CHAPITRE XI
La femme connait Tennui en raison de l'indigence de sa nature et de l'infériorité de sa condition sociale ; elle l'enfante à coups d'imagination quand elle ne se soumet pas aux lois d'airain de la réalité. L'ennui lui est immanent, organique, se trouvant inclus dans la pauvreté essentielle de ses sensations, dans l'incertitude de ses mouvements mçil coordonnés ; mais elle échappe à ses souffrances trop vives, grâce à sa résignation au sort et à l'insouciance providentielle de son être léger.
I. La femme souffre d'une impuissance native et elle est tenue de vivre subordonnée. Sa faiblesse lui interdit les risques et les profits d'une existence inventée, compliquée, la détourne des chemins périlleux, des aventures qui seraient glorieuses; ses sens sont paresseux, son regard effleure ; elle n'atteint pas le sommet des idées, l'extrémité
%m L'ENNUI
lies émotions; il manque à son esprit d'être riche et de jouir de lui-même en toute supériorité.
L'aveu de sa détresse ne lui coûte guère. En toutes circonstances elle fait de pressants appels à l'aide d'autrui ; elle demande à tout venant de l'aflfeclion réchauflfante, des compliments qui la remontent ; il faut qu'on lui souffle la foi, l'espérance, et toutes les vertus ; la force nécessaire lui fait défaut; elle a le pressentiment des défaites probables, et le découragement est la pose arrangée qu'elle adopte volontiers.
Dans les comparaisons incessantes qu'elle institue entre tdle et son compagnon, elle s'estime outrageusement déshéritée. L'homme domine, il est roi, il a la possession réelle de l'univers ; la femme n'a qu'une royauté fictive ; elle est Tesclave d'un triomphateur, un jouet dans les mains d'un maître ; dépendante elle reçoit de lui sa subsistance quotidienne, et le superflu dont elle ne peut se passer. Et n'a-t-elle pas besoin aussi d'un guide qui lui imprime une direction, qui verse sur sa tête des flots lumineux de paroles et d'idées? L'homme a la puissance effective, le génie conquérant, l'audace victorieuse ; il poursuit un but ; il parvient à l'affranchissement. Attachée au char d'un vainqueur, haïssant celui qui la remorque, la femme vit dans
IL La femme trouve l'ennui dans l'humilité de sa condition. Peu de routes lui sont ouvertes ; il est peu de car-
rières où elle ait accès ; d^avance elle est reléguée dans les emplois médiocres, dans les postes sans éclat. S'annoncet-elle supérieure? elle se heurte aux conventions qui entravent son sexe et le martyre l'attend. Ses mouvements sont barrés; elle est sous la garde d'une famille; plus tard c'est un mari qui la tient en laisse ; eile vit sous la surveillance tracassière de l'opinion; elle ne saurait se dire libre; elle ne peut sortir à son gré, se montrer seule où il lui plairait d'aller ; elle n'est à son aise que dans son intérieur, et elle établit son empire dans sa maison.
Elle est condamnée aux travaux du ménage et elle est la gardienne du foyer. Ce rôle est terne assurément, et il faut pour le soutenir sans impatience le goût de l'activité machinale, le sommeil de l'habitude ; la chose domestique à organiser chaque jour est une toile de Pénélope assommante à souhait ; c'est l'œuvre éphémère par excellence toujours à recommencer. Que de temps donné à l'accomplissement de ces besognes matérielles dont on ne lui sait pas gré ! que d'application ensevelie dans des tâches qui ne reluisent pas ! Enfermée dans un horizon rétréci, tournant dans un va-et-vient de somnambule, se consumant en efforts mal récompensés, la femme s'ennuie.
III. La femme découvre l'ennui dans son cœur. Elle est tout entière imagination, sensibilité, caprice, et se confiant à des espoirs naïfs, la vie la malmène incessamment ; brouillée avec le réel qui est abominable, elle bâtit des pa-
lais dans le rêve, elle enfourche des chimères; elle n'aime ni le lieu où elle est, ni Tobjet qui est sous sa main, ni la destinée qui est la sienne ; elle jette son anneau à l'inconnu ; ses désirs sont des vols d'hirondelles qui s'en vont vers les cieux lointains.
Elle tend à !i'échapper d'elle-même, et elle se donne à la religion, asile des cœurs gémissants ; à Dieu qui ne repousse personne, qui se laisse adorer à merci. Les livres, la poésie, la musique, lui fournissent des mirages, des ailes. Mais l'amour est l'enchantement préféré, le songe qui l'accompagne jusqu'au déclin; elle se venge delà réalilé en lui opposant un monde qui n'est qu'à elle, où ne pénètre pas l'ennui.
IV. La femme veut qu'on l'amuse, qu'on vienne au se cours de son inertie. Son ennui est un vide intérieur, reflet de sa pauvreté mentale, un état de détresse. Elle convie auprès d'elle toute la société ; sociable avec excès elle afûne et assouplit sans relâche son sourire mondain ; elle cultive un peu dans tous les mondes des relations précieuses; elle tient commerce de causeries, de privautés, de gentillesses, de grandes et petites amitiés.
Sa porte est entrebâillée, et souvent son cœur est grand ouvert; elle sursaute de joie aux coups de sonnette, elle guette les pas dans l'escalier; elle s'attarde au dehors et dans ses visites ; elle tire en longueur les conversations par peur de l'isolement où elle va rentrer. Elle a sa cour, s'as-
sure une escorte, elle se crée des intimes par son affection prévenante et passionnée.
Oisive et Imaginative elle a un culte pour ceux qui la distraient ; elle tresse des couronnes de gloire aux artistes, aux écrivains, aux orateurs qui l'ont ravie, à tous ceux dont l'astre apparaît; ses yeux brillent au brio du virtuose, aux prouesses du causeur, au bagout du charlatan ; elle est la servante de l'apôtre, la convulsionnaire touchante des religions naissantes et des prophètes enflammés.
Et elle a besoin de rire I peu difficile alors, rien ne la met en joie comme la farce énorme, les plaisanteries désordonnées ; tout jongleur habile est son favori, le pitre le plus hérissé de grelots, le plus fertile en grimaces a ses applaudissements. Et son rire est léger, jaillissant, heureux, incompressible, il nie le sérieux et la dureté de la vie qui l'épouvantent, qui désolent sa faiblesse ; ou bien c'est un rire de vengeance, violent, strident, spasmodique, qui éclate comme un défi, qui est un sanglot déguisé.
V. L'ennui est le démon de la femme. Il la travaille continuellement ; il fait son humeur de chèvre, sa mobilité sautillante, sa couleur caméléon ; poupée qui danse aux ficelles de la mode elle revêt la livrée du jour et raffole du joujou nouveau ; ses toilettes sans cesse variées la renouvellent une heure, et son âme est le reflet irisé de ses costumes changeants, l'émanatioii voltigeante de ses atours, de sa brillante extériorité.
Elle sera curieuse jusqu'à Tindélicatesse, bavarde jusqu'à l'imprudence, agitée jusqu'à la folie. La situation humiliée qui est^la sienne lui donne parfois un air de conspiration, des traits crispés ; sa minorité irrévocable la tient dans un sourd agacement; son malheur est d'être femme, et cette pensée la dresse en ennemie de l'homme contre qui elle instruit des procès de jalousie, de haine, de méchanceté.
Il semble qu'elle soit déçue dans la volupté môme, et qu'elle doute de son plaisir jusque dans les bras de son amant. L'homme délire à sa vue, célèbre sa beauté, absorbe son charme comme un vin pétillant, comme une ivresse ; lorsqu'il prodigue à ce corps proclamé divin les caresses et les adorations, ses désirs éperdus l'étourdissent, ce sont ses sensations à lui qui le font dieu. Jouant un rôle stupide de table servie la femme s'est ennuyée et elle songe à la vengeance ; elle a son tour quand elle bafoue sans pitié l'amant agenouillé qui l'implore, et qu'elle introduit dans l'amour sa fantaisie perfide, ses caprices renversants.
^ VL La femme ne se cabre pas contre l'ennui, elle le tolère. Il arrive qu'elle n'en a pas conscience, qu'elle ne le définit guère ; sa pensée ne pénètre pas au cœur des choses pour conclure : Tout est vide î N'ayant ni plan ni programme, elle n'adresse pas à la fortune des sommations impérieuses, elle tire à la loterie son bonheur et fait son
lot du hasard prochain. Elle a reçu l'éducation de la servitude, des grilles et des verrous ; les yeux demi-bandés elle accueille en élu, en sauveur, le passant qui siffle sa chanson galante ; elle se coule et se fond avec tous les frissons de sa faiblesse dans la personnalité de l'homme qui lui demande de l'aimer.
Il est dans sa nature un trait prépondérant : la passivité. Pliante et malléable elle s'adapte aux pires circonstances ; elle endosse sans trop se faire prier sa déchéance même ; elle reçoit avec un sourire navrant les soufflets du malheur. Sa volonté vaut un désir d'enfant; ses larmes sont bientôt séchées; elle est exemptée du désespoir courant à l'abîme par son irréflexion, son insouciance, sa légèreté.
Ses façons d'être sont fourrées de prudence, capitonnées d'égoïsme ; elle ne se prodigue pas, marche à la suite ; elle tend à s'économiser par la lenteur, la paresse, l'art de se faire traîner ; ce qui lui importe c'est un abri sûr, la protection d'un cercle familier; enroulée sur elle-même, tombant à des habitudes endormies, sa torpeur est un lit de plumes, ne rien faire est sa sensualité ; trouvant un refuge dans le repos, goûtant la volupté vague de l'engourdissement, sa vie est un ennui qui s'ignore.
VII. La femme voudrait sortir de son ennui séculaire; elle aspire à la liberté, à l'affranchissement, à l'entière disposition d'elle-même ; elle se pose en rivale de l'homme détenteur de tous les privilèges; la reconnaissance de
ses droits lui conférera, pense-t-elle, un suprême épanouissement.
Que ces aspirations sont vaines ! que de risques à courir pour un gain douteux ! Son pouvoir n'est-il pas dans sa faiblesse exquise, dans sa grâce désarmée? A-t-elle une autre vocation que la caresse et le baiser? A se transformer en amazone virilisée, en guerrière au visage dur, elle abdique son charme certain, son indéfinissable sortilège.
L'ennui où elle est établie, qui est sa loi, fait sa langueur ravissante, son âme chimérique, l'énigme de son regard voilé; il est son secret irritant, diabolique, toujours à deviner. Et l'homme s'est exercé au langage fleuri, il a inventé le luxe, les arts de la paix, la gloire de la guerre, afin de séduire, d'exorciser l'ennui de la femme.