Renan, Vie de Jésus, 19« édition, p. 4i
L'ENNUI PAR MONOTOME 9T
moral ; un ton de respect et d'honnêteté y est de rigueur; la conversation se tient à distance des sujets sca])reux, défendus ; les plus compromis dans le vice ou les passions se mettent un masque ; en somme, quel est l'élément psychologique qui est objet d'échange dans ce groupe et l'alimente? L' affection sentimentale. C'est dire que l'atmosphère du lieu est un peu fade, que les sensuels, les noceurs n'y sont pas à leur aise, à qui il faut des propos débridés, des jouissances épicées, des allures impudiques.
Les murs de la maison familiale sont étouffants encore et font prison pour les actifs, remuants, préoccupés d'un but, et pour tous les agités, épris d'en avant et d'aventures, de modes nouvelles et de changements ; les uns et les autres, par tempérament, ont peu de goût pour la vie en serre où fleurit le sentiment familial.
Mais l'ennui inhérent h la vie domestique n'épargne pas davantage ceux qui ont l'amour du foyer et.trouvent là leur air respirable. Ces figures de famille qui nous cernent sont trop vues, trop connues; elles ne nous réservent ni surprise ni intérêt ; à force de les voir elles ont perdu pour nous toute expression; d'ailleurs dans ce milieu éteint, où l'on économise les bougies et les paroles, les visages se figent, négatifs, inexpressifs, qui, peut-être^ au dehors, s'animeront; les regarder, c'est recevoir une communication sensible, une douche d'ennui; et, à vrai dire, nous ne les regardons plus ; nous mettons un voile
^Ul
sur ces têtes obsédantes ; elles maigrissent, s'empâtent, se détériorent, évoluent vers la laideur ou la vieillesse, sans que ces phases diverses nous soient frappantes. Il est admis qu'on est mauvais observateur des gens qu'on a sans cesse sous les yeux. « Nous ne pouvons plus nous voir ! » tel est le cri explosif de l'ennui qui se détourne, exaspéré par une présence insupportable. Au surplus, ces bonnes gens avec qui nous cheminons, nous laissent une impression équivoque ; leurs traits sont des palimpsestes éclairés par un mauvais jour ; nous lisons dans leur grimoire nos années écoulées ; et, d'autre part, ils se montrent chargés des soucis du moment. Le charme des inconnus, des visages nouveaux que nous rallions à nous, sur notre route, est qu'ils ne nous rappellent rien de notre passé, qui nous est rarement agréable, ou qui, tout au moins, est un poids mort. Il serait bon que la ligure de famille, une fois la douceur de la cohabitation épuisée, fût reléguée au loin, qu'elle nous devînt historique ; à la revoir, à intervalles ménagés, elle surgirait en anachronisme attendrissant, en apparition sensationnelle d'oulretombe.
La famille est redoutable non seulement par ses visages, mais par ses voix. Ces voix où il y a tout notre passé, que nous entendons depuis tant d'années sont accablantes. La joie des voyages, c'est le son des voix neuves ; le son d'une voix connue porte avec lui l'image de la personne
qui parle, nous grave une fois de plus dans l'esprit son caractère;, auprès d'étrangers impénétrés par nous, et qui nous laissent indifférents, aucune représentation précise ne s'ébauche dans notre pensée, nous n'avons à faire aucun travail d'idéation ; mais nous sommes captivés par les surprises de l'inédit, le charme sensuel de ce qui est neuf. De même rien n'est plus frais et reposant que les voix d'animaux, le son des cloches, les bruits de la nature, parce qu'il n'y a pas représentation d'une individualité.
Pour atténuer l'ennui qui tombe des figures, des voix, des paroles, dans l'enceinte domestique, les procédés suivants sont en usage : on s'évite ; on se parle le moins possible; les regards sont demi-fermés, les allures sont somnambuliques. Rien n*est plus meurtrissant que le contactperpétuel d'un être ; il vous heurte toujours au même endroit, jusqu'à ce que plaie s'ensuive; les personnes les plus accablantes de la famille sont celles qui s'imposent depuis le temps le plus long à notre esprit, à nos yeux, à nos oreilles : notre père, notre mère, par exemple.
La famille est encore un milieu d'ennui par comparaison avec le dehors. Le dehors, c'est l'univers fourmillant, le tout illimité. Fussions-nous une créature d'exception, et de modèle unique, le vaste monde nous réserve des compagnons, des partenaires ; en face de cet infini, que pèse l'imperceptible clan familial ? — ■ Le dehors fournit d'autres oppositions: sitôt sorti de chez soi, le ton de-
vient haut et libre, voire truculent et braillard ; à Fextérieur nous pouvons nous produire en liberté ; notre voix sonne plus fort, nos actes sont acceptés dans leur hardiesse. Par un contraste soudain, à passer le seuil de la maison domestique il semble qu'on rentre dans une cave, ou dans un sanctuaire ; les dieux lares de Tendroit sont honorés par des manières discrètes ; on leur rend un culte en marchant sur la pointe des pieds, en mettant des pantoufles ; c'est qu'aussi bien on entretient en ce lieu des reliques ; il y a de l'invisible dans Tair, des fantômes vénérés et obsédants, Tâme des ancêtres, des morts aimés.
Le home pacifiant est l'asile où Ton revient à soi, où l'on se ressaisit, où l'on fait des retours salutaires et mortifiants sur sa santé et sur sa bourse prodiguées sans compter en des endroits plus joyeux. Ici nous avons tout loisir de nous replier sur nous-mêmes ; avec les siens il n'y a pas à se mettre en frais de causerie ou de confidences ; on sait qu'ils ne nous écoutent plus ; il n'y a pas de groupe social où les paroles qui se prononcent soient plus vite oubliées, pénètrent moins profondément dans les oreilles ; rien ne porte plus, rien ne compte, pas même les injures, amnistiées par un mépris réciproque, alors qu'on est tenu de se retrouver et de cohabiter quand môme ; on garde sa verve, ses fusées de joie pour l'extérieur, pour des compagnons moins sourds et plus admiratifs. — En famille on se néglige, tout est à l'abandon : les vêtements, les poses, les
physionomies ; la parole est sèche, courte, mal articulée ; la pensée molle, paresseuse ; le ton ordinaire est bien Tennuiàforme de somnolence et de mauraise humeur; et dans cet espace étroit, propice aux froissements, les visages fermés, renfrognés, impénétrables, portent un noli me tangere défensif et redouté.
La malaria de cet ennui endémique est tellement débilitante que chacun essaie d'introduire derrière soi, dans la place, ses amis personnels, ces intimes indispensables qui ont le secret de nos pensées, de notre rire, et dont la seule présence éveille notre génie, hausse notre ton vital ; mais ces façons d'escorte ne sont pas admises sans contestation; dehors les étrangers; la maison familiale est un temple où doit se célébrer avec foi entre croyants, le culte traditionnel rendu à Tennui, ce mot englobant la totalité des sentiments domestiques.
Enfin, dans Fennui propre à la famille, entre le sentiment de la fatalité et de Tindissolubilité dps liens du sang. Cette pensée pèse sur nous que nous sommes de naissance empêtrés, enchevêtrés dans une famille, sans qu'il y ait eu de notre part le moindre choix, sans qu'il y ait possibilité d'une rupture absolue. Nous pensons avoir en propriété notre visage, notre caractère ; pas du tout; on nous identifie avec toute une parenté ; le voulant ou non, nous avons un air de famille. Nous portons dans nos moelles notre legs irrécusable d'hérédité. On nous définit,
on connaît nos tares, avant de nous avoir vus à Tœuvre. Il y a là une diminutio capitis qui nous rend timides devant le regard enfonçant de ceux qui savent notre généalogie, — Nous tentons parfois une carrière aventureuse, un raid qui fasse perdre nos traces ; on plante sa tente au bout du monde ; la famille nous rattrape toujours ; nos comptes avec elle ne sont jamais réglés ; aux questions d'intérêt à débattre s'ajoutent les problèmes épineux de la solidarité morale. Le sentiment clair ou obscur de ces chaînes visibles ou invisibles est constitutif de l'ennui propre à la famille.
On peut se plaire en la compagnie de ses proches, et s'y ennuyer tout à la fois. De même, il est des mères qui tout en prodiguant à leurs enfants tous les soins et toutes les caresses, avouent s'ennuyer à mourir. L'enfant est si lent à grandir, pour qui l'a sous les yeux î Par les artifices de la toilette on le monte en bijou ; on découvre de l'esprit dans tous ses mots ; idéalisation naïve qui tend à compenser les heures ingrates qu'il nous vaut.
Il est des cas où la famille est franchement détestée, et où l'on ne veut pas se séparer d'elle, par besoin de société ; ces êtres qui ne peuvent se souffrir, ne peuvent non plus se quitter ; toujours l'ennui.
Nous avons dit comment les intéressés parent l'ennui inhérent à la vie domestique : silence relatif, regards qui se détournent, allures fantomales, dédain affiché ; petits
moyens combattant un ennui modéré. Mais parfois l'ennui est excessif, insoutenable ; de dures conditions d'existence lui sont motifs d'exaspération : antagonisme des tempéraments, conflits d'intérêt, misère, promiscuité, etc.; il se manifeste alors par des haines déclarées, ou par des rancunes sournoises et perfidement travaillées.
La vie en famille est comme un voyage en mer qui n'en finit pas ; or on sait le proverbe : à mesure que la traversée avance, les caractères s'aigrissent.
L'ennui au village. — La monotonie de la vie, au village, est une réalité de toute évidence, un ultimatum sans appel et foudroyant. Vous qui venez vivre là, laissez toute espérance. Le village est un avant-goût du repos éternel, une maladie de langueur.
L'ennui qu'on y respire a pour causes directes : la simplicité excessive de la vie tant individuelle que sociale ; le manque de stimulants.
Le village est une agglomération de maisons qu'un regard dénombre; tel un coup d'épervier qui vide une flaque d'eau ; eh quoi 1 notre vie va tenir dans cette aire parcourue en quatre pas î Nous avons passé en revue les habitants, entrevu, calculé ce que nous en pouvons attendre, et la conclusion est désolante, car il faut drainer des milliers d'êtres pour extraire une amitié, un amour.
La grande ville où l'on pense, où l'on vit, déborde,
Î04 L'EiNNUI
au delà de son périmètre, dira-t-on, par les journaux, les livres, que la poste nous transmet instantanément. N'importe, cela arrive en retard, refroidi, éventé ; ce qu'ils nous racontent est trop loin de nous ; l'action des événements, comme celle des individus, est en raison de leur proximité. Et dans ces solitudes champêtres où le regard ne rencontre rien, où personne ne se pose sous nos yeux, comment faire sortir de l'imprimé les mille représentations qu'il contient? Pas plus que dans le physique, le mouvement perpétuel n'existe dans le psychique ; l'intelligence languit privée des stimulations nécessaires.
La grande ville est excitatrice par tout ce qui scintille et danse en son air vibrant, par son vacarme étourdissant, son ronflement continu, le tout agissant sur les marionnettes humaines à la façon de chocs propulseurs, de secousses mécaniques. Au village le fond de Tair est la paix des champs, le silence, un silence adorable parfois, une atmosphère de cristal; après un séjour de quelque durée en ces lieux charmants et endormeurs, les nerfs s'amollissent ; Thyperesthésie douloureuse de l'ouïe nous révèle à quelle profondeur est descendu en nous ce silence pénétrant; des bruits insolites, pour légers qu'ils soient, font coups de gong ; nous redoutons le retour dans les cités hurlantes ; notre sommeil plus fin, désormais déchirable, nos pensées devenues subtiles sont à la merci d'un froissement d'atomes.
Les saisons, les journées, les heures se ressemblent, défilent processionnelleipent, enveloppées d'un même voile gris. Dans la grande ville, où va le rêve, les saisons ne sont pas seulement représentées par des phénomènes météorologiques, par des transformations prévues du ciel et des arbres ; chacune d'elles a sa physionomie reconnaissable, ornementée de traits particuliers : cycle des théâtres et des spectacles, modes nouvelles, étalages changeants des magasins, cérémonies mondaines, expositions, etc. La journée urbaine est un panorama tournant ; diversifiée et bigarrée à plaisir, elle a ses acteurs désignés qui paradent à des endroits convenus ; chaque heure produit son événement, lance son pétard. Mais le village, d'un bout à l'autre de l'année, dort son sommeil que rien ne trouble, se recroqueville dans un ennui uniforme qui pèse d'un même poids sur les quatre saisons.
Cet ennui qui est dans l'air, qu'on lit sur la figure de ses cohabitants, qu'on absorbe avec leurs paroles, situe les ruraux dans un état réel d'infériorité. Beaucoup sont des inférieurs-nés, demeurés aux champs, où l'on n'est pas serré, pour s'être sentis incapables de faire leur trouée dans un milieu dense. Mais l'ennui villageois, implacable, épais à couper au couteau, a raison même de ceux qui sont nés vaillants. Sûrs que rien ne se montrera qui vaille un mouvement de curiosité, l'imagination par-
faitement morte, les gens de village, nivelés par Tennui commun, vont, circulent d'une allure engourdie que ne redresse aucun aiguillon ; ensorcelés de la lenteur et de la torpeur, c'est grâce à leur marche de tortue qu'ils ont acquis toutes les prudences ; s'ennuyer, c'est avoir le temps de réfléchir, de retourner cent fois ses pensées. Les métiers sont mal tenus au village, faute d'entrain, d'émulation : tous pleins d'un doux mépris pour le travail qu'ils sabotent, sont d'accord pour laisser tomber le plus bas possible l'œuvre professionnelle. —Prenons le médecin des communes rurales : il est tenu en défiance, et il a une réputation suspecte : c'est parce qu'il s'ennuie jusqu'à l'hébétement, qu'il examine son malade à coups de poing, qu'il n'ouvre plus ses livres d'études, que les tablettes de sa mémoire se couvrent d'une poussière qui a tout oblitéré. Permettons à un notaire, à un commerçant de petit pays de tenir en dédain les affaires chétives qu'ils manipulent ; le médecin est le privilégié d'une profession qui a partout, en abondance, sa matière première, et l'intérêt des cas pathologiques n'a aucune relation avec la culture intellectuelle des sujets porteurs ; mais le médecin campagnard n'en a cure, il s'abandonne, perd pied dans l'ennui. Par lui, jugez des autres.
L'ennui villageois a ses manifestations actives. L'esprit, ici, esta un régime d'inanition; il ne saurait s'affiner, devenir original ; mais il sera inventif, productif à sa ma-
L'ENiNUI PAR MONOTONIE 107
nière : il s'exerqe et s'aiguise dans les luttes locales. Le marché social est étroit au village : chacun doit s'y faire une stratégie pour manœuvrer. La production de luxe oui s'essaie l'esprit incité par l'ennui, c'est la calomnie, la médisance ; le village est le lieu béni des racontars venimeux, des rapports perfides. L'envie se donne carrière^ Le bonheur, s'il se montre, avec son éclat d'or, est vu de trop près ; cela choque, cela blesse, comme les démonstrations d'un fanfaron : on le lardera de flèches empoisonnées. Nous supportons plus de choses qu'on ne croit, à condition que le spectacle n'en soit pas sous nos yeux ; voir ou ne pas voir, tout est là. Et l'ennui fructifie en jalousie agissante, se nourrit de longues rancunes; il espionne, il dénonce, il fabrique des faux dossiers, des pièges ; il agence des procès baroques qui font la joie des
tribunaux rustiques
Mais l'ennui du village fait des sages aussi qui font passer la paix des champs dans leur âme calme à jamais, et convertissent leurs économies vitales en longévité, orgueil des races rurales.
L'ennui du moine. — Le moine est un exilé au désert, un déporté au Sahara; ou encore un prisonnier tournant dans une cage ; un être squelettique réduit à son ombre. Simplificateur à outrance de cette vie terrestre déjà si pauvre, il a renoncé à la famille, à l'amour, aux richesses.
k rambUioii, au plaisir, à la liberté, à sa volonté, atout. Il a répudié la terre ; il ne veut que le ciel ; mais il ne possède pas plus le ciel que la terre ; il est entre les deux, suspendu dans un nuage ; en cette position intenable, il doit s'ennuyer horriblement.
Il a des réponses embarrassées et contradictoires au sujet de Tennui; tantôt il jure qu'il n'en a aucune idée, lantdt il avoue qu'il en a sa part à étouffer. Le but des moÎTies ne diffère guère du but visé par les autres hojiunes : ils veulent le bonheur. Ils prétendent qu'ils olHiennonL des maximas de jouissance impossibles à dépasser en se promenant sous leurs arceaux : cette affirmaLîon paradoxale, où il y a de la mauvaise foi et de la pantalonnade, a été souvent contestée. Ce sera un jeu pour nous de surprendre l'ennui faisant son œuvre de tt^rmîle dans une existence qui lui est livrée dépouillée et nue àfaii'e pitié.
L'ennui du moine est un fait patent : sa vie, telle qu'elle est instituée, n'est qu'un automatisme morne, un essai de moniîûcation. Cet homme est un fantôme d'homme; du l'ail Heul qu'il a déserté la vie, il y a présomption contre [uî d iij l'a 11 tilisme mental et, pour tout dire, d'incapacité. Acharné à se détruire, à se suicider, il a tant retranché dans son cœur et dans sa chair, qu'il ne lui reste que sa tête, el pas tout entière encore, le sommet du pain de sucre, la pointe aiguë de la pyramide ; il allume là une
flamme qu'il voudrait maintenir incandescente, mais qui s'éteint à tout moment ; le combustible manque. Le moine n'a de relations suivies qu'avec Dieu ; ce n'est pas assez pour s'entretenir chaud et vivant.
' L'ennui monacal revêt des formes innombrables, citons : les tentations charnelles, les doutes sur la foi, le péché de médisance et de malice, la tiédeur de l'âme, les distractions incoercibles, les envies inopportunes de dormir. Tout cela fait des comptes avec le diable, et de longues stations au confessionnal.
Il est des religieux dont l'âme a plus de méandres, chez qui l'ennui se fait particulièrement subtil et torturant : ils le composent avec les réminiscences de leurs années enfantines, avec le souvenir ému de leur foyer, de leur mère, avec des rêveries ambiguës et troublantes ; ou bien ils sont des sensitifs frileux, à frissons psychiques glacés, qui s'arrêtent cabrés au bord des espaces infinis, effrayés de tant de silence ; ils sentent qu'ils ont joué trop gros jeu, et éprouvent une sécheresse inquiétante, le vertige du néant soupçonné.
Comment organise-t-on la lutte contre l'ennui dans les cloîtres? Les règlements de la communauté ont prévu l'attaque infernale; la variété reposante des occupations, ici, comme en d'autres lieux, est ce qu'on a trouvé de mieux pour alléger les heures ; l'horaire de la journée, chef-d'œuvre où s'appliquèrent les fondateurs d'Ordres,
découpe en tranches minces les travaux du religieux; Tannée ecclésiastique a ses éphémérides bariolées, plus divertissantes au premier coup d*œil que celles de Tannée civile, ou que 16 programme d'une saison théâtrale; chaque jour on se trouve nez à nez avec un saint qui passe, curieux à interroger; Thistoire merveilleuse de Jésus- Christ déroule ses scènes magiques; il y a les fêtes, galas liturgiques ; les jeûnes alternent avec les saturnales. . .
Mais ces parades contre Tennui peuvent se comparer à ces condoléances superficielles qu'on n'écoute même pas, quand on serre dans sa poitrine un chagrin profond. Contre un mal insidieux et retors, il n'y a de vraie défense qu'individuelle. Le moine, s'éprouvant desséché comme un bois mort, combattra son aridité par des prières redoublées, par des implorations criardes, par des mortifications ingénieuses et savantes, par des communions surtout, la communion opérant la réfection spirituelle des théologiens, étant un boire et un manger, le tonique par excellence, le traitement symbolique de son inanition intérieure. — Cette médication est banale, peu raffinée : il y a mieux pour les habiles. Le système nerveux évidé à plaisir, chez le moine, ne palpite plus que sur un de ses pôles; mais, fortement mécanisé, il peut fournir en cet endroit des jouissances d'une miraculeuse intensité. Dédaigneux de son corps postiche, se dressant sur la pointe aiguë de sa pyramide cérébrale, le religieux
L'ENNUI PAR MONOTONIE m
s'entraînera à des acrobaties nerveuses fantastiques ; il lui sera donné de manier> en magicien les hallucinations du surnaturel ; il entretiendra devant ses yeux de fulgurantes visions ; il s'administrera à volonté des extases ; gymnasiarque de l'infini, virtuose d'états d'âme périlleux, rarissimes, il voudra hisser plus haut son trapèze volant ; en plein ciel ! en plein éther !
Aux natures lourdes qui ne peuvent escalader de ce pas dansant l'échelle des ravissements sublimes reste ouverte la pratique passionnante des austérités relativement faciles : les macérations de l'anachorète ont été appelées une « orgie de solitaire » ; les morsures de la flagellation ne manquent pas d'avoir une saveur étrange, et la sensation de vivre, affaiblie chez ce pauvre homme, sera réveillée par le cilice gênant et les lanières de la discipline.
Ces états d'ivresse nerveuse sont un élixir contre la sécheresse de l'ennui. D'autres mouvements passionnels opèrent des diversions : le moine double son anémiant amour de Dieu de la haine réconfortante du laïque; il se pose en apôtre, en prophète; il requiert un poste de missionnaire, il appelle sur lui la persécution, le martyre. Ou bien, prenant une autre direction, il se fait scoliaste, il travaille à la loupe l'interprétation des Ecritures; il s'enivre de scolastique ; il prétend innover dans le rituel ou dans la mystique; ou, le voilà qui projette la fondation d'un Ordre nouveau, dont la règle collera aux nuances chatouilleuses
de sa sensibilité ; il ira plus loin : en ses jours d'humeur noire, il rêve aux grands schismes qui renouvelèrent la rhrétîciité ; il joue à Thérésie dans ses méditations; il omet le Ftlioqîte à l'offlce pour se faire byzantin ; il évoque le sabbat; il flirte avec Satan.
L'euDui des cloîtres a été avoué; mais Tascète l'attribue à une éclipse de la grâce, non à son régime contre nature ou à des raisons psycho-physiologiques un peu humiliantes; il s'est appelé le dœmon mœridianiis chez les solitaires de la Thébaïde; au moyen âge, on le nommait acediaj ttediiim vitœ. En dépit des rires enfantins dont ils se maqaillent, et de leur assurance soufflée d'audacieux joueurs, moines et fnoniales portent au fond du cœur ce rri de lugubre détresse : Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?
Î/ennùi du prisonnier. — L'ennui du prisonnier peut se passer d'exposition ; le problème qui se pose à son sujet esl le suivant: la prison étant la fin de tout, une mise au tombeau, il est permis de se demander si l'ennui a de quoi se coMslituer chez l'incarcéré. Nous supposons que ses lOements spirituels sont réduits à peu de chose; on a la [ueiive de cette induction dans ces lignes d'un prisonnier célèbre ':«... Je ne vous dirai pas que je m'ennuie; non,
1, Lrttjcs de Barbes à George Sand publiées par la Revue de Fatûs^
je n'ai plus cette puissance* » (Donjon de Vincennes, 28 mai 1848.) «Je ne vous dirai rien de mon existence ici; elle est semblable à celle que je suis habitué à mener depuis longtemps, et n'a plus môme le pouvoir d'éveiller de l'ennui dans mon cœur. Je suis, comme on le dit du calorique en physique ou en chimie, passé vis-à-vis de moimôme à rétat latent. La plupart du temps, je ne sais pas si je veille. » (Prison de DouUens, 14 octobre 1849.) Cet ennui créé in anima vili par des contingences de pierre et d'airain n'intéresse pas le psychologue.
L'ennui du corps. — Dépendants l'un de l'autre jusqu'à se confondre le physique et le mental sont cependant séparables, et jusqu'à un certain point diflférents. Chacun d'eux a ses fonctions, sa santé, ses maladies, ses aliments, ses remèdes.
Le corps a ses appétits imprescriptibles, ses plaisirs bien à lui qu'il exige, et que les plaisirs de l'esprit ne sauraient suppléer; il sera, dans certains cas, le point de départ de l'ennui et il l'accusera jusqu'à ce qu'il ait reçu satisfaction. Il y a un ennui du corps, et il est même une classe d'individus qui le manifestent avec un relief amusant, ce sont ceux qu'on nomme les viveurs, les noceurs, gens qui vivent surtout par le corps et par les sens. Quand la chair est ce qui jouit en nous et vit, c'est elle ensuite qui souffre et s'ennuie ; après avoir porté
Taction, elle est le théâtre de la réaction ; pour qu'il y ait ennui, il faut d'abord qu'il y ait vie, au sens plein et riche du mot; notre système osseux ne s'ennuie pas, parce qu'il ne vit pas assez; il ne traverse pas des états sensiblement différents.
Le corps s'ennuie quand il est mal alimenté, qu'il dépérit par misère physiologique, et aussi quand il ne reçoit pas les joies spécifiques qui sont nécessaires à son entier dt-yeloppement et à son bonheur : volupté, sensualités diverses, secousses sthéniques de l'exercice musculaire. U est dès lors affecté de langueur organique, d'un malaise iudéflnissable qui tend à obscurcir et à endormir l'esprit.
Disons simplement l'ennui résultant d'un régime alimentaire monotone.
[l est reconnu qu'il faut dans l'ordre de la nourriture une variété incessante; des menus insipides ou grossiers, — qui ne flattent ni le palais ni l'estomac, — indisposent les organes. Une alimentation monotone n'est pas ïavorable à la santé, et tient l'esprit engourdi. Les malades soumis à un régime sévère en font journellement l'expériiMice. Il est des personnes de bonne volonté qui ont essayé d'une réduction systématique des aliments pour en observer les effets. Guyau nous dit, parlant d'un de ces ex- [>i'rimentateurs : « Pratiquant l'ascétisme jusqu'à renoncer ù tout aliment varié, excluant de sa nourriture la viande, \r vin même, tout ragoût, tout excitant du palais, il en vint
à diminuer autant qu'on peut le faire ce désir même qui subsiste le dernier dans l'être, le désir des aliments, le frisson et réveil de tout être affamé à la vue d'un mets appétissant, l'attente agréable du repas, — ce moment qui, a-t-on dit^ constitue pour tant de gens l'avenir de la journée. Notre expérimentateur avait remplacé les longs repas par l'ingestion de quelques tasses de lait non assaisonné. Ayant ainsi effacé en lui presque toutes les jouissances du goût et des sens les plus grossiers, ayant renoncé à l'action, au moins en ce qu'elle a de matériel, il chercha un dédommagement dans les jouissances de la méditation abstraite ou de la contemplation esthétique. Il entra dans une période qui n'était pas encore le rêve, mais qui n'était pourtant déjà plus la vie réelle, aux contours nettement dessinés et arrêtés. Ce qui en effet donne son relief et son dessin à la vie de chaque jour, ce qui fait époque pour nous dans l'existence, c'est la succession de nos désirs et de nos plaisirs. On n'a pas idée quel vague peut introduire dans l'existence la simple suppression de quelques centaines de repas'. »
La diversité des mets et l'agrément des préparations culinaires ne sont pas suffisants pour nous tenir en éveil ; afin de secouer notre somnolence corporelle, une sorte de besoin périodique se fait sentir d'un gala gastronomique,
1, L'Irréligion de Vavenir, p. 417 ; Paris, F. Alcan.
d'un « bon dîner » pétri de sensualités raffinées, arrosé de vins généreux. Chaque plat sera confectionné avec un art souverain et nous apportera sa griserie particulière ; le fleuve des boissons décuplées pénètre à flots torrentiels dans les couches les plus reculées, dans les recoins les plus sombres de nos tissus ; la lumière et la chaleur sont répandues sans mesure dans les profondeurs de nos entrailles; des territoires nerveux sont irrigués et se réveillent qui dorment aux jours ordinaires; nous sommes remis en possession de nos souvenirs qui s'efl'açaient, de nos émotions oubliées, de notre personnalité entière illuminée par nos artères phosphorescentes. Le dîner fin, avec pointe d'ivresse, rompt l'ennui du corps qui succombait à la platitude alimentaire. — On peut tenter mieux et davantage : une alimentation et une hygiène étudiées, l'action à longue, portée d'un climat choisi opéreront des modifications importantes dans notre constitution, et comme une refonte relative des bases physiques de notre personnalité; on quitte un corps usé qui ne nous donnait plus de surprises pour en revêtir un autre, inédit; on fait peau neuve, et cette rénovation, partielle assurément, cause une allégresse universellement proclamée.
Les viveurs, pour vivre surtout de sensualités, sont des prédisposés à l'ennui du corps. Regardons-les. Ils sont à l'afl^ût de toute sensation offrant un ragoût nouveau : primeurs, « douceurs», gourmandises de la cuisine; on
L'ENNUI PAR MONOTONIE lU
les voit changer sans arrêt de costumes, de vins, d'apéritifs, de tabacs, de femmes; ils se déplacent dans une folie de locomotion, le voyage mené à vive allure leur apportant une pluie cinglante de sensations rapides, heurtées ; notons aussi leur goût des sports, et de tout ce qui fait attitude, pose; de tout ce qui remue fortement leur machine physique, où se trouve leur conscience de vivre. C'est leur corps trop caressé, trop flatté, qui est l'inspirateur de leurs désirs, le promoteur de leurs mouvements, le dirigeant despotique de leur existence. Il est aussi le siège de leur ennui.
Il y a un ennui foncier du corps, un ennui anatomique, physiologique, et aussi sexuel, qui se réfère à Fennui de l'individualité prisonnière de ses lignes et de ses formes. Nous nous ennuyons parce que nous sommes coulés dans un moule imbrisable, fixés dans une constitution unique et immuable; nos contours, nos gestes, nos ressorts nous sont bientôt aussi familiers que les pièces et morceaux d'un pantin démontable. Le sanguin se lasse d'être un sanguin, répondant à toutes sollicitations par ses raptus congestifs à détente invariable; le nerveux, le bilieux, le lymphatique prévoient avec dégoût la réaction de leurs appareils, le fonctionnement automatique de leur physiologie inaliénable. Cet ennui animal est décelé par ces démarches singulières de l'individu recherchant avec suite et obstination le contact d'un type opposé au sien:
il8 L'ENNUI
un lymphatique fréquentera un sanguin; un sanguin se tiendra avec insistance auprès d'un nerveux; dans ces rapprochements par contraste, dans ces camaraderies paradoxales, on vise un transfert de constitution; on se soumet k l'action d'un courant inconnu, à l'imprégnation d'un fluide étranger; on désennuie son corps en le proposant à la suggestion d'un corps différent qui lui enseigne obscurément d'autres rythmes, d'autres réflexes, un autre langage physiologique- Pour des raisons analogues, un lent lie société avec un vif, un faible se frotte à un fort, un timide emboîte le pas à un audacieux; on prétend s'assimiler par imitation, par transmission fluidique, une vitalité attirante et enviée. L'ennui du corps, comme l'ennui de l'esprit, conduit à la recherche du contraire et du différent ; on tente follement de sortir de soi, on voudrait sauter hors de son ombre, devenir un autre bonhomme. Le corps dit à sa manière le mot de Fantasio : « Si je pouvais ôtre ce monsieur qui passe ! » Mais l'esprit peut prêter des paroles à sa rêverie confuse ; alors se produisent des souhaits fantastiques de métempsycose miraculeuse : changer de race, de nationalité, de tète, revêtir des corps d'animaux ; ce renouvellement total de personnalité serait une découverte nouvelle du monde; c'est encore le désir souvent soupiré, boutade d'ennui, d'un changement de sexe, tout en gardant, par ailleurs, notre identité première. Renan caressait celte rêverie avec son habituel sou-
rire lorsqu'il écrivait : « Si quelque chose pourtant était concevable en cet ordre de rêves, je demanderais, comme récompense de mon œuvre de tête, à renaître femme, pour pouvoir étudier les deux façons de vivre la vie humaine que le créateur a établies , pour comprendre les deux poésies des choses. J'ai vraiment assez raisonné et combiné comme cela. Je voudrais, dans un autre monde, parler au féminin, d'une voix de femme, penser en femme, aimer en femme, prier en femme, voir comment les femmes ont raison «. »
Enfin l'ennui du corps peut résulter de la stabilité même de la santé. Une santé uniformément parfaite, toujours au même ton, entretient dans Tesprit un accord fondamental, invariable, qui nous endort par sa répétition. Le bien portant à perpétuité, servi par une force tonique qui reprend toujours son niveau, voudrait se défaire de cette santé imperturbable, ne fût-ce qu'une heure, afin de s'éprouver différent. Traverser des états physiologiques variés, c'est connaître par répercussion des états mentaux de diverses couleurs, bigarrés, kaléidoscopiques. Il y a une curiosité de la maladie conçue comme une vie nouvelle, recelant des surprises de tout ordre ; éclairage endoscopique, nous lui devrons peut-être des révélations de nous-même, par introspection ; une philosophie person-