Mot de Gaston Deschamps
Z, Histoire de la littérature fi^ançaise y i%^^.
de vide, un long bâillement,, un ennui sans mesure. Chateaubriand avait attaché toute sa vie à son moi. Il avait pris pour fin la sensation, et non Faction. Il demandait la jouissance au rêve, et non à la réalité. Mais la sensation s'émousse ; il faut la renouveler sans cesse. Le rêve attt^int en un moment, épuise aussitôt la jouissance. Renonçant à réaliser dès qu'il avait rêvé. Chateaubriand retombait dans son néant, Tâme vide et désoccupée. L'éternelle adoration de son moi grandiose Taccablait à la longue : il ny a que Tégoïsme actif qui soit un égoïsme content. L'égoïsme sensitif est triste. » Mais les souffrances vaporeuses et compressibles de Timagination ne sauraient à elles seulr^s créer l'épuisement ; Timaginaire, manié par nous, ne nous travaille pas autant que le réel, dont nous ne sommes pas maîtres ; le bon jeune homme qui dit avoir beaucoup soiilfert dans ses rêves blessés, n'en garde pas moins une âme naïve et molle : il n'a pas été broyé sérieusement. Les souffrances plus rêvées que vécues sont une musique lointaine. Si, au contraire, notre bourreau s'appelle réaliti% nous sortons de ses mains brutales, durcis et transformés étrangement. Chateaubriand dut son ennui sincère et incurable à ses dépenses mentales de rêveur passionné, à son manque de croyance et de souffle*, aux réalités du
1. Il lui arrive de dire: « En dernier résultat, tout m'étant égal, je n hisistais pas. En politique, la chaleur de mes opinions n*a jamais excédi'^ U longueur de mon discours ou de ma brochure. • En politique, en amour, en tout.
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temps qui lui furent cruelles, à son sentiment du néant de la vie qu'il a tant de fois affirmé, et qui lui était révélé dans son horreur familière par les démarches de son propre égoïsme *.
Alfred de Musset, après un fougueux départ passionnel, après avoir brandi un programme frénétique de jouissance surhumaine, s'abat, échoue dans Tennui si tôt, si profondément, si tristement, que Fépuisement organique chez lui n'est pas contestable •. Entendez-le crier sa gageure insensée de sensitif forcené et de poète romantique :
médiocrité I celui qui pour tout bien
T'apporte à ce tripot dégoûtant de la vie.
Est bien poltron au jeu s'il ne dit : « Tout ou rien I »
« Il a trop demandé aux choses, a dit laine «, il a voulu d'un trait, âprement et avidement, savourer toute la vie ; il ne l'a point cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée
i. Voici quelques-unes des paroles où Gliateaubriand exprime son ennui : « Depuis le commencement de ma rie je n'ai cessé de nourrir des chagrins : j*ea portais le germe en moi, comme Tarbre porte le germe de ses fruits... Je m*ennuie de la rie ; Tennui m*a toujours déroré. Pasteur ou roi, qu'auraisje fait de ma houlette ou de ma couronne ? Je serais également fatigué de la gloire et du génie, du trayail et du loisir, de la prospérité et de Tinfortune... » Et encore : « Rassasié des plaisirs de mon âge, je ne royais rien de mieux dans l'avenir, et mon imagination ardente me privait encore du peu que je possédais... » U reporte cette disposition découragée à l'instant même de sa naissance : « Je n'avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. »
2. L'explication du caractère de Musset, fait d'instabilité et d'inquiétude, par un épuisement rapide, est donnée par M. Ribot, dans son livre, La Psychologie des sentiments, p. 412. Paris, F. Alcan.