‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 44 sur 60 · Ril>ot, Psychologie des sentiments^ p · texte numérisé non relu

Ril>ot, Psychologie des sentiments^ p

Le sensitif est un subjectif qui tend à vivre d'hallucinations ; épris de son image, obsédé par ses états d'âme, il est un analyste raffiné de ses sensations pesées à plusieurs balances ; il est traversé de frissons curieux dont il fait tour à tour ses délices et ses tourments. D'où lui viendra Tcnnui?

Le sensitif naît fragile ; il lire son ennui de sa délicatesse qui le condamne à de rapides épuisements; il advient qu'il est peu apte à l'eflFort et que la lutte le rebute; se sentant misérable il est pris de lassitudes mortelles en face de rboslilité des hommes et des choses, et son imagination étend sur le monde le voile noir de sou découragement. Son bonheur est d'ailleurs d'établissement difficile, ses aptitudes étant spéciaUsées, étroites; avide de sympathie, il ne trouve à s'épanouir que par la rencontre favorable d'un milieu aimé.

f^ L'ennui chez le sensitif dérive de la nature môme de ses ) opérations mentales. Il fait son ennui avec sa finesse qui se déchire à tout, avec ses rêves que la réalité salit, qui lui reviennent blessés. Il connaît les longues sécheresses, la monotonie d'une âme qui ne peut se déprendre d'ellemême. Quoi qu'il tente, il souffrira. La sensibilité est une analyse. « Les délicats sont malheureux ^ »

1. Voici quelques ligues de Fénelon où se lit un ennui de sensitif brisé par la vie. « Pour moi, écrivait-il, je suis dans une paix sèche, obscure et languissante ; sans ennui, sans plaisir, sans pensée d'en avoir aucun, avec un présent insipide et souvent épineux, avec un je ne sais quoi qui ine

L'ennui cdez les passionnés. — Le passionné est celui qui recherche les émotions pour les ressentir avec une exceptionnelle intensité. On lui envie sa direction soutenue, ses élans irrésistibles, la force de sa passion dominante. Il semble qu'il ait dans Tardeur naturelle de son être un talisman contre Tennui: nul ne le subit davantage.

Le passionné est la victime des excès où il s'emporte ; il est un prodigue bientôt ruiné, un dissipateur eflfrayant d'énergie; il paie avec sa raison les jeux de sa folie. N'y aurait-il pas chez lui un déséquilibre originel? Son ennui est un lendemain de fête, Thorreur secrète du buveur dégrisé, le coma après l'accès * ; il est fait de monceaux de cendres, du sentiment obscur de sa désorganisation; nul ennui plus sombre, plus irrité, plus voisin du suicide.

Le passionné ignore la variété divertissante de la vie * ; il est voué à une idée unique : la passion qui le mène; il est le jouisseur qui veut jouir jusqu'à l'abolition de

porte, qui m'adoucit chaque croix, qui me contente sans goût... Le monde me parait comme une mauvaise comédie qui va disparaître dans quelques heures. Je me méprise plus encore que le monde ; je mets tout au pis aller; et c'est dans le fond de ce pis aller que je trouve la paix. »

1. « L'existence n'est tolérable que dans le délire littéraire. Mais le délire a des intermittences ; et c'est alors que l'on s'embêtii. » Flaubert, Correspondance.

2. La violence des passions est un signe de force vitale, non d'intelligence ; les passionnés se fourvoient sans cesse ; de là le malheur général de leur existence.

la conscience de vivre; mais ses moments de joie sont clairsemés ; il vit, en attendant leur retour, dans un long ennui ^

L'ennui dans l'esprit abstrait. — L'esprit abstrait est celui de l'homme qui a passé de l'instinct à la réflexion, de la sensation aux idées, et qui tend à vivre à la lumière froide de la raison.

L'âge qui nous détache de nos sens et des sensations cueillies sans y penser, fait de nous, bien malgré nous, un esprit abstrait, épuré; nous voilà condamnés à aimer les idées après avoir aimé les créatures. Nous perdons jour à jour mille impressions imperceptibles qui remplissaient notre capacité. L'intelligence prend le gouvernail, avec ses

1. Nous rappelons le cas de Byron, pour illustrer TeDoui du passionné. Il écrivait : « Pourquoi ai-je été toute ma vie plus ou moins ennuyé ?. . . Je

ne sais que répondre, mais je pense que c'est dans mon tempérament

comme aussi de me réveiller dans l'abattement, ce qui n'a jamais manqué de m'arriver depuis plusieurs années. La tempérance et l'eiercice que j*ai pratiqués parfois et longtemps de suite, vigoureusement et violemment, n'y faisaient que peu ou rien. Les passions violentes me valaient mieux. Quand j'étais sous leur prise directe, — c'est étrange, —j'étais agité et non abattu. Pour le vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la férocité, — silencieux pourtant et solitaire, p^int querelleur, si on ne me parle pas. Nager aussi me relève ; mais en général je suis bas, et tous les jours plus bas. A cela pas de remède, car je ne me trouve pas aussi ennuyé qu'à dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là j'étais obligé de jouer ou de boire, ou d'avoir une excitation quelconque, sans quoi j'étais misérable. . . A présent, ce qui m'envaliit le plus, c'est l'inertie, et une sorte d'écœurement plus fort que l'indififérence. Si je me réveille c'est par des fureurs. »

Se rappeler encore Stendhal qui, passionné et ardent à vivre', accuse à tout bout de champ de l'ennui.

commandements raisonnes et sa langue d'algèbre. « Tôt ou tard on ne jouit que des âmes. » Hélas 1 qu'il est peu d'âmes dont on puisse jouir, tandis qu'au temps des jouissances physiques nous étions toujours en goût et occupés.

La culture acharnée de l'intelligence qui vise au développement de l'esprit abstrait est une marche à l'ennui. Le talent, par exemple, ne s'acquiert qu'au prix d'eflforls héroïques, autant dire d'un épouvantable ennui. Pour s'assurer dans n'importe quel genre une supériorité, il est nécessaire de s'astreindre à de sévères disciplines; il faut fermer les yeux à tout ce qui n'est pas notre idée fixe, dédaigner les tentations du chemin, du jour, de l'heure; l'esprit n'asseoit sa domination qu'au prix de l'écrasement des sens. Le talent est un stoïcisme, un ascétisme, un exil hors du monde ; il exige le sacrifice du présent à l'avenir, la foi dans un idéal lointain, presque inaccessible ; la victoire perpétuelle de la volonté. Il est l'ennui de qui vit retiré, cloîtré, solitaire; ennui du travailleur à œillères, de l'isolé par ambition forcenée et originalité excessive .

Les professions proprement intellectuelles où l'esprit seul fonctionne, et continuellement, reposent sur l'ennui. Exploiter son cerveau sans relâche, ne vivre que par ses facultés les plus hautes, quelle gageure I Pour devenir l'homme de son art, de sa spécialité, on s'est interdit la liberté, on se retranche des goûts charmants. La vocation première de l'homme ce sont les joies de la vie; on y re-

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nonce quandon fonde sa carrière sur l'exercice implacable e t épuisant de Tintelligence. Un jour vient où des doutes s'élèvent sur la valeur de l'œuvre accomplie ; écoutez les regrets tardifs du travailleur vieilli qui n'a pas cueilli la vie dans sa fleur, qui s'aperçoit que sa gloire lui a coûté trop cher ! il envie le sort des simples, des ignorants, des paresseux, des abrutis ; il est trop tard pour s'échapper de la prison qu'il a construite de ses mains; il est enfermé dans l'ennui *.

Le penseur en qui triomphe l'esprit abstrait est voué à l'ennui. La pensée est un extrait, une essence, et déjà, de par sa richesse, elle enferme en soi la satiété. Voué à l'abstraction le penseur se retire vite de la vie banale; il déduit, il généralise, et quelques échantillons lui suffisent; il s'enfonce dans son esprit, et le monde s'évanouit, semble un défilé d'ombres chinoises. Constructeur de systèmes, il prend l'univers dans un filet où il apparaît tout petit. Quand il se promène parmi les hommes il ne sent pas la chaleur du vivant; il voit les ressorts et partout le mécanisme. Il n'est pas séduit, et il découvre le fond horrible des choses. Tout lui est cabinet de travail, salle de dissection, et son esprit est un laboratoire. Il tient de sa manière analytique de vivre un froid intérieur qui lui est

i. Renan s'exprime ainsi, dans L'Eau de Jouvence : t Tous les trois nous avons mené une jeunesse sage, car nous avions une œuvre à faire. £u conscience, voyant le peu que cela rapporte, pouvons-nous songer à conseiller aux autres, qui n'ont pas d'oeuvre à faire, les mômes maximes de vie? »

particulier. « Le philosophe, dit Amiel, est rhomme à jeun dans rébriété universelle; il aperçoit Tillusion dont les créatures sont le complaisant jouet ; il est moins dupe qu'un autre de sa propre nature. Il juge plus sainement du fond des choses. » — Taine écrit ces lignes où se trouve dépeint l'ennui de ceux qui pensent : a Cette disposition à vivre seul et en soi-même produit la tristesse. Presque tous nos moments de gaieté nous viennent du contact changeant de nos semblables, ou du spectacle changeant de la nature. On se dissipe, on s'occupe, on oublie, on rit : bonheur léger et passager qu'il faut prendre ou perdre; sans beaucoup le regretter ni l'attendre, et sur lequel il ne faut pas réfléchir. L'homme réfléchi le trouve misérable, et, comme il n'y en a pas d'autre, il juge que la joie n'est pas. Bien plus, apercevant les choses par des vues générales, il découvre en l'homme cent mille misères que le vulgaire n'aperçoit pas : l'immensité de notre ignorance, l'incertitude de notre science, la brièveté de notre vie, la lenteur de notre progrès, l'impuissance de notre force, le ridicule de nos passions, l'hypocrisie de notre vertu, les injustices de la société, les douleurs sans nombre de notre histoire. Il lui semble, non sans raison, que la vie est un mal, et s'il ne tombe pas dans la misanthropie méchante de Swift, il n'a de refuge que la gaieté douloureuse de Candide, ou la quiétude mathématique de Spinoza : refuge inutile qui laisse la blessure aussi cuisante. »

Les réfractaires a l'ennui. — Y a-t-il des réfractaires à Tennui? Non, si c'est un mal humain, inhérent à la nature de l'homme. On rencontre cependant des gens qui l'ignorent : nous pensons qu'ils l'éprouvent à l'état rapide, atténué, ou enfermé dans un alliage ; assurément ils n'en ont pas conscience, ils n'en font pas le travail de leur pensée; puisqu'ils sont muets, sans plainte à son égard, nous dirons qu'ils sont des réfractaires à l'ennui.

Les réfractaires à l'ennui ne sont point reconnaissables à des traits communs et ils se distribuent en des groupes divers. Essayons de distinguer certains d'entre eux.

Le bien portant échappe souvent à l'ennui par la grâce de sa santé. Pour lui vivre est une sourde ivresse ; respirer seulement est un plaisir. A quelque tâche qu'il s'applique il a la jouissance foncière de son être : l'esprit peut être vide, la joie profonde, permanente d'une santé riche équilibre rindividu, fait l'effet du plein. Et ajoutons qu'une force physique toujours égale à elle-même entraîne l'insensibilité, l'inconscience, conditions du rire insolent et de la bonne humeur.

Parmi les actifs se trouvent des réfractaires à l'ennui. Nommons d'abord l'actif du type médiocre qui sera un simple, un automate entre les mains de ses chefs, ou le bon serviteur d'un métier machinal. Convaincu de son utilité sociale il aura des joies de rouage bien graissé; ou content de peu, il se fait à sa portée un bonheur facile ; il n'a pas

de « nerfs », il est sans remarque subtile; il ne songe pas à approfondir la pensée de Tennui.

Voici ensuite l'actif d'énergie exubérante, l'enragé d'action, le dévorant de vie. Il est le hardi coureur d'aventures, fertile en rôles et en transformations ; le jouisseur de vaste appétit, de large envergure; le lutteur de toute endurance que rien ne découragera ; optimiste, sûr de rebondir, soulevé par un entrain superbe, cet actif qu'on dirait invincible n'a point commerce avec l'ennui ^ .

Uapathique qui a pour marque propre l'inertie est réfractaire à l'ennui, ou l'éprouve sans vivacité, sans une claire conscience. Son consentement est acquis aux occupations monotones, lentes, insipides; sa passivité, sa

1. Tel était Cavour, type de ces actifs souriants et infatigables. On a dit de lui : « Cavour est d'une nature facile et opulente. U est sanguin, bien portant, toujours prêt, infatigable. . . Son optimisme a quelque chose d'imperturbable. . . Il avait au plus haut degré ce qu'on peut appeler la faculté de vivre, faculté qu'il ne suffit point de prendre la peine de naître pour posséder, et qui consiste dans la multiplicité des aptitudes unie à l'activité du corps et de resprit. . . U était de ces hommes privilégiés qui, loin d'avoir à porter la vie, sont toujours portés par elle. Aussi le fodd de son humeur était-il un enjouement inépuisable qui se révélait par le ton plaisant qu'il donnait à la conversation, par son sourire aimable, par son rire facile et franc, par les éclats de sa voix, par une certaine façon piquante de présenter les choses, par sa bonne grâce à s'accommoder des gens et à se plier aux situations, par la célérité de ses allures, de ses gestes, par une manière devenue historique de se frotter les mains. . . Un jour qu'il avait passé trois ou quatre heures à écouter les requêtes et les longs projets de je ne sais quels pétitionnaires ennuyeux, comme je lui témoignais quelque compassion : — Moi, reprit-il, je ne m'ennuie jamais. » Scherer, Études sur la litlérature contemporaine , t. H.

torpeur, son indiflférence en font un être garanti contre les tourments fins^

IJimaginatif échappe à l'ennui par ses créations et ses rùves. C'est l'idéaliste qui s'enchante de ses songes * ; ou l'artiste au génie fécond; le vaniteux gonflé de ses fanfaronnades ; le mégalomane débordant de projets ambitieux.

Le sociable qui fait ses délices de la société et de la foule, qui tend ses mains à tout venant, ne nargue-t-il pas l'ennui? Il trouve en tous lieux compagnie qui lui est bonne et ne prend pas le temps de rentrer en lui-môme, pour s'y ennuyer. Dispersé à outrance, souple à plaisir, adroit à découvrir des contacts excitateurs, il ne logera point Tennui dans son esprit extériorisé.

Enfin tout agencement de nos facultés qui aboutit à un équilibre heureux nous assure une protection relative contre les tortures de l'ennui.

1. Tainc affirme que le tempC'rameiit flegmatique est émiuemment propre an travail et se trouve soustrait à Tennui. Il écrit : « Il est deux circonstances (en Angleterre) qui allègent beaucoup le principal poids du travail moderne, je veux dire l'ennui. L'une est le tempérament flegmatique qui supprime les sursauts d'idées, l'improvisation, les petites émotions intervenantes, et permet à l'homme de fonctionner avec la régularité d'une machine. L'autre est le manque de délicatesse nerveuse, Tinsensibilité acquise, l'habitude des sensations ternes, qui supprime en l'homme le besoin du plaisir vif et varié, et l'empêche de se révolter contre la monotonie de son ouvrage. » Notes sur V Angleterre, p. 82.

2. Renan parlant du caractère breton s'exprime ainsi : « L'ennui est chose inconnue à ces races; elles rêvent trop pour s'ennuyer. Ce que les autres appellent ainsi est pour elles délectation intime, soliloque dans Tinfini. » Pages détachées, p. 18.

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