caché souffrira, protestera ; notre âme a une plaie, notre vie intérieure nous apparaît comme manquée. — Ou bien, il se peut que notre vie extérieure soit ratée, celle que nous promenons dans les rues, qui paie patente ; alors le sujet essaie de se rattraper sur les sensations matérielles et les trésors de Tintériorité. Ces deux cas, qui s'opposent, sont à examiner dans leurs rapports avec l'ennui.
Nous avançons cette proposition incontestable dans sa simplicité originelle : un homme se meurt d'ennui dans les fanfares mêmes de son triomphe, s'il n'a pas l'âme du personnage dont il fait les gestes.
Rien n'existe pour nous que les choses perçues et ab-
sorbi^es : à quoi bon les richesses, les honneurs, un décor somptueux, une valetaille à nos ordres, si ces extériorités péntHrent à peine en nous, meurent au seuil de notre esprit; si dans notre poitrine une âme secrète est refoulée, étrangère à ce yacarme, et qui n'a pas reçu satisfaction? Parfois, quand le succès est gros, sonore, il peut intéresser notre vanité, assez pour nous empêcher de réfléchir ; mais que dire des cas où nous sommes mis en demeure d'esercer une fonction détestée, qui nous vaut tout juste l'entre tien quotidien?
Le divorce est fréquent entre Thomme et son rôle ; mais nulle part il y a une distance plus grande entre le costume et 1b moi que dans la classe des fonctionnaires, et c'est chez les plus haut perchés que le désaccord est le plus criant. En effet, tandis que dans le commerce, Tindustrie, les carrières libérales, artistiques, intellectuelles, il est difficile de réussir si Ton n'aime pas son métier jusqu'au fanatisme, si l'on ne met pas toute son intelligence dans ses affaires, il se trouve que dans les carrières administratives, dans l'armée^ la magistrature, la bureaucratie, le clergé, on pout parvenir aux plus hauts grades en s'y laissant porter, sans avoir manifesté des facultés de premier ordre. Qu'esl-L:e qui a décidé l'ascension? Le favoritisme, la tactique de l'intéressé, le fonctionnement automatique de ravaiicement. Les galons s'ajoutent aux galons; les décorations font brochette sur notre poitrine ; notre traitement
grossit en boule de neige; mais quoi! l'argent n'est qu'un objet d'échange ; les titres les plus flatteurs perdent bieutrU de leur sonorité caressante, et si nous avons épousé uoUe fonction pour sa dot, si notre âme est absente des exercices qu'on lui impose, l'ennui nous ronge sous notre uniforme flamboyant et sous nos caparaçons de gala.
Allons plus loin : en règle générale, une carrière surtout en façade, qui comporte un service social exorbitant^ une tenue très surveillée, est pour froisser l'homme intérieur et contrecarrer notre goût naturel de liberté. Il suffit de se remémorer les déclarations concordantes des moralistes : l'homme est un animal qui garde son fonds sauvage, malgré les efforts des pédagogies prétentieuses ; ses passions, ses appétits se placent au-dessus des lois ; 1^ •civilisation la plus parfaite est celle qui fabrique le pins de muselières. — S'il est vrai que l'animal humaio soit indomptable, qu'il nourrisse un désir immodéré de jouir, «d'être libre, il suit de là que les praticiens des professions •sévères, à redingote glaciale, à soutane, à haute cravate; les embrigadés des carrières hiérarchisées, encombrées de chefs, chargées de formalisme, de réglementations, nu la part est énorme faite à l'étiquette, à la discipline^ k la parade, à la corvée ; les pontifes de tous grades, de ton! es •catégories, éprouveront dans le tréfonds personnel *:l -secret de leurs âmes, les protestations, les colères, les rages bâillonnées d'un ennui recuit et condensé* Ln
ligoté, k figure revèche, regimbe contre ses liens ; il a un jetage de paroles virulentes sous le masque qui Tétouffe et lui mange le visage. L*bomme vrai bâille et grimace derrière ce déguisement professionnel qui est sa caricature; vienne l'heure où il quitte son estrade, où il se démet momentanément de son rôle, quel changement à vue ! l'acteur solennel fait place à un gamin joyeux qui brise en mille morceaux les attitudes du mannequin. ' L'ennui des fonctionnaires, et de ceux qu'on peut appeler les officiels, est dénoncé parla négligence proverbiale que tous apportent dans leurs fonctions assommantes ; par la jalousie féroce entre collègues qui se disputent l'échelon de l'avancement; par une propension singulière vers la débauche brutale, revanche de leurs dehors hypocrites et gourmés; enfin par une haine spéciale et furibonde au delà du croyable contre les types d'hommes qui sont l'antithèse criante de l'embrigadé tremblant, du bourgeois confit dans son sacerdoce ; nous entendons nommer : le spéculatif, esprit aérien, qui se joue de la mascarade sociale ; l'insouciant bohème des professions artistiques ; l'aventurier hors cadre que ses avatars divertissent, et toujours supérieure son emploi présent.
Nous concluons : nous manquons tous plus ou moins notre vie intime, la vraie, celle dont nous gardons les dates, vie du cœur, des sens, de l'esprit, vie de l'imagination et du rêve, parce que nous sommes l'acteur guindé
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d'une profession qui accapare nos forces, dispose de notre temps, qui nous déforme et nous spécialise, et nous nous ennuyons mortellement dans les fers qui nous entraveiil et sous le costume qui nous déguise.
Arrivons à dire ce qu'il faut penser de ceux qui ont niaJiqué le but ostensible qu'ils visaient.
Un pauvre diable en pleine déroute qui sauve ses épaVès et panse ses blessures n'a pas tout d'abord le temps de s'ennuyer. iUais les lendemains à jamais'mornes qui suivent ces jours agités sont accablants. Examinons de plus pi'ôs cependant ceux qui échouèrent dans la carrière qu'ils avaient enti^eprise. On peut les ranger dans deux classes : dans la première nous mettons ceux qui se fourvoyèrent dans un emploi qui n'allait pas à leur taille, où ils se montrèrent gauches, négligents, sans aptitudes; ils le teuaicuL avec des nonchalances, des maladresses appuyées qui faisaient fuir le public; dans la seconde, se placent ce uî qui ont péri moins par manque de vocation que par le défaut de chance, la coalition des fatalités hostiles. Ces deux groupes ont une origine un peu différente, mai* le malheur identifie bientôt leurs physionomies; quelLi] que soit la cause de leur défaite, tous les vaincus finissent par se ressembler. Comment se comportenL le^ vaincus de la profession sociale? Ils chercheront des compensations du côté des sensualités faciles ; ils ^e rejetteront sur le « sentiment» (amour, amitié, affeclions
de famille), domaiae agréable des discours vagues et des actes peu importants. Qui n'a pas le préjugé des apparences s'inscrit joyeusement contre Tarrèt du destin, et ne manquera pas entièrement sa vie : les naufragés passés ù rinsouciance, les réfractaires qui ont refusé le licol et le harnais d'un métier, ont les premiers découvert les jouissances infinies que recèlent la paresse et les femmes, le printemps embaumé, les routes ouvertes sur la campagne, la contemplation des ciels changeants, les cigares lentement savourés.
Si nous disons maintenant que toute vie est plus ou moins manquée, parce que personne ne remplit son idéal ou n'atteint le bonheur absolu, qui nous contredira? Les richesses, les loisirs n'y font rien ; notre démon est dans notre propre cœur. C'est ainsi qu'entre autres plaintes on entend retentir partout ces mots lamentables : Je n'ai pas été compris! je n'ai pas été aimé comme je méritais de l'être! personne ne s'est donné à moi; je n'ai été connu de personne ! etc. Ah! que d'amertume au fond des cœurs! que de nuages sur les fronts! Ne serait-il pas bon, à la satisfaclion du soupir universel, de ramenerl'amour du ciel en terre, de le faire descendre des hauteurs éthérées où le lyrisme imprudent des passionnés et des poètes l'a fait monter, en un mot, d'en donner une définition plus large et plus compréhensive, afin que tout le monde pensât y avoir participe? Les joueurs résolus prennent plusieurs
billets à la loterie La femme moins douée, moins rebondissante, moins clownesque que l'homme, a moins de branches où se rattraper; elle met son seul avenir dans la vie du cœur et du sentiment ; et elle se range avec une résignation touchante parmi les existences manquées dès qu'elle a désespéré de recevoir les satisfactions sentimentales qui lui sont nécessaires, qu elle attendait d'un mari, d'un amant, de son désir d'ôtre mère.
L'ennui des vies frappées d'inf-ériorité. — Il serait oiseux de définir ce que nous appelons une vie frappée dÙtïTériorité : ces mots s'entendent d'eux-mêmes et les développements qui vont suivre jetteront toute clarté.
Un cas simple d'infériorité manifeste, et qui mi^iie â l'ennui, est celui du malade chronique : la vie se îevme pour lui ; il pourra accepter, pourtant, sa condamnation, et à force de vivre dans un horizon étroit, dans sa chambre > oublier les séductions du monde; il est des paraljltques cloués au fauteuil, ramassés dans l'intérêt palpitant de leur situation, qui déclarent ne pas connaître l'ennui.
Des souffrances excessives, supportées pendant tes jeunes années où l'âme est tendre, nous détériorent a jamais et nous condamnent pour la suite à un long eiumi. Il en va ainsi chez tant d'infortunés dont l'enfance, la Jeunesse furent salies par la misère, roulées dans les hiimiliations. Quelques-uns se renouvellent, — vitalité supé-
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rieure, destinée enfin triomphante, — et voient s'effacer la griffe des mauvais jours; le plus grand nombre ne se relève pas des épreuves par trop cuisantes, et ils en gardent, disons-nous, un nuage sur le front et des ténèbres au fond de rame. La richesse conquise, la gloire môme, l'éloignement dans le temps, notro transformation par les années ne sont point une garantie contre la morsure des souvenirs.
On meurt, en plein bonheur, de son malheur passé !
Esquissons maintenant une revue générale des déprimés par ennui.
11 y a ennui par sentiment d'infériorité dans toute vie qui n'est pas de premier rang, qui n'a pas reçu sa part do soleil. De cette proposition nous déduisons l'ennui dos subalternes, des humbles, des petites gens, des races domestiquées et esclaves, des avilis du sort, pcu[)les ou individus. Derrière les chefs qui ont Tinîtiative, qui commandent, qui triomphent : audacieux qui raflent les richesses elles jouissances ; derrièi'e les acteurs de gi^ands rôles acclamés, marquent le pas et s'ennuient les comparses, les obscurs, les manœuvres qui ont dressé la table servie, qui ont construit le palais habité par les maîtres, qui furent à la peine et ne sont pas à l'apothéose ; les figtiranls, les anonymes qui composent la foule; les pauvres hères, les parias qui font le ti-onpeau.
Tous ceux qui n*0Dt pas rempli leur juste destinée, qui ne furent pas les enfants gâtés de la fortune, sont frappt^s d'infériorité et s'ennuient. Rentrent dans cette catégorie les candidats à la gloire ou à la richesse qui n*ont pas décroché leur timbale ; les disciples, les imitateurs ii*3 grands hommes qui marchent dans le sillage d'un héros; les minores qui n'ont pas régné ; les timides qui ne se sont pas produits; les impersonnels agis par les autres; los indiscernables aux traits effacés qui n'ont pu parvenii^ ù. une figure individuelle, émerger hors de la banalité. — S'ajoutent à ce lot, blessés de l'ennui, tous ceux qui on» connu les lendemains de la prospérité et du bonheiir : les rois détrônés, les riches tombés à la ruine, les politiciens en disgrâce, les vaincus de la conquête étrangère, les classes refoulées dans l'ombre des partis d'oppositioïi ; — et encore, les éplorés qui survivent à des êtres cUers, les retraités en demi-solde, les expulsés, les délaissés, les gens cassés aux gages, les détrompés, les cœurs brisés, les dégoûtés de soi et des autres.
Le souvenir poignant d'une erreur commise, de fautes lourdes, difficiles à réparer, produit un sentiment d'indignité et d'ennui. Il en va ainsi chez le défroqué que son ancien habit obsède, qui porte dans le fond de son âme un ergo erravi lancinant ; chez le naïf plumé vif, à qui ses illusions ont été arrachées un peu brutalement; clie:^ l'homme qui a trop cru aux promesses de son imagination*
trop espéré de son orgueil, et qui finit désabusé honteux, nigaud à figure longue ; et tous c$ux qui ont débuté par une jeunesse follement ingénue, audacieuse ou idéaliste, gardent dans la suite des années Tair atterré et penaud d'imprudent^ qui ont reçu une formidable raclée.
Le sentiment d'infériorité est particulièrement subjectif, mais amène un ennui réel chez ceux qui souffrent d'une disproportion entre leur taille et leur armure : la situation qu'ils occupent, et soupçonnent n'être point à la hauteur de leur chance invraisemblable : rois écrasés par leur trône; millionnaires empêtrés dans leur fortune ; parvenus désorientés par la rapidité de leur élévation; hauts dignitaires de fonctions transcendantes qui n'ont pas les dimensions de leur emploi, l'envergure de leur rôle.
L'auto-suggestion est prépondérante, et à elle seule fait l'ennui, chez nombre de ceux que leur imagination tourmente et humilie : rêveurs maladifs en désaccord avec la réalité, et qui prendraient volontiers pour devise le mot fameux : « N'importe où, hors du monde » ; Imaginatifs purs, amants de la lune, enflés de prétentions irréalisables ; têtes fêlées, têtes creuses où sévit l'esprit romanesque, qui consiste à vivre au delà de l'horizon, alors qu'on est incapable de tirer des choses qui nous entourent leur saveur, leur grâce, leur agrément, leur poésie.
S'éprouvent inférieurs et s'ennuient, par suggestion encore, ceux qui se déprécient à plaisir par d'incessantes
comparaisons. Ils regardent de bas en haut, s'accusf^tit d'être pauvres, laids, foulés aux pieds, misérables, et déplorent leur sort qu'ils mettent en parallèle avec celui des favorisés. La comparaison de soi avec autrui, qui est un exercice nécessaire, a toujours été pour ceux qui la manient de travers un instrument de torture : « Si on ne voulait qu'être heureux, cela serait bientôt fait ; mais on veut être plus heureux que les autres ; et cela est presque toujours difficile, parce que nous croyons les autres plus heureux qu'ils ne sont». » Oui, comment savoir au juste où l'on en est? Retours sur soi inquiets, jalousie qui S(>ndc le bonheur des autres, crainte d'être dupe, de n'avoir du festin que les miettes, voilà bien le thème de l'ennui.
Nous signalons un état d'infériorité véritable, portant l'ennui, chez les suppliciés et emmurés du ghetto domestique ; les cas suivants se rencontrent fréquemment : le fils abruti par le despotisme du père, qui en demeurera a jamais timide et courbé ; — la jeune fille qui s'éthtle à l'ombre mortelle de la maison familiale, qui aspire a la fuite, invoque Tépoux-sauveur qui la délivrera; —la femme annihilée méthodiquement par son mari, niée, contredite, réduite à un servage tremblant; — le mari-valet, assorti et remorqué, bête de somme du ménage, succombant sous le faix, et qui disparaîtra le premier.