CHAPITRE IV
La monotonie est cause courante d'ennui, cause perpétuelle, et nous passons le meilleur de notre temps à luLLor contre elle. La monotonie comprend rimmobilité et la répétition ; sous ces deux formes elle s'oppose à la vio qui est le besoin de mouvement et le besoin de nouveauté. L'ennui est le produit de la vie ralentie, mal alimentée, non stimulée ; partant il est une suite directe de la monotonie. Plus un être est vivant, doué d'ardeur, plus il est avide d'action où il s'étende, de sensations neuves qui le maintiendront en élan et en joie.
Mais, dira-t-on, n'y a-t-il pas des états de monotojiia qui sont aimés pour eux-mêmes, voulus pour ce qu ils enferment de prévu, de répété, et qui nous donnent, par cela môme, une impression parfaitement douce de paiv, de sécurité? C'est une monotonie savourée comme exquise quia dicté la parole du moine: Cella conlUmata
dulcescit ; elle est envisagée comme délicieuse la monotonie des horizons immuables et des pas comptés que le poète appelait par ce vœu :
Naître, vivre et mourir dans la même maison.
Nous répondrons : La douceur recherchée des états d'immobilité et d'habitude est chose fugitive, et s'afTadit bientôt; il s'agit, en l'espèce, d'un équilibre des plus instables, {^t il reste le fait d'être prisonnier d'un milieu stagnant, d'i'prouver la répétition machinale de nos pensées et de nos actes; or, à vivre indéfiniment sur les mêmes facultés, on aboutit fatalement à la somnolence psychique, à l'indigence mentale caractérisée, et cet état n'est autre chose qu'abrutissement et ennui.
Nous identifierons, sans plus, monotonie et ennui.
La monotonie nous presse et nous enveloppe sous des formes communes et banales qu'il est inutile de recenser; elle a ses formes plus rares et subtiles que nous mettrons *?ii évidence dans les descriptions qui vont suivre.
La monotonie de la vie. — Avant de passer en revue les f^iïets de la monotonie dans les cas particuliers, nous dénonçons le fait de la monotonie qui s'étend à l'existence entière.
La vie n'est, à proprement parler, nouvelle que pendant Tenfance et la jeunesse : elle a alors cet air d'étrangété
des pays inconnus qui suffit à tenir Fespriten éveil ; toutes choses présentent un intérêt d'imprévu et de découverte. Ces révélations s'épuisent; on entre dans les répétitions, et, désormais, à demi endormis, nous ne serons plus curieux que des exceptions rarement rencontrées et des surprises saisissantes.
La monotonie de la vie, avec ses retours éternels, s^mper eadem, n'a la valeur d'une idée, et donc n'est une cause d'ennui, que pour les penseurs capables d'ascensions élevées et de regards métaphysiques; le vulgaire, que le détail retient, ne prend point garde à cette conception générale qui dépasse sa portée. Mais le philosophe est obsédé par l'identique retrouvé sous les apparences changeantes. Amiel, ivre d'infini, écrit * : « Qu'est-ce au fond que la vie individuelle? Une variation du thème éternel : naître, vivre, sentir, espérer, aimer, souffrir, pleurer, mourir. Quelques-uns yajoutent s'enrichir, penser, vaincre; mais en fait, comme que l'on s'extravase et se dilate et se convulsionne, on ne peut que faire onduler plus ou moins la ligne de sa destinée... Le tout est toujours le trémoussement de l'inflniment petit, et la répétition insignifiante du motif immuable ' ? »
Avec une âme plus lasse de sensitif démesuré qui s'est