‹ L'ennui: étude psychologiqueChapitre 5 sur 60 · Le Goût du néant · texte numérisé non relu

Le Goût du néant

Prenant naissance dans une physiologie désorganisée, l'ennui, disons-nous, est commandé par des phénomènes somatiques. Dans une expérience de tous les jours, nous allons saisir son mécanisme. Je suis en excursion, en promenade ; mon pas est joyeux, la route m'invite ; j'ai des regards pour toutes les surprises de l'horizon et toutes les grâces du paysage. . . Soudain, après une durée plus ou moins longue, une voix inattendue prononce en moi : Je m'ennuie ! Que s'est-il passé? Un phénomène de fatigue. Les muscles se sont encombrés de déchets ; le -cœur bat tumultueusement ; le cerveau reçoit un sang qui s'altère ; notre pensée tout à l'heure inventive et Hîoulante, qui nous amusait par ses rencontres et ses cabrioles, se dérobe, tombe à un jeu difficile et criard; les yeux se voilent ; il faut rebrousser chemin ; c'est l'ennui.

L'ennui a ses crises qui sont la souffrance de l'âme portée à l'extrême.

L'ennui par épuisement, avec ses éléments pathologiques, a en propre des crises violentes aux paroxysmes effrayants. C'est une sensation de dessèchement, un arrêt •du mouvement vital, une congélation intérieure, ou en- -core une angoisse subite et affolée qui nous contraint de <îhercher, coûte que coûte, une diversion stimulante. Le trait saillant de cet état est l'intolérabiiité ; aridité sentie de notre vitalité, absence de courant qui nous porte, in-

capacité d*agir,il est une souffrance atroce ; c'est un ennui à crier, à devenir fou, à se rouler par terre, qui appelle un soulagement immédiat.

La crise d'ennui a d'autres formes. Elle sera l'apathie somnolente, la prostration comateuse, qui durent des journées, des semaines, dont nous avons grand'peine à sortir; elle produira les psychoses dépressives de l'être aplati et terrorisé ; ou bien elle est un moment fâcheux, l'obnubilation passagère qui nous contraint d'interrompre une lecture, une conversation, un travail. La cause organique, le plus souvent, se laisse saisir, mais avec un entêtement incroyable nous reportons au moral ce qui ressortit au physique ; nous oublions, par une vanité mal placée, qu'il faut rattacher aux ficelles dé la physiologie les raisons déterminantes de notre humeur, et nous convertissons en accès d'ennui tapageur un malaise fonctionnel qui est justiciable des manœuvres de l'hygiène.

L'ennui par épuisement tend à se consolider et devient un état chronique; il se fait sentir à nous par des lassitudes écrasantes, du désordre mental, des impulsions bizarres; il est l'enlizement de notre vie décroissante dans l'hypochondrie et l'impuissance, dans la défaîte et la maladie. Nous nous tâtons, et nous avons sous les doigts un froid de marbre ; notre pensée appelle au secours, et la léthargie qui nous gagne a raison de ses élans spasmodiques.

L'épuisement est un vice organique qui ne s'avoue guère,

L'ENNUI PAR ÉPUISEMENT i9

et no« croyons sottement aux miracles de la volonté*. Lorsque nom^ éprouvons la sensation pénible, exaspérante, de Tennui, aii lieu de débrouiller ses raisons profondes, il nous plaît d*)MCUser un défaut d'excitation ou un manque d'intérêt dans les objets environnants, et nous recourons, avec un empirisme brutal, aux excitants dangereux ou aux divertissements contestables.

Le remède rationnel de Tépuisement ne sawait être une excitation nouvelle, mais le repos. Il est vrai qu'il y a différentes manières de se reposer : il y a le sommeil, qui est le repos parfait, — et qui est une façon admirable de passer le temps, — et il y a des actes distrayants et sans conséquence qui valent comme gymnastique amusante et équivalents du repos (jeux d'adresse, sports).

Il est un ennui fruste, superficiel, à fleur de pensée, à fleur de peau, qui se montre et s'efface perpétuellement, qui se juge et se guérit lui-même; les symptômes suivants le dénoncent : la fatigue de l'attention, le ralentissement du cours de la pensée, un mouvement maladroit, un geste de mauvaise humeur. On peut le comparer à ces agacements mal définis qu'on soulage par un changement d'attitude, par un remuement de bras et de jambes; ou encore, à ces oppressions de poitrine, venant d'un manque

1. On a exagéré la puissaoce de la volonté pour consoler les hommes de leur faiblesse, et Goethe a prononcé cette parole fallacieuse : « On ne meurt que quand on le veut. »

d'air, asphyxies ébauchées dont on se délivre par des respirations suspirieuses.Ces passages d'ennui, — éclipses de la force nerveuse, — en rapport avec les oscillations du tonus mental, l'mstabilité des échanges biologiques, sont de tous les moments; nous les combattons instinctivement par des systèmes antagonistes de repos ou de diversion : on s'assoupit, on s'étire, on fait quelques pas, on allume une cigarette; ou bien, on sort, on se met en quête d'un ami, on court après une conversation agréable, on médite un instant de plaisir. Nous aspirons à être remis d'aplomb. Il est des heures où l'on a besoin d'une poignée de main, d'une parole ferme, d'un éclat de rire ; les yeux implorent une étincelle, les pieds appellent un tremplin.

L'épuisement profond et radical ne se laisse point amender, et il n'est pas davantage possible d'expulser l'ennui lié à un état pathologique que de régénérer un corps usé. Que faire contre l'irréparable? Il faudra organiser le repos avec des mesures extraordinaires; on se condamnera au sommeil, à tous les genres de sommeil ; on imitera l'immobilité et le calme des morts. L'entreprise est difficile, car le désir d'exister nous tourmente jusqu'à la fin, et l'épuisement, esquivé par les médiocres, est surtout le fait des prodigues, des émotionnels à usure rapide, des passionnés, des excessifs qui vivent de gageures et de surenchères, d'aventures et de folies, ac-

cumulent iYresses sur ivresses; exigent de leurs ner/s des tours périlleux qui frôlent la mort.

Les favorisés de la fortune, qui ont le choix des retraites et le goût de la décadence élégant, tournent leur épuisement en ennui doré ; les aristocrates de rïnlelligence aussi consentent au repos, à qui leur esprit lient lieu de tout, qui orneront les murs de leur tombe de maximes philosophiques : ils ont renoncé à bien dos Choses, hors toutefois à un sinueux sourire d'ironie où so résume le monde.

Peut-être les méditatifs de pensée riche et ciselt^e, munis de dédain transcendant et de quelque ai saucée, seront-ils les seuls à s'ensevelir dans un repos de iwori, où se dissimulent de subtiles jouissfiinces mentales ; le commun des hommes prisonniers de leurs halnludes, entraînés parleur sottise, parla folle vanité de vouloir jouir quand même, traite Tépuisement etTennui par m» appel furieux aux excitations redoublées et aux intoxications de toutes sortes : c'est le recours à Talcool, aux vins à pleins verres, au tabac, à la morphine, à TélLer, à tous les poisons de l'intelligence et de la volont^.^. Le système nerveux chavire un instant dans l'ivresse, y imîe la sensation d'aridité, d'impuissance, qui faisait sa torture ; rinstant est court ; au « tout en rose », — artificiel, succède le « tout en noir », — réel. Oh ! voilà bien une expérience vieille comme le monde ; elle n'instruit, ne corrige per-

sonne, parce que le fond des âmes, c'est le désespoir, et que rien ne prévaut, à certaines heures, contre son intolérabilité : du moins, sachons où nous mènent ces effroyables remèdes.

A cet ennui intolérable, sourd aux exhortations de la sagesse, on oppose encore ces émotions homicides: le jeu, aux secousses foudroyantes ; les gageures insensées, où Ton jongle avec le suicide. « Je me tuerais par plaisanterie », disait Maupassant à Tâme désespérée. Puis viennent les ébats dans la débauche, mortelle au cœur et à Tamour ; Tappel criminel aux perversités du désir, aux scélératesses morales : vices monstrueux, fantaisies néroniennes que relèvent les piments du sadisme, les jactances du cynisme.

Le moraliste a beaucoup à prêcher ici ; son éloquence sera répandue en vain ; Thomme convient de sa folie plus volontiers qu'on ne croit; il soutient en même temps qu'il ne saurait se passer d'elle ; il a avoué ; pour prix de son aveu il vous demande de reconnattre les fatalités qui le mènent.

L'ennui a ses victimes illustres qui, entre tous les hommes, l'ont subi à un degré peu commun ; ils furent ises héros, pour ainsi dire, et il a été chez eux pensée continuelle, inspirateur constant; appelons-les en témoi-

gnage, sans toutefois retracer des biographies, ni entasser des textes ; les personnages que nous citons appartien-

nent à Thistoire, et leurs œuvres sont entre toutes les mains; de brèves indications suffiront que chacun est libre de compléter. Nous nommerons M™« du Deffand, Chateaubriand, Musset, Maupassant.

Dans la catégorie des ennuyés par épuisement nous inscrivons d'abord M"»« du Deffand : c'est un cas type et fameux. La célèbre marquise a connu toutes les eiei talion s sensuelles et intellectuelles et, de bonne heure, désenchantée, elle agonise. Mais elle ne consent pas à cette mort anticipée; son cœur, son intelligence se révoltent; elle voudrait sentir, aimer; elle a la soif du bonheur; elle a trouvé la formule de son mal : la privation du seniiment avec la douleur de ne pouvoir s'en passer. Elle expose avec abondance et elle analyse avec une précision inexorable son ennui et ses causes ; recueillons dans sa vaste correspondance ses plaintes enflammées :

« Ignorez-vous que je déteste la vie, que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console point d'élre née». » « Je ne trouve en moi que le néant. , . Je suis donc forcée à chercher à m'en tirer; je m'accroche où je peux, et de là viennent toutes les méprises, tous les mécontentements journaliers, et un dégoût de la vie qui est peutôlre bon à quelque chose; il me fait supporter patiemment les délabrements de la vieillesse, et diminue la vivacité

i. Lettre à H. Walpole, en i767. Correspondance complète de la marquise du Deff'and, publiée par M. de Lescure; Paris, Pion, 1865.

et la sensibilité pour toutes choses *. » « Je ne crains au monde que Fennui ; tout ce qui peut l'écarter me convient; je n'ai point le bonheur de me suffire à moi-même ; peu de lectures m'amusent, et les réflexions m'attristent infiniment. Je ne suis point un certain Père de la Tour, qui n'était jamais plus heureux, disait-il, que lorsqu'il jouissait de lui-même. Il s'en faut bien que je lui ressemble; il n'y a rien que je ne préfère aune pareille jouissance. Je ne suis point née gaie ; le passé ne me rappelle que des chagrins et des malheurs ; l'avenir ne me promet rien d'agréable*. » Elle scrute toute chose à fond et s'en démontre ingénieusement le vide. <r II faut avouer, dit Scherer, qui lui consacre une longue étude *, qu'elle semble prédestinée au mal qui va l'envahir tout entière. Elle a cette délicatesse de goût qui rend les natures distinguées si vulnérables, et ce discernement qui, pénétrant sous la surface des choses, en trouve d'abord le fond, c'est-à-dire l'insuffisance. Elle connaît le monde et elle s'est aperçue depuis longtemps, dit-elle, qu'on peut diviser les hommes en trois classes : les trompeurs, les trompés et les trompettes. Il y a des imbéciles qui l'assomment de leurs lieux communs, et il y a des hommes de talent qui sont bas, faux, jaloux. . . Elle a porté sur elle-même un

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