Leopardi, Œuvres morales
LA NATURE MORALE DE L'ENNUI 16î
ils sont inoccupés, ils n'en souffrent pas. De là vient que les hommes délicats sont si peu entendus au sujet de Tennui et qu'ils provoquent Tétoûnement et parfois les rires du vulgaire, quand ils en parlent et s'en plaignent avec les paroles graves qu'on emploie pour exprimer les maux les plus grands et les plus inévitables de la vie *. »
Le désir, qui est producteur d'ennui, a pour caractère d'être ardent, passionné, et cette ardeur, par elle-même^ nous inquiète, nous fatigue. Rien n'est plus douloureux que l'ennui de la jeunesse et des élans comprimés. Maupassant, le fils le plus brillant de la vie, s'écrie : « Ahl j'ai tout convoité sans jouir de rien. Il m'aurait fallu la vitalité d'une race entière, l'intelligence diverse éparpillée sur tous les êtres, toutes les facultés, toutes les forces, et mille existences en réserve, car je porte en moi tous les appétits et toutes les curiosités, et je suis réduit à tout regarder sans rien saisir *. »
L'ennui s'atténue avec l'affaiblissement des désirs et la décrépitude de la personnalité : usure de l'âge, vieillesse, maladies chroniques. M""® du Deifand nous apprend : « Si je n'étais pas un peu malade, je crois que je m'ennuierais beaucoup ; mais la mauvaise santé tient lieu de compagnie 3. » Et ailleurs : « Je m'accommode très fort de l'état