‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 19 sur 60 · Montesquieu · texte numérisé non relu

Montesquieu

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Enfin les mal appariés, les égarés de la vocation, les transplantés malgré eux, les dépaysés qui se meurent d'asphyxie dans un milieu non respirable ; tous ceux dont les goûts, les besoins sont méconnus ; les déclassés, les fourvoyés de toute espèce sont mis en état d'infériorité et s'ennuient. Il en va ainsi de l'actif condamné au rondde-cuir, aux travaux forcés de la sédentarité ; du sensitif douillet qu'on bouscule, qu'on jette dans une carrière d'action dont la rudesse le déchire et l'abat. Le sociable sans compagnons, qui en dépit de ses avances, de son indulgence, ne trouve pas de société où s'agréger, est atteint de paralysie foudroyante ; mais s'il est laissé seul il ne peut plus penser, marcher, agir, manger ; le solitaire n'est plus lui-même, si l'on envahit sa solitude, si l'on ne respecte pas sa misanthropie, sa méditation, son rcve, son silence. S'ennuient aussi le rural transporté à la ville, qui ne peut s'y acclimater; le citadin exilé aux champs gui pense y périr d'inanition mentale et de détresse.

Nous n'insistons pas davantage ; l'idée que nous exposons est d'une fécondité d'exemples infinie, et nous en fixons la formule en ces termes : il y a état d'ennui toutes les fois que violence est faite à notre personnalité, longue violence entraînant une dépression sensible de notre vitalité.

Nous allons maintenant produire des tableaux plus

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détaillés où nous ferons saillir les stigmates d'ennui qu'imprime sur la figure du patient l'infériorité de sa condition. Nous allons dire l'ennui des successeurs, l'ennui du peuple, l'ennui de la vieille fille.

L'ennui des successeurs. — Un continuateur par rapport au créateur, et pour préciser la question, un fils qui prend la suite du métier paternel, éprouvent presque fatalement cette impression que l'intérêt de l'œuyre où ils viennent s'atteler, la beauté de la bataille, étaient au temps du prédécesseur; qu'ils font de la routine, de l'imitation, à la suite du fondateur qui a eu les joies de l'initiative et de la création. Cette vue a sa justesse. Le successeur d'une charge, l'héritier d'un établissement dynastique devront bannir de leurs procédés toute innovation qui dérouterait la clientèle ; ils sont tenus de se conformer à un rituel, de calquer des gestes consacrés ; il leur faut endosser la défroque d*un mort, chausser ses souliers, jouer au sosie, au double. La tradition est lourde à soutenir, surtout pour le successeur d'un père opérant dans le bâtiment même qu'il a saturé de sa personne, où rôde obstinément son ombre. Quel tremblement pieux nous saisit quand nous rapportons nos actes à la mesure de cet auguste modèle I Et marchant derrière ce spectre, redisant ses paroles qu'on nous a soufflées, dans cet air fade respiré dès l'enfance et qui ne se renouvellera pas, l'impression est accablante du « déjà

vécu » qui aplatit absolument notre propre sensation de vivre. Les continuateurs, les imitateurs tombent sous le coup de Tennui, parce qu'ils sont condamnés à la copie servile, à de passives contrefaçons.

Dans Tordre général se retrouve cetle diminution des fils par le souvenir idéalisé des pères ; les épigones sont écrasés par les protagonistes; pour se défendre contre des comparaisons qui tendent à nous rabaisser, il est de tradition que la génération nouvelle contredise et insulte celle qui la précède.

L'ennui du peuple. — Le peuple est voué à l'ennui, il y est immergé de naissance parce que son existence est grossière, servile, enfouie sous terre, livrée aux travaux épuisants ; à lui les produits avariés, les logements malsains, les mauvaises places, les plaisirs ridicules. « Qu'estce que pour le peuple la beauté du printemps? Rien. Le ciel étoile ? Rien. Que lui dit l'art? Rien. Que sont pour lui la poésie, l'amour? Rien. Tout lui est interdit par la réalité, car c'est elle qui de son poing de fer le courbe dans la fange *. » Oui, incolore, plate, nulle, assommante, est la condition de l'homme du peuple.

Dans la classe populaire, le corps naît, se forme, peu apte à la joie, parce que les générateurs sont des surmenés

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