Multatuli
LES VIES MANQUEES 77
du travail morne, parce que l'eu faut pauvre sera mal nourri, mal soigné, ravagé par des maladies interminables. Il grandit, tant bien que mal; les travaux forcés commencent de suite: à l'usine I à l'atelier ! et quel air ! quelle nourriture! quelles récréations ! quelle hygu'ïnc ï Dans ce corps au développement contrarié, qui ne seia point couronné par une intelligence cultivée et ouveiltN nous disons que l'ennui élit domicile, l'ennui étant iaiblesse de vitalité, absence de fleurs mentales, manque de sensations fortes, brillantes, excitatrices. Vue dans sa réalité objective que vaut la vie de ce malheureiiï aux joues grises, au cerveau mal trempé? C'est une vio de bête de somme qui ne sait que le poids de son boulet, L'homme du peuple n'a pas d'argent, aucun loisir; il n'a ni esprit, ni imagination pour le distraire. Comment s y prendra-t-il pour s'amuser? Il ne connaît que les fêtes offlcielles, collectives ; il s'amuse en tant que foule. Conuin^ il désire en être, voir quelque chose; comme il fait la haie avec patience, des heures, dans la poussière, dans les bousculades; comme il se dresse sur la pointe des pieds, ji^iaud enfant qui n'a pas été gâté ! Il contemple passionném^'ïil lo mur derrière lequel se passe quelque chose, et il htiine la fumée des festins. Pauvre bête de troupeau à qui on ']H(ù les osl — Mais du fond de son noir taudis, l'esclave prétend s'élever d'un bond au sommet lumineux du bonheur, ot il fait appel à l'alcool. Hélas î tant vaut le système nerveuT,
tant vaut l'ivresse ; grossissement, non point création, elle ne fera pas danser des idées gaies, des images voluptueuses, dans sa triste cervelle. Et Talcool, agent de destruction, stupéfiant sinistre, fait tourner au noir cette vie grise, la roule à l'abîme. — Est-ce l'amour qui relèvera le cœur de ces misérables ? Ah î comme ils l'ignorent I Incapables d'être transportés, éblouis, et des longs retentissements du sentiment et du rêve, ils sont inférieui^ encore dans l'instant de l'acte élémentaire : il manque à ces amoureux improvisés là romance des paroles grisantes, le chatoiement des cadres choisis, la personnalité triomphante ; dans une chair de grain épais, en des sens obtus, la volupté ne brille pas ; la jouissance fait long feu, reste fruste et rugueuse.
L'ennui séculaire du peuple est fait de misère physiologique et mentale, de servitude écrasée, d'un faisceau de réalités sordides. Son correctif préféré est le maniement provocateur des mots défendus et dangereux, la déclama, tion révolutionnaire ; jamais le peuple ne renoncera au rêve secret de ce coup de théâtre magique qui s'appelle une révolution ; journées sublimes où lui reviennent les acclamations, où lui sont distribués les premiers rôles ; et le prolétaire, si souvent lamentable à voir et ridicule, revêt, quand il délire, un aspect redoutable.
L'ennui de la vieille fille. — La vieille fille concentre
dans son cœur un ennui amer à Texcès, car il est une essence où sont broyés tous les ennuis humains. Elle a été jeune fille, pensant à Famour comme à son unique destinée, qui ne lui ferait pas plus défaut que la terre sous ses pieds. L'amour vaut comme joie de Tesprit qui a conquis une ivresse, comme embellissement de la chair qui resplendit ; le corps qui s'en repaît, se développe ; l'amour est l'agrandissement du cœur, de l'intelligence ; par lui commence notre initiation au monde ; l'ignorer, c'est se fermer les deux tiers de la vie. Chez la femme, à qui l'action extérieure est mesurée, bien des sentiments délicats ne trouvent leur issue et leur voix que dans l'amour. La jeune fille attend jour par jour la révélation qui n'a pas de pareille : eh quoi ! un bonheur si répandu est d'une rencontre si difficile! Que le premier passant venu devienne son initiateur ! Mais une famille monte la garde autour de sa personne ; elle est de bonne race qui joue le tout ou rien ; des croyances religieuses la tiennent emmaillotée, et elle est soutenue et retenue par sa foi en l'avenir. Elle se repliera sur elle-même; la décroissance de ses espoirs est représentée par la régression atrophique de son être. Désormais l'ennui est sa manière de sentir, tout son caractère. — La vieille fille vit une existence manquée, qui se sait inférieure sous tous ses modes. Que de choses lui sont interdites, voilées, prennent à son approche des airs sybillins et moqueui^s ! Les livres, la conversation.
Tart sont remplis pour elle de sens énigmatiques, de recoins ténébreux ; elle n'entend pas la valeur intégrale des mots ; elle ne possède pas la plénitude et la saveur cachée des choses. L'idée fixe de son échec, d'heure en heure plus irréparable, est le canevas qu'elle brode, le thème de tristesse qu elle développe de toutes les façons ; elle assiste avec une horreur secrète à la mort lente des germes infécondés qu'elle recèle. Dans ses allures, dans ses paroles, dans ses plaisanteries, dans son rire, qu'elle soit spirituelle, qu'elle soit bête, qu'elle soit insupportable, qu'elle soit touchante, elle a des tons faux, les effets cocasses d'un ignorant, d'un fantoche ou d'un inclassable. Elle fait pitié quand elle s'essaie à la joie ; on sent qu'elle joue désespérément des équivalences impossibles; qu'elle vise des analogies illusoires.
L'ennui de la vieille fille repose sur un sentiment poignant d'infériorité et de déveine ; il a à sa disposition un réservoir de forces dormantes et il peut sortir en jets d'altruisme abondamment déversés. Généralement il se manifeste par un suintement continu d'aigreur, par de la méchanceté militante qui déclare la guerre à tout ce qui augure de bonheur; et, à certains jours de pleine conscience, il devient la sensation douloureuse à s'évanouir d'un épouvantable fiasco, d'une immense déconfiture.