‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 42 sur 60 · Schopenhauer · texte numérisé non relu

Schopenhauer

L'ennui se décèle dans l'humeur courante des hommes. Il fait la versatilité de nos idées, la mobilité de nos affections, l'ingratitude naturelle du cœur; il nous rend exigeants, violents, querelleurs; il introduit la raillerie dans l'amitié, la méchanceté, la perfidie dans l'amour; par curiosité froide de « ce qui arrivera », il secoue à les briser les liens qui nous sont le plus chers. Il a une prédilection pour cet excitant puissant de la vitalité qui est la haine. Rien ne donne du goût à la vie et de la pâture à l'esprit comme une haine bien travaillée ; il nous faut des ennemis : on s'en crée, on en trouve ; on se réchauffe à se « monter la tête » et à échanger des coups de poing '.

L'ennui a des traits significatifs où il se laisse surprendre. Il est l'insistance du buveur chez qui l'extase ne vient pas ; la rage du cavalier qui éperonne son cheval ; la furie de l'amant qui met une morsure dans ses baisers; la parole cinglante du causeur que son interlocuteur agace; le besoin de parler de soi, afin que le sentiment de notre vie redouble ; il est visible dans les éclats de colère du trop austère qui ne jouit pas ; dans la dureté de physionomie qui

1. « La vie est souvent bien monotone, bien longue, bien pâle, quand la fatigue succède à un travail trop prolongé et que l'on est condamné à l'inaction et au repos. Les raisons de tenir à cette vie à mesure qu'on y avance se font de plus en plus rares. Haïr son prochain doit être une des bonnes raisons d'aimer l'existence. Il y a là un aiguillon qui vous pousse sans cesse en avant et vous fait souhaiter le lendemain avec ardeur. C'est peut-être demain que celui qu'on hait souffrira. Comme on doit bien dormir avec cette belle espérance ! » Alexandre Dumas fils, Notes de la Princesse de Bagdad.

est le visage naturel de tant de gens abrutis, surmenés.

L'ennui est facteur de perversions morales. Il remue des pensées obscènes, il se soûle le cœtir de chants orduriers; il recherche le vice monstrueux, Taberration scandaleuse ; il jette un défi aux lois et aux mœurs ; il pratique la débauche savante; il combine des exploits fameux, des ragoûts invraisemblables; il a recours à d'agréables et méthodiques intoxications; il se risque jusque dans le crime; il implore la folie comme une aventure et comme un bienfait.

L'ennui se manifeste dans notre besoin perpétuel d'être diverti. C'est lui qui pose en toute rencontre la question : Qu'y a-t-il de nouveau? Il est friand d'histoires surprenantes, de médisances inédites, de récits pimentés; il tourne la conversation en controverse, jette des mots excitateurs, se permet des calembours déconcertants; il prodigue les compliments adroits, les gentillesses flatteuses, qui mettent les causeurs en verve, font mousser les propos pétillants. — Il institue à son service des rôles de bouffons, des emplois d'amuseurs ; il décerne des prix aux bouteen-train ; il fait une vertu du rire ; il déclare la guerre aux fronts soucieux, aux visages moroses ; il sauve la fadeur du moment par des plaisanteries ; il voile le vide de l'heure par des inventions abracadabrantes ; il adresse des appels forcés à la joie, à la noce, à la fête qui nous étourdit

Mais comme il nous faut renoncer à épuiser les formes que prend l'ennui, nous arrêterons là cette énumération.

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