CHAPITRE XVI
L'ennui n'a trouvé son expression en littérature qu'en des temps récents et les premières confidences qui nous sont faites à son sujet remontent au dix-huitième siècle. S'il ne s'est pas exprimé plus tôt, c'est qu'il était dans l'âme humaine un malaise confus, non encore isolé par la réflexion et l'analyse; et il n'avait point revètu'*cette intensité douloureuse qui lui a donné conscience de luimôme.
L'homme a gémi de tout temps sur son état misérable, sans que le désespoir prit complètement possession de son cœur. Il dut reconnaître de bonne heure que ses jours sont comptés, que le mal est souvent triomphant, que nul n'échappe aux tourments de l'existence. Le pessimisme figure la systématisation de nos plaintes; il est un jugement d'ordre général, une théorie de la vie; on peut y adhérer tout en conservant par ailleurs un entrain robuste,
le goût de Faction, l'espoir des améliorations futures ^ L'ennui oflfre un caractère différent ; il a en nous ses racines, personnelles et profondes, plongeant dans la sensibilité du sujet; ses raisons dominantes se trouvant être un épuisement de la vitalité, et le sentiment pratique du néant de tout, il n'admet pas le recours à l'illusion; il conclut au découragement sans remède. Mal individuel fait de fatigue et de désespérance ; mal de décadence ; mal aristocratique qui se développe chez ceux dont la pensée a trop de nuances et dQs raffinements pervers, l'ennui a parlé à son heure en littérature, quand l'homme est descendu dans son être intérieur et a reculé d'effroi devant son âme vide.
Le romantisme né avec Rousseau et Chateaubriand, émancipe le moi; la Révolution émancipe l'individu; le dix-huitième siècle entasse les négations et les iniines, affirme la nécessité d'un bonheur nouveau. M.^^ du Deffand, toute pénétrée d'incrédulité et de désespoir, analyse avec une précision cruelle l'ennui qui est sa torture. Bientôt les penseurs, les poètes, voix de leur temps, dénonceront à l'envi le mal qui s'empare de l'humanité que sa vieillesse abat.
Cioethe dira l'insuffisance de la science, les angoisses de la pensée aux prises avec l'énigme de la création [Faust];
1. Voir Brunetière, « La Philosophie de Schopenhauer et les conséquences du pessimisme y>^ Essais sur la littérature contemporaine^ 1892.
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le conflit d'une individualité libre avec la réalité sociale {Werther); Chateaubriand avoue dans B^we Fimmensité, la frénésie, la mélancolie infinie de son désir; Byron, Musset traduisent en chants passionnés qui sont de purs sanglots la détresse de leur cœur et les épuisements mortels de la volupté.
Que s'est-il passé? L'homme a sondé le fond des choses et a touché du doigt leur triste mécanisme ; Dieu et les prestiges qui lui faisaient cortège se sont évanouis; l'égoïsme de chacun s'est ouvertement déclaré; on proclama le droit divin de la passion, le droit à la jouissance ; l'infini fut ramené du ciel en terre; nous réclamons des créatures qui palpitent dans nos bras le bonheur qu'on attendait jadis de l'éternité. — Mais nos désirs nous trompent et nos forces nous trahissent; notre orgueil, un jour, a les reins cassés; nos aspirations impuissantes vont se perdre dans l'ennui.
Après les œuvres lyriques où le cœur est mis à nu, après les Confessions et les Mémoires où le moi hypertrophié s'étale, et qui nous livrent avec une sincérité vaniteuse le fonds plus ou moins trouble des âmes, le roman sous une forme impersonnelle a été un révélateur de l'ennui. Le roman du dix-neuvième siècle, imitant les allures de la science, s'est rapproché de la réalité; il l'a jugée indigne et méprisable; il a pris à tâche de bafouer la vie qui nous trompe, de faire ressortir sa scélératesse et sa fati«
gante inutilité. Ainsi en va-t-il chez Flaubert et chez Maupassant, où Tennui est directement mis en scène, et prend les formes de Tironie cinglante, du scepticisme dédaigneux. — Le roman réaliste est celui qui entreprend de nous dire toute la vérité. Il a produit au jour avec une abondance exubérante des ratés, des imbéciles, des vaincus, tous gens lamentables qui ne parviennent pas à soulever le poids de leur condamnation. Il ne fait point sa place à l'idéal, et nous peint la vie comme laide, nauséabonde, absurde et hôte. Sa philosophie, ou l'idée qui l'inspire, est que tout se ramène à un néant agité et à l'ennui ^ Ceci dit, et tout en reconnaissant qu'il faut faire très large la part qui revient à l'influence de l'ennui dans les tendances nouvelles de ceux qui écrivent, il est aisé de remarquer que le mal que nous décrivons ne tient pas à beaucoup près dans la littérature la môme place considérable qu'il a dans la vie de tous les jours. La raison est que l'ennui est en soi un sentiment dépourvu de Variété, monocorde, analogue en cela à la douleur physique; on n'en saurait tirer une action sans abandonner sa donnée première, sa définition, qui est le dégoût d'agir ; il ne se prête pas à des incarnations multiples, infinies, diverses, comme l'amour, par exemple; ses stigmates les plus saillants font se ressembler les caractères qu'il
1. Cette idée est notamment la thèse fondamentale du roman russe.
marque de sa griflfe. La littérature, d'autre part, qui a pour mission de nous amuser, de passionner les imaginations, n'est pas le miroir absolument fidèle de la vie; elle est son interprète, et un art qui a ses exigences. Et peutêtre l'ennui, sentiment souvent caché, enveloppé, pris dans un alliage, ne saurait être mis en lumière que par le travail patient des moralistes et des penseurs.
C'est pourquoi nous voudrions retenir ici une œuvre célèbre et peu lue, oubliée, où l'ennui forme le sujet tout entier : nous voulons parler de YObermann de Senancour.
Oberinann parut en i804, mais ce livre ne rencontra ses lecteurs et ses admirateurs qu'aux environs de 1830, quand le mal du siècle eut touché nombre d'esprits qui mesuraient avec là disparition de l'ancien ordre de choses l'étendue des pertes que l'âme humaine avait faites. Le héros pitoyable qui exhale dans ces pages presque autobiographiques sa lamentation continue, relève toutefois moins des événements que de lui-même. Son bêlement plaintif est le commentaire de la maxime de La Rochefoucauld : « La faiblesse est le seul défaut que l'on ne saurait corriger. » L'ennui d'Obermann a sa source dans un vice radical de sa physiologie, dans une malformation de son être ^ Il s'agit d'un état de débilité organique à jamais irrémédiable qui le condamne à une existence imparfaite,
1. Obermann serait rangé aujourd'hui parmi les neurasthéniques. C'est un inachevé, un infantil, un débile incurable.
mutilée. Obermann ne peut prétendre à une vie forte et pleine ; il ne lui est pas non plus possible de se délecter dans son être intime ; il ne se môle point aux hommes ; il ne prend point sa part de la commune activité. A la vérité, ses dons difficiles à utiliser sont une sensibilité exquise et une imagination ardente qui le font aspirer de tout son pouvoir au bonheur et à la découverte de son harmonie. L'intérêt du livre est dans le débat perpétuel ouvert entre cette impuissance qui se juge, et des aspirations qui font effort avant d'abdiquer. Le douloureux problème est retourné de cent manières, scruté à Taide d'une psychologie exercée, mais la conclusion est toujours dans le retour à Tennui qui devient ici résignation plutôt que désespoir.
Dès les premières lignes où il s'analyse, Obermann dénonce avec une netteté sans réplique sa répugnance invincible pour la vie active : « On voulait que je fisse ce qu'il m'était impossible de faire bien ; que j'eusse un état pour son produit, que j'employasse les facultés de mon être à ce qui. choque essentiellement sa nature. Aurais-je dû me plier à une condescendance momentanée ; tromper un parent en lui persuadant que j'entreprenais pour l'avenir ce que je n'aurais pu commencer qu'avec le désir de le cesser ; et vivre ainsi dans un état violent, dans une répugnance perpétuelle ? Qu'il reconnaisse l'impuissance où j'étais de le satisfaire, qu'il m'excuse. . . Je n'ai pu renoncer à être homme, pour être homme d'affaires. »
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Nul moins que lui n'est apte à faire un métier, c'est-àdire à remplir un service public ; il montre cette complexion lézardée et frêle qui rend assurément impropre à marcher à l'ordre, à porter des fardeaux ; il est aussi un sensitif délicat, tourmenté, doté pour son malheur d'une sensibihté quasi-maladive qui ne s'adapte volontiers ni aux conventions sociales, ni au formalisme rigoureux d'une profession : « J'interrogeai mon être, je considérai rapidement tout ce qui m'entourait ; je demandai aux hommes s'ils sentaient comme moi ; je demandai aux choses si elles étaient selon mes penchants, et je vis qu'il n'y avait d'accord ni entre moi et la société, ni entre mes besoins et les choses qu'elle a faites. »
Il sent bien que son incapacité de vivre a des causes profondes sur lesquelles la volonté n'a pas d'action : « J'oflfris successivement à mon cœur ce que les hommes cherchent dans les divers états qu'ils embrassent. Je voulus même embellir, par le prestige de l'imagination, ces objets multipliés qu'il proposent à leurs passions, et la fin chimérique à laquelle ils consacrent leurs années. Je le voulais, je ne le pus pas. Pourquoi la terre est-elle désenchantée âmes yeux? Je ne connais point la satiété, je trouve partout le vide. »
Il rattache la flétrissure de son être à un épuisement précoce : a Vous le savez, j'ai le malheur de ne pouvoir être jeune : les longs ennuis de mes premiers ans ont
apparemment détruit la séduction. Les dehors fleuris ne m'en imposent pas... Mon cœur, encore fatigué du feu d'un âge inutile, est flétri et desséché comme s'il était dans l'épuisement de l'âge refroidi. Je suis éteint, sans être calmé. Il y en a qui jouissent de leurs maux, mais pour moi tout a passé : je n'ai ni joie, ni espérance, ni repos ; il ne me reste rien ; je n'ai plus de larmes. »
Son bonheur sera tout intérieur : il doit le tirer de la connaissance approfondie de lui-même. « Poursuivi jusque dans le triste repos de mon apathie habituelle, forcé d'être quelque chose, je fus enfin moi-même... Je me dis : La vie réelle de l'homme est en lui-même, celle qu'il reçoit du dehors n'est qu'accidentelle et subordonnée... C'est dans l'indépendance des choses, comme dans le silence des passions que l'on peut s'étudier. Je vais choisir une retraite dans ces monts tranquilles dont la vue a frappé mon enfance... »
Mais une vie pareille, qui n'est que l'acceptation hébétée d'un sort misérable, est une triste chose : u J'ai connu l'enthousiasme des vertus difficiles; dans ma superbe erreur, je pensais remplacer tous les mobiles de la vie sociale par ce mobile aussi illusoire. . . L'illusion a duré près d'un mois dans sa force ; un seul incident l'a dissipée. C'est alors que toute l'amertume d'une vie décolorée et fugitive vint remplir mon âme dans l'abandon du dernier prestige qui l'abusât... Quelle destinée que celle où les
douleurs restent, où les plaisirs ne sont plus I Peut-être quelques jours paisibles me seront-ils donnés ; mais plus de charme, plus d'ivresse, jamais un moment de pure joie ; jamais ! et je n*ai pas vingt et un ans I et je suis né sensible, ardent I et je n'ai jamais joui ! »
Il a eu pourtant ses éclairs de jouissance, élans spasmodiques, extases convulsives de l'imagination et de la sensibilité : « Indicible sensibilité, charme et tourment de nos vaines années ; vaste conscience d*une nature partout accablante et partout impénétrable, passion universelle, sagesse avancée, voluptueux abandon; tout ce qu'un cœur mortel peut contenir de besoins et d'ennuis profonds, j'ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable. J'ai fait un pas sinistre vers l'âge d'aflfaiblissement; j'ai dévoré dix années de ma vie. »
Il ne saurait soutenir de telles ardeurs, il est fait pour rêver la vie, et non pour y prendre part; retiré dans son impuissance, il regarde les vivants s'agiter, comme un prisonnier voit le monde à travers les barreaux de sa prison : « De doux climats, de beaux lieux, le ciel des nuits, des sons particuliers, d'anciens souvenirs, les temps, l'occasion; une nature belle, expressive, des affections sublimes, tout a passé devant moi, tout m'appelle et tout m^abandonne. Je suis seul, les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent dans lui, elles attendent : me voilà dans le monde, errant, solitaire
au milieu de la foule qui ne m'est rien, comme l'homme frappé, dès longtemps, d'une sui*dité accidentelle, et dont l'œil avide se fixe sur tous ces êtres muets qui passent et s'agitent devant lui. Il voit tout, et tout lui est refusé ; il devine les sons qu'il aime, il les cherche et ne les entend pas ; il souflfre le silence de toutes choses au milieu du bruit du monde . . . Tout existe en vain devant lui, il vit seul, il est absent dans le monde vivant. »
L'ennui le tient par moments dans une agitation pénible et délirante : « Je vais dans les bois avant que le soleil éclaire, je le vois se lever pour un beau jour, je marche dans la fougère encore humide, dans les ronces... Un sentiment de ce bonheur qui était possible m'agite avec force, me pousse et m'oppresse. Je monte, je descends, je vais comme un homme qui veut jouir; puis un soupir, quelque humeur, et tout un jour misérable. » Et encore : « Il y a dans moi un dérangement, une sorte de délire, qui n'est pas celui des passions, qui n'est pas non plus de la folie : c'est le désordre des ennuis; c'est la discordance qu'ils ont commencée entre moi et les choses ; c'est l'inquiétude que des besoins longtemps comprimés ont mise à la place des désirs. »
Il a reçu son mal avec la vie : la mélancolie est au cœur de son être : « Après une enfance casanière, inactive et ennuyée, si je sentais en homme à certains égards, j'étais enfant à beaucoup d'autres. Embarrassé, incertain.
pressentant t&ml peut-être, mais ne connaissant rien, étranger à ce qui m'envîrowMÎI; ie n'avais d'autre caractère décidé que d'être inquiet et matt^wreux. • . Je m'ennuyais en jouissant, et je rentrais toujours triste. »
Sa plainte revêt un tour concret lorsqu'il dit : « Toujours attendre, et ne rien espérer ; toujours de l'inquiétude sans désir, et de l'agitation sans objet ; des heures constamment nulles ; des conversations où Ton parle pour placer des mots, où Ton évite de dire des choses; des repas où on mange par excès d'ennui ; de froides parties de campagne dont on n'a jamais désiré que la fin ; des amis sans intimité ; des plaisirs pour l'apparence ; du rire pour contenter ceux qui bâillent comme vous; et pas un sentiment de joie dans deux années ! »
Il délibère sur le suicide, et son ennui devient parfois de la colère; l'univers lui apparaît dans son horreur inexpliquée, la société dans ses mensonges et sa vanité; il essaie des excitants (le viu, le thé), pour avoir raison de cet état abominable. L'âge survient qui apporte l'apaisement de l'ennui ; il vivra par curiosité, par habitude ; il ne souhaite ni ne craint la mort, et il s'ingéniera à tromper le temps jusqu'au bout : « Je suis bien changé, vous dis-je. Je me rappelle que la vie m'impatientait et qu'il y a eu un moment où je la supportais comme un mal qui n'a plus que quelques mois à durer. Mais ce souvenir me paraît maintenant celui d'une chose étrangère à
moi. . . Je ne vois pas du tout pourquoi partir, comme je ne vois pas bien pourquoi rester. Je suis las ; mais, dans ma lassitude, je trouve qu'on n'est pas mal quand on se repose. Lji vie m'ennuie et m'amuse. Venir, s'élever, faire grand bruit, s'inquiéter de tout, mesurer l'orbite des comètes, et, après quelques jours, se coucher sous l'herbe d'un cimetière, cela me semble assez burlesque pour être vu jusqu'au bout. . . Je reste encore quelques heures sur la terre. Nous sommes de pauvres insensés quand nous vivons; mais nous sommes si nuls quand nous ne vivons pas ! Et puis on a toujours des affaires à terminer : j'en ai maintenant une grande, je veux mesurer l'èau qui tombera ici pendant dix années. . . »
Ces citations suffisent pour marquer l'intérêt de ce livre unique et donner un dessin sommaire de son héros. Obermann est le représentant sans pareil de l'ennui absolu et sans remède, fait d'impuissance qui se juge et du sentiment du néant de tout. Il n'y a nulle autre figure à lui comparer dans la fiction, et si nous cherchons dans la réalité un personnage approchant, nous aurons nommé Leopardi. Le poète italien, victime d'une destinée atroce, profère celte même plainte perçante et désespérée ; il établit, sans recours possible, la souveraineté de 1' « infélicité » et de l'ennui, et nous enseigne, avec une conviction redoutable, que le secret de ce monde est le néant.