Voltaire à Af- du Deffand
Se comparant à M"* de Séyîgné, et s*humiliant dans la comparaison , elle disait d'elle : « ... Je ne ressemble en rien à M"® de Sévigné ; je ne suis point aflfectée des choses qui ne me font rien; tout l'intéressait, tout réchauffait son imagination : la mienne est à la glace. Je suis quelquefois animée ; mais c'est pour un moment : ce moment passé, tout ce qui m'avait animée est effacé au point d'en perdre le souvenir. » « M"^^ de Sévigné, ajoute Sainte-Beuve, à qui nous empruntons cette dernière citation, avait su ménager sa vie et sa sensibilité '. » L'aspect extérieur de M°»« du Deffand trahissait l'irrémédiable usure; on a tracé d'elle ce portrait saisissant : « Lorsqu'elle ne s'animait pas en causant, son visage très pâle avait l'expression d'une tristesse morne et on remarquait, dans toute sa personne, une sorte d'immobilité rigide qui avait quelque chose de frappant. Elle causait toujours avec agrément, mais elle avait au fond une grande paresse d'esprit et se peignait très bien en disant « qu'elle aimait flotter dans le vague. » « Elle ne disputait point, dit M"»« de Genlis, car elle était si peu attachée au sentiment qu'elle énonçait qu'elle ne le soutenait jamais qu'avec une sorte de distraction. Il était presque impossible de la contredire car elle n'écoutait pas, ou elle paraissait céder et se hâtait de parler d'autre
i. Causeries du lundi, t. XIV.
chose * . . . » a Après tout, qu'est-ce que cela me fait? » s'écrie-t-elle un jour qu'elle a failli s'intéresser à un événement quelconque. On ya loin avec ce refrain-là : on peut l'appliquer à tant de choses !
L'ennui de Chateaubriand a défrayé abondamment la critique : il est tenu pour authentique en dépit de ses poses suspectes et de son panache. En lui assignant pour cause essentielle l'épuisement, nous lui enlevons un peu de la poésie dont le fastueux ennuyé enluminait ses états d'âme; grandiloquent et fou d'orgueil, nul moins que lui n'eût admis les humbles explications psycho -physiologiques. Quoiqu'il ait essayé bien des attitudes et des ambitions, et qu'il fût souple en ses métamorphoses, goûtant par-dessus tout l'inconstance, il fut un épuisé précoce, un désenchanté rapide, le créateur orgueilleux du désir moderne, désir conscient, cynique, insatiable de jouir et de dominer, d'être un des maîtres de ce monde, puisqu'après tout le ciel est vide, et que la terre est un- royaume que l'efiFort dés générations embellit merveilleusement. « Il a porté le désir à un tel degré de violence, il a tendu si fort ce grand ressort de la vie, qu'il a semblé lui donner de nouvelles applications et presque inventer une nouvelle passion, pour laquelle on dut chercher des noms nouveaux. « La langueur secrète », le « vague des passions »,
1. Le président Hénault et M^du Deffand^ par Lucien Perey; Paris, Galmaim Léry, 1893.
le « mal du siècle », tout ce qui fait la substance de René y -deâ œuvres postérieures oùrécrivain a développé /?<^n^, et euûn du romantisme sorti de ses œuvres, tout cela peut se résumer dans cette vieille chose et ce vieux mot, le désir «. » Chateaubriand est un épuisé du désir et du rêve, gardant de la tenue, et il eut des suc<;esseurs qui furent plutôt des épuisés de la sensualité grossière et de Talcool, se compromettant en de mauvais lieux. René fait des orgies d'imagination. Le Fantasio de Musset demande au vin de porter son rêve. «Fantasio, c'est René après boire*. » Chateaubriand pèse le néant des affections qu'il recherchait avidement, et en revient toujours à se caresser lui-môme ; d'autre part l'action qu'il a tentée sous bien des formes l'a vite fatigué. « Nul n'a plus vécu par rimagination, dit de lui M. G. Lanson ^ : son orgueil et son inertie y trouvèrent également leur compte. . . Dès l'enfance il trouve dans le rêve d'immédiates et absolues jouissances, des conquêtes faciles et complètes; il se fit un monde en idée, et se sentit maître du monde. Il se donna toutes les joies, toutes les grandeurs sans avoir besoin de personne : et il se sentit au-dessus de l'humanité. Son orgueil et son imagination l'emportèrent dans llnfini. — Que peut-il sortir de tout cela ? Une poignante sensation
1. Melchior de Vogué, Une Ame de désir; Heures d'histoire, p. 79.