CHAPITRE VII
Les chapitres qui précèdent nous ont servi à définir les causes de Tennui et nous Tavons décrit dans ses formes. C/est une partie de notre sujet. Nous sommes loin de l'avoir épuisé, d'en avoir fait le tour, si tant est que ce soit possible. Il nous reste à en révéler d'autres aspects. Auparavant il est bon d'exprimer quelques idées générales sur la nature de Tennui, sur son cai'actère spécifique. On essaiera de ramener à ses éléments générateurs un état qui nous a intéressé jusqu'ici par son étonnante diversité.
L'ennui, nous l'avons dit et il a été aisé d'en faire la remarque, est une souffrance ; telle est sa signature ; ce trait suffit à le distinguer d'autres états avec lesquels il présente des ressemblances : le repos, par exemple, ou la mélancolie. On jouit du repos (détente après l'effort accompli; ; de la paresse aussi (plaisir de ne rien faire) ; pour
ce qui est de la- mélancolie, on sait qu'il y a un bonheur de pleurer, d'être triste; on ne jouit sûrement pas de l'ennui.
De quelle nature est cette souffrance ? Il est évident que nous avons affaire à une souffrance morale, à un mal psychique, quelle que soit la part souvent considérable du physique dans sa formation. Le mot : Je m'ennuie 1 est un cri de l'âme, il trahit un malaise de la sensibilité. Le cri de l'ennui a le ton âpre, violent, irrité ; il semble à n'en pas douter l'expression d'une douleur réelle, et qui serait vitale plutôt qu'intellectuelle. Différente est la plainte infiniment nuancée du pessimiste qui condamne la vie au nom d'une idée et qui traduit parfois son mécontentement par de brillants discours.
Il existe une prédisposition à l'ennui, qui est inégalement répartie. Il est des gens qu'on peut dire réfractaires ; d'autres sont victimes choisies, privilégiées.
En quoi consiste cette prédisposition ? Il est difficile d'en donner la clef ; toutefois on peut la définir par un déséquilibre intérieur. L'ennui est un mélange de force et de faiblesse, de désir et d'impuissance, d'excitation et d'épuisement. D'autre part, voyez la complexité du prol)Ième : être bien portant, sûr de sa santé, ne met pas à l'abri de l'ennui ; et il est des infirmes, des malades condamnés à l'inaction désagréable, torturés par la douleur, qui déclareat ne pas le connaître.
L'ennui, qui se rattache à une idiosyncrasie de la personnalité, s'accuse de façon précoce : dès lenfance ou la jeunesse. « As-tu réfléchi, écrivait Flaubert jeune à son ami préféré, as-tu réfléchi combien nous sommes organisés pour le malheur? » Et ailleurs : « C'est étrange, comme je suis né avec peu de foi au bonheur. J'ai eu, tout jeune, un pressentiment complet de la vie. C'était comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s'échappe par un soupirail. On n'a pas besoin d'en avoir mangé pour savoir qu'elle est à faire vomir ! »
Indépendamment des causes multiples occasionnelles, qui lui donnent naissance, et qui varient avec les individus, l'ennui a ses raisons d'être dans la 'nature humaine et dans les conditions générales de notre destinée.
Nous sommes des êtres d'un jour, avides de savoir, de jouir, et que rien ne satisfait. « Encore que la vie fût exempte de tous les maux extraordinaires, sa durée seule nous serait à charge, si nous ne faisions simplement que vivre, sans qu'il s'y mêlât quelque chose qui trompe, pour ainsi dire, le temps, et en fasse couler plus doucement les moments. De là vient le mal que nous appelons l'ennui, qui seul suffirait pour nous rendre la vie insupportable '. »
L'ennui s'accroît avec les empêchements du désir, et, aussi bien toute âme souffre aux prises avec l'insuffisance
K Bossuet.
constante de la réalité. « L'ennui est en quelque sorte le plus sublime des sentiments humains : n'être satisfait d'aucune chose terrestre ni, pour ainsi dire, de la terre entière; considérer l'amplitude incommensurablede l'espace, le nombre merveilleux des mondes et leurs masses, et trouver que c'est peu de chose pour la capacité de notre âme; imaginer les mondes inflnis, l'univers infini, et sentir que notre âme et nos désirs seraient encore plus grands qu'un tel univers ; accuser sans cesse les choses d'insuffisance et de néant, souffrir de ce manque et de ce vide qu'on appelle l'ennui, voilà, je crois, le principal signe de grandeur et de noblesse que présente la nature humaine. Aussi l'ennui est-il rarement connu des hommes de peu de valeur et presque jamais des autres animaux K »
L'ennui, qui est l'expression des aspirations élevées de notre nature, est ignoré des esprits vulgaires. « On a tort de dire que l'ennui est un mal commun. Ce qui est commun c'est d'être inoccupé, ou, pour mieux dire, désœuvré, non d'être ennuyé. L'ennui n'appartient qu'à ceux en qui l'esprit est quelque chose. Plus l'esprit a de pouvoir en quelqu'un, plus l'ennui est fréquent, douloureux et terrible. La plupart des hommes trouvent une occupation suffisante en quoi que ce soit, et un plaisir suffisant dans n'importe quelle sotte occupation : quand