‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 32 sur 60 · Renan, Marc-Aurèle, p · texte numérisé non relu

Renan, Marc-Aurèle, p

Ceti propos un peu longuement cités, empruntés à ceux riuj pensent, nous montrent que l'ennui est le sentiment qui nous envahit, quand nous considérons l'inutilité de la vit* et rétendue de notre misère. Qui redit trop souvent «l avec conviction : Tout est vain! n'a plus de goût à sa tîicbe *. « N'est-il pas merveilleux, dit Alfred de Vigny, que lorsqu'on apprend à l'enfant qu'il doit mourir un jour, il 110 se couche pas jusqu'à ce que la mort vienne le pren- \\v\rl L'enfant à qui l'on annonce qu'il doit mourir ne roniprend pas: l'homme qui connaît son destin, se désespère.

I.'ennui par sentiment du néant de la vie appartient en propre aux méditatifs, aux philosophes qui percent l'écorce TfMoréedela sensation pour pénétrer jusqu'au creux des rlioses. Ils le construisent logiquement, parfois avec art o\ passion : ennui systématique, raisonné, invincible, qui sr nourrit du sang de notre âme, se ramifie et fructifie; iîlro fixe, idée chère, tramée de fines ciselures, frappée en i^tliorismes, fortifiée chaque jour aux dépens des illusions ik jamais condamnées. Il a pour terme nécessaire le désespoir, car la pensée qui nous enseigne la désolation n'a point fir consolation à nous offrir. L'analyse psychologique qui Joiiillele cœur humain et décèle ses laideurs, apporte des pu Lives de surcroît et des arguments subtils à notre

1 . H Celui qui a déchiffré le secret de la vie finie, qui en a lu le mot, est tïTii du monde des vivants, il est mort de fait. • ( Amiel, Journa/ intime.)

horreur de vivre. Les plus clairvoyants des hommes sont aussi les plus dégoûtés.

Chez le chrétien l'ennui métaphysique par retour sur le néant terrestre n'est guère qu'un songe mélancolique, le soupir de l'attente. Le chrétien se tient dans l'attitude de Pascal qui désespérerait de ce monde, s'il n'y avait Jésus- Glmst; mais dans le temps qu'il va douter de la bonté qui gouverne l'univers, de la victoire finale du bien, une prière lancée dans le sein de Dieu le relève.

L'ennui qui vient échouer dans le désespoir inconsolable est le fait du penseur établi dans le nihilisme absolu. Il a" toutefois ses figures diverses. Certains, tout en contemplant fixement le néant, conservent la foi en l'idéal qui a ses réalisations fuyantes, qui se réalisera, un jour, à l'infini; et ils sont des idéalistes sans illusions, au cœur transverbéré; dans le nombre mettons Leopardi, Marc-Aurèle, et joignons à leurs noms celui d'Alfred de Vigny. D'autres plus atteints, sans doute plus souffrants, renient toute idée généreuse, chassent toute chimère, et se réconfortent par le rire goguenard, évoluent vers le cynisme.

L'ennui nihiliste érigé en système est une œuvre de penseurs capables d'approfondir sans relâche leurs réflexions et leur désespoir. Mais il est à notre portée, il nous est familier à tous, intermittent et fragmentaire, lié à telles actions pour lesquelles nous n'avons aucun goût, découvert dans les sensations qui ne nous

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livrent plus que des cendres. Le sentiment du néant des choses fait la lassitude qui interrompt TefiFort pour dire : A quoi bon? le haussement d'épaules du vainqueur qui dédaigne des acclamations fragiles ; la mélancolie de i amant qui pressent la mort de son amour; l'ironie du sceptique qui perçoit l'universelle vanité; le sourire des pontifes, des augures, qui, tout en officiant, ont envie de fl lout lâcher ».

Mettons au premier plan /'^nnwê du sceptique. — Être sc*^ptique c'est nier sinon l'existence des choses, du moins la valeur, la vertu qu'on leur attribue. Il y a des sceptiques par tempérament, par tour d'esprit, par usure du corps et du cœur. Suivez le sceptique : il a les allures, les gestes de l'homme qui s'ennuie.

Passons sur le désordre général de sa vie, s'il s'abandonne jusqu'à ne pas la diriger. Observons-le dans les faits particuliers. Quel que soit l'instant, en quelque lieu qu il se trouve, le sceptique est le premier qui dénonce Tennui inhérent à nos moindres mouvements, présent partout où les hommes sont assemblés : malaise disgracieux qu'on dissimule, il insiste pour qu'on l'avoue, il le délniit pour qu'on l'aperçoive; avec une jovialité diabolique, il tourne en dérision l'occupation du moment : il émet des doutes sur l'intérêt d'une séance qui se prolonge, sur la gaieté mourante d'une réunion; il propose uu changement, une diversion, le départ : son ricanement

donne le signal de la déroute. Rien ne l'intéresse longtemps, rien ne le séduit; il écoute, en les persiflant, vos discours, vos confidences; il se distraite aiguiser les mots à pointe déchirante qui feront blessure mortelle dans les bonheurs, les enthousiasmes, dont les naïfs ébats le choquent, sont insupportables. Ce railleur impitoyable s'ennuie dans les actes mêmes qui lui sont le plus personnels, dans l'amour, dans ses ambitions, dans ses éclats de rire, dans les conversations où il fait semblant de s'anir mer et de se donner. Ce qui lui manque, c'est un idéal, moins que cela une passion, qu'elle soit sensuelle, sentimentale ou intellectuelle; tandis que nous élreignons l'objet, la chimère à qui nous communiquons un peu de notre âme, notre ton vital est haussé, et il se répand dans tout notre être une secrète ardeur.

Le sceptique est empêché d'aimer par le sentiment de l'inconstance humaine; il prévoit l'ingratitude de ceux à qui il est tenté de se dévouer ; il sait la banalité de l'amour qui se donne au premier venu; il mesure le ridicule et le danger de toute exaltation passionnelle qui va à nous faire consentir des sacrifices que plus tard nous regretterons. Retranché dans son rire de monomane, il se tient sur ses gardes! et c'est l'ennui qui remplit son âme.

Qui de nous n'est touché par le scepticisme? Mais il ne nous envahit pas tout entiers. Nous défendons contre lui les biens qui nous sont indispensables, nous lui reprenons

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avec des inconséquences touchantes ce que nous avons de plus cher.

Notre rôle social tenu avec des distractions sans nombre est ce qui nous vaut les doutes les plus cruels. Se reconnaître acteur d'un métier absurde, comparse perdu de la comédie, parfois rouage à supprimer, voilà pour nous pénétrer de découragement et d'ennui.

A la vérité il est peu d'hommes qui n'en viennent à douter de Tutilité de leurs fonctions, ou qui n'en critiquent les obligations étroites, la fâcheuse ordonnance : l'ennui les atteint dans l'instant où ils s'éprouvent les pantins lassés d'une corvée lugubre; c'est le professeur qui met en question la vertu de son propre enseignement, des concours et des programmes; le militaire qui se voit gesticulant dans le vide en vue d'une guerre toujours différée; c'est le médecin gagné par l'incroyance thérapeutique, et qui pis est, soupçonnant que son temps est mal employé à réparer des incurables, des imbéciles, des fous, des scélérats! c'est le journaliste obsédé par l'idée que son article vivant du jour sera feuille morte demain; c'est le prêtre qui a trop semé dans le désert et ne compte plus sur la moisson; c'est le magistrat qui s'endort sur son siège. — En un mot sont frappés par l'ennui tous ceux qui découvrent l'inanité de leurs actes professionnels, tous ceux qui, dans leurs fonctions assommantes, ne parviennent pas à se tenir complètement éveillés.

L'ENNUI PAR SENTIMENT DU NÉANT DE LA VIE Ifil

Le détail de nos travaux parfois nous captive; l'œuvre accomplie est emportée par le flot, se perd dans Técoulement de tout. A sortir de sa peau, à se regarder du dehors, on ressent une impression de froid terrible. Le vent qiri vient du fond des siècles nous fait grelotter. La pensée s'attriste qui va aux peuples ensevelis, aux générations qiw ont vécu en vain. Comme tout de l'homme s'efface vitei Les poètes à sensibilité frémissante nous communiquent lé regret des choses enfuies, le frisson de l'éphémère; et les historiens qui dissertent sur la caducité des empires et l'inanité finale de toutes les luttes, proclament à leur manière que tout est vanité.

L'analyse psychologique qui nous révèle la fatalité, la banalité, le perpétuel recommencement et la pauvreté essentielle des actes humains, introduit dans notre âme un sentiment de néant et d'ennui. L'homme de sens rassis s'ennuie qui écoute des conversations de jeunes gen-s débordantes de naïveté, de prétentions extravagantes; et le savant pour qui tout est mécanisme, déterminisme et théorème; et le psychologue prompt à classer les individus, à leur mettre une étiquette, et à qui il reste à subrr les tics prévus, les rengaines de chacun. Savoir, prévoir, lever les masques, c'est se trouver en face de l'ennui.

L'analyse de notre propre esprit nous le dénonce comme la plus redoutable mécanique à rengaines dont il faille nous accommoder. S'il est des paroles que nous ayons

TARDIEU. Il

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mille fois entendues, ce sont les nôtres; et est-il un homme que nous connaissions plus à fond et depuis plus loijglemps que nous? Que nos limites sont vite touchées I que notre fonds est pauvre I

Accroître sa science, c'est accroître son ennui. La prescience universelle serait l'inexorable ennui. L'ennui immanent, la delectatio morosa semblent être la formule suprême de l'univers, le tempérament probable de rÉtcrnet

Il faut conclure. L'ennui par sentiment du néant de la vie est le mal profond et envahissant des penseurs et des philosophes qui perçoivent et systématisent tout ce qu'il y a do vain, d'absurde, de tragique dans le fait d'exister, dans les actes humains. Ce sentiment se retrouve chez tous les hommes, pour demeurer chez eux superficiel, fugaco, combattu par leur insouciance, entamé par les n dlslractions ». L'intelligence l'extrait de nos illusions niJuéL'S, de nos sensations réduites en poussière. Produit de la pensée réfléchie, tendant au désespoir comme à son terme extrême, l'ennui nihiliste porte avec lui le goût de la morl.

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