CHAPITRE XVII
e vrai nest pas toujours vraisemblable, a dit un profond observateur des choses de ce monde. Les e'véncmens réels de la vie vont au-delà de ceux qu'on Ht dans les romans ; il y a des faits vrais que peu d'auteurs oseroient rapporter comme tels, de même qu'il y a des ciels que peu de peintres oseroient transporter dans
leurs tableaux.
La première reflexion que je fis quand je fus rendu à moi-même, c'est que je n'avois d'autre preuve de la ve'rité de la narration d'Ellinor, que son propre te'moignage. Je l'envoyai chercher pour l'examiner avec plus d'attention. Craignant par un air de
sévérité d'effrayer son imagination, cl de n'en pouvoir plus rien obtenir de vrai, j'affectai un air plus calme encore que de coutume. Je la reçus, nonchalamment étendu sur un sofa, et je la questionnai comme pour satisfaire uniquement mon oisive curiosité.
| Je vous ai avoue', me répondit-elle,
la vérité toiit entière pour procurer à votre esprit la tranquillité' que n'a plus
eue le mien depuis le moment où mon projet m'est entré dans la tête jusqu'à ce jour. Vous vous souvenez du coup que vous reçûtes à la téle^ non pas vous, mais le petit Lord, Christy qui est là-bas. Le coup étoit terrible, l'enfant tomba sur un garde-feu, des mains d'une nourrice qui étoit ivre; il n'avoit encore que trois jour?.
(( Je me souviens d'avoir entendu
mon père parler /Tun accident de
jcetto espèce, qui ni arriva quand j c-
tois enfant. M
h Ce fui cet accident qui le décida
à retirer son fils des mains de la nourrice de Dublin et de ceux qui entouroient Lady Glenthorn, car ils la soignèrent si mai, qu'ils furent ta cause xle sa mort. Il dit qu'il vouloit que 60 n fils unique et son héritier fut nourri par une femme saine dans une chaumière , et d'une manière trèssimple comme lui son père et toute sa famille l'avoient été- Il m'envoya chercher, et lui-même il me mitdans les mains le petit lord qui ètoit dans ce moment d'une de'licatessc extrême; car il sortoit à peine des mains des chirurgiens ; sa tète commencent à guérir et à se cicatriser, et Milord dit que les médecins n'en approchevoient plus- Ainsi je le pris, c'est-à-
dire, Christy cl vous dans une maison proche Je la nier h cause des bains, et je lui donnai lous mes soins. Milord venoit le voir souvent quand il etoit à la campagne. Il retourna ensuite à Dublin, j'c'lois seule dans une maison où il ne venoit personne, et l'enfant e'toit très-malade, et vous, vous étiez aussi fort et aussi bien portant qu'enfant qu'on ait jamais vu, et je crus,
une nuit, qu'il alloit mourir dans mes >ras. Il étoil bien mal , bien mal; je e balançois pour apaiser ses soufrances ; et je pensois que ce sci oit itie si ce jeune seigneur y fils unique t héritier, venoit à mourir; que la ortune de son père iroit on ne sait ù, et quelle peine Milord ressentioit en apprenant sa mort. Je me d> is qu'il seroitbien heureux s'il avoit n enfant aussi fort et aussi beau que
ur. 2
Vous l'étiez; et que vous seriez bie:
heureux aussi si vous étiez a la place du petit Lord. Une idée mevinttoutà-coup dans la tétc ; quel mal y au roi til de vous échanger? Je croyois que le vrai Mi lord alloit mourir j et quel avantage ne seroit-ce pas pour nous tous, si l'enfant mort e'toit enterré comme le fils de la pauvre Ellinor O'Donoghoe, et que personne n'en sût rien. Si c'étoit une mauvaise aclion, ce fut certainement le démon qui me l'inspira ; sans lui je n'aurois jamais pensé à une chose pareille, car j'ai toujours été une pauvre femme qui n'entend rien aux affaires du monde. Mais dans une minute ta dé-
mon me conseilla et me montra comment je devois faire. Vos yeux, vos cheveux étoient delà memeeouleu<;
quant au reste il n'est pas nécessaire
de vous dire combien cria change vite a cet Age. Milord ne tlevoil pas Venir de sitôt deDublin, et comme il n'éloit pas probable que le vrai Lord vécût, cela tranquillisa ma conscience, et d'ailleurs je croyois qu'il valoît mieux que le père cul un enfant quelconque , que de n'en point avoir du tout. Aussi quand milord vint, l'enfant que je lui présentai ce fut vous. Il me donna de grands éloges sur le soin que j'avois eu de son filsj il vous trouva charmant; je ne vis de es jours un père plus content; ç'auroit été un meurtre de lui dire la vérité, après que mon mensonge Pavoit rendu si heureux. .Pavois une grande • peur qu'il ne voulut vous ôter votre bonnet pour voir la cicatrice ; je ne voulus pas permettre qu'il vous loucha t la uHe d'aucune manière; je lui dis
que vous étiez trop sensible et trop tendre depuis votre chute et qu'il vous feroit crier s'il vous touchoit; ce qui arriva, car, Dieu me le pardonne, quand il voulut approcher sa main de votre tête, je serrai fortement le cordon qui étoit sous votre cou, et je vous fis pousser les hauts cris. Ainsi il n'en fut plus question, je vous eus avec moi à la maison ; et en peu de temps votre chevelure poussa et s'épaissit. Je n'eus plus aucune inquiétude, car tout arriva comme je l'avois prévu , si ce n'est que le jeune lord ne mourut point , et c'est Lien étonnant, car on ne vit jamais un enfant si souvent malade , si languissant ; et tout le monde disoit : il est impossible que cet enfant parvienne jamais à l'âge d'homme. Cela xne tranquillisa beaucoup sur ce
que j'avoîs fait : car ne valoit-il pas Lien mieux qu'une grande famille eût un héritier que (le n'en point avoir, et suppose' que personne ne lie sache, je faisais son bonheur et le voire.
Ainsi donc, je me chargeai de Christy comme on l'appelle maintenant, je l'aimai comme mon propre enfant , non qu'il fut aussi aimable qu'Ody ou mes autres enfans, mais je n'ai jamais mis de différence entr'eux.Il ne pourra jamais dire que j'aie e'te pour lui une mauvaise mère, je ne lui ai jamais fait tort qu'une fois en le changeant en nourrice, mais il n'en sait et n'en saura jamais rien. Ainsi, mon cher,
tout va bien, ayez l'esprit tranquille.
Voilà toute la Vérité de l'histoire que que vousjm'avez demandée. »
« Mais enfin , Ellinor , elle est étrange cette histoire, pour la croire
je nai que votre parole, et peut-être abusez-vous de la confiance que j'ai en vous pour me faire ajouter foi a vos discours. »
Plaît-il Milord, me dit-elle en s'avançant comme si elle ne m'eût pas entendu ou qu'elle ne m'eût pas com-
pris. .
Ellinor, je vous dis qu'après tout, je nai que votre parole peur preuve de l'histoire que vous m'avez racontée.
Et n'est-ce pas assez; est ce qu'il est nécessaire d'en donner une autre?
Au reste,si vous en voulez une, il n'est pas besoin d'aller bien loin ; il suffit de vérifier la cicatrice ; si Ckristy demain étoit rasé, vous la verriez aisément, elle est assez profonde; mais portez vous-même la main à votre tête vous n'y trouverez pas la moindre marque, et l'on n'en verroit aucune si l'on vous
coupoit les cheveux dans le moment.
Mais voulez-vous une autre preuve? Je chirurgien qui a soigne la blessure de l'enfant avant qu'on me l'envoyât, ne
l'a sûrement pas oublie', et il vous dira tout. Ainsi, pour celai rcir vos doutes voyez-le mon cher ; niais ne lui permettez pas de vous toucher la tête,, car ne trouvant pas la cicatrice, la question que vous lui adresserez pour-
roit lui faire naître des soupçons.
Où demeure- t-il?
A douze milles d'ici.
Il est encore vivant?
Oui, a moins qu'il ne soit morfc depuis la chandcleur. •
D abord je voulus lui écrire, mais craignant par-là de me compromettre,, j'allai le trouver. Il a\ oit renonce à sa profession, et jouissoit tranquillement
du fruit de ses travaux sur la fin de ses
jours C'étoit un caractère singulier; il avoit conserve de son premier état du goût pour Panatomie* et formoil un cabinet de curiosités. Je le trouvai qui vcnoit de pécher dans un lac des cornes de renne, dont il avoit besoin pour compléter un squelette de cet animal. Je me présentai à lui en témoignant le désir de voirson muséum ; jv? lui parlai d'un os de géant qui avoit été trouvé dans mon voisinage, et par suite de cette conversation, je lui rappelai la merveilleuse cure qu'il avoit opérée sur ma téte lorsque j'étois enfant.
(( Un coup à la téte, Milord, je m'en souviens parfaitement, Cétoit une terrible blessure, surtout pour un enfant; je suis charmé d'apprendre quelle n'ait point eu pour vous de suites fâcheuses. Vous devez en- avoir
conservé la cicatrice. Onze pieds de haut, dites-vous, et lesquelette de ce géant est dans votre voisinage. »
Je me prêtai à sa fantaisie, et il me donna successivement tous les renseignemens dont j'avois besoin , sans soupçonner mon secret motif. Il e décrivit la longueur, la largeur, la profondeur de la blessure; il me ontra la place précise où elle étoit, et me dit que la marque devoit en être très-sensible, mais qu'elle éloit cachée par ma belle chevelure. Quand il paroissoit disposé à me porter la main à la tète, je déclinoisson attaque en lui parlant de l'os du géant; pour obtenir des éclairGissemens plus décisifs encore, je feignis de croire qu'il n'a-
voit pas été payé de son honoraire ; mais il m'assura qu'il ne lui étoit rien
du, et me montra ses livres pour le
prouver. J'en examinai la date, et vis qu'elle s'accordoit parfaitement avec celle indiquée par Ellinor. De retour chez moi ? mon premier soin fut de donner une belle perruque à Christy; j'étois sûr que ce présent le décideroit a se faire raser les cheveux j car les gens du bas peuple en Irlande ont cela de commun avec les élégantes, et les belles de Londres et de Paris, qu'ils préfèrent des cheveux d'emprunt à leur chevelure naturelle. Ellinor me dit que je risquois d'autant moins à le laisser tondre, qu'il portoit sur son crâne les cicatrices d'un grand nombre de coups reçus aux foires des environs; et qu'une de plus ou de moins îft'y seroit pas remarquée. Aussitôt que Christy fut rasé et qu'il eut arboré la perruque, je m'arrêtai en passant de-, ?ant sa boutique pour y faire ferrer
mon cheval, et tandis qu'il y travailloit, je lui parlai de ce nouvel ornement et de la manière dont il lui alloit. Lui, aussitôt prenant sa perruque et la plaçant sur son marteau l'apostropha en ces termes :
« Certainement , tu esunebelleperru que ; Dieu bénisse celui qui m'a fait ce pre'sent; elle me va aussi bien que si Ton avoit pris la mesure de ma
tête. »
Il paroît, lui dis-je, Cbristy, que vous avez reçu bien des coups sur la tête, si j'en juge par le nombre des cicatrices.
Oh! Milord, c'est une bagatelle; cela m'est arrive' quand j'étois étourdi et que je me battois avec les garçons de Shrawd-na-Scoob. .
qu
pagne
j.;en étudiai toutes les sinuosités. La position, la forme de la cicatrice décrite par Ellinor et le chirurgien éioient si exactes, que je ne pus pas douter davantage que Chris ty ne fût le fils de lord et de lady Glenthorn. Cette conviction , quelques jours après, se renforça encore dans mon esprit. Je me souvins d'avoir vu plusieurs tableaux de famille entasses dans, une des chambres du château ; je le&
examinai
<;ontrerois pas quelqu'un qui eût de la ressemblance avec Christy. Je trouvai que le portrait de mon grand* yère, ou plutôt du sien, ressembloit
tonnamment
mis
che
Ayant bien constaté la vérité de istoire Que m'avoit contée Ellinor,.
je m'occupai de la manière dont je devois me conduire. Être ou n'être pas milord Glenlhorn , en d'autres»
mots , être ou n'être pas un malhonnête homme, c'étoit-là toute la
question. Ma conscience ne pouvoit pas se dissimuler que je ne pouvoir justement garder la possession d'une fortune dont un autre e'toit le légitime propriétaire. Cependant, élevé comme je l'avois été, accoutumé aux jouissances dont la richesse nous a fait un .besoin , habitué à la molesse y aux profusions, à une indolence qui
m'avoit rendu célèbre parmi les plus voluptueux et les plus efféminés, pouvois-je tout-a-coup renoncer à ces habitudes, abdiquer mon rang et mon pouvoir, et m'exposer à tous les inconvéniens de la pauvreté? Je n'étoîs point forcé à foire de tels sacrifices ,
quoiqu'Ellinor, dans un moment de désespoir, m'eût menace' de re'vêler le mystère de mon existence , je savois qu'elle soufFriroit tout, plutôt que d'exécuter cette menace. Elle m'aimoit tant, elle ctoit si fière de moi,, que je pouvois compter sur sa discrétion. L'horrible idée de causer la mort d'un de ses propres fils, avoit pu balancer un instant sa tendresse pour moi 5 mais il étoit peu probable qu'une pareille épreuve eût lieu une seconde fois ; jamais ses remords ne l'eussent portée à publier une semblable découverte, toute sa vertu con-
sistoit à étm fidèle envers les objets de son affection, et aucune notion de justice ou de délicatesse ne venoit troubler son esprit ou alarmer ses sentimens. Disposée à sacrifier pour ceux qu'elle aimoit tout ce qu'elle possé-
(oit au monde, elle ne comprenoit pas qu'on put être égoïste; elle appliquoii: confusément la maxime : Fais comme lu- voudrais qu'on te fît, et disposoit avec autant de générosité de la propriété des autres que de la sienne propre. Au pis-aller, s'il s'entamoit un procès, je savois que la possession me donnoit de grands droits
devant la loi. D'une autre part, ta >anté d'Ellinor déclinoit de jour en
jour, et mon secret devoit Lien tôtpérir avec elle. Mais la possessio de ma fortune n'avoit plus de charme pour moi, des qu'elle étoit illégitime; et après un combat entre mon amour pour les jouissances et mon respect pour la justice, entre mes goûts et mes principes, je me ccidai pour une conduite honora « le et généreuse; et je résolus de re-
îioncer à la propriété d'un bien qui m'auroit coûté des remords. Je fus d'autant- plus porté à cet acte de justice, que je sentois qu'on ne pouvoit m'y contraindre. Le moment où je pris celte résolution verlueuse fut le plus heureux que j'eusse passé jusqu'alors j je me sentis délivré d'un accablant fardeau; l'avenir m'apparut brillant de gloire et de prospérité; et le sentiment de ma courageuse intégrité m'éleva tellement, dans ma propre opinion, que je regardai d'un œil de dédain le rang, les titres et la fortune. J'ordonnai qu'on fit venir sur-le-champ Christy.O'Donoghoe auprès de moi. Mon domestique alla le chercher aussitôt; mais l'impatience
)uver Je temps aune
ueur extrême ; je parcourois ma chambre à grands pas. Je venois de
me jeter sur mon sofa, quand mo domestique» de retour, me dit:
Milord, le forgeron vous attend là, h Faites-le entrer. » On l'avoit in- Iroduit dans l'antichambre.
c< Le forgeron est à la porte , Milord! »
«Ne m'avez-vous pas entendu? Faitesle entrer, qu'est-ce qui l'en empêche?»
« Mes sabots, Milord; je n'ose pas marcher avec sur votre tapis. " En disant cela Christy s'avançoit d'un air craintif et tout surpris de se trouver dans un si bel appartement.
Est-ce que vous n'êtes jamais entre' ici ? lui dis-je.
Jamais» Milord, excepte le jour où j'ai raccommode la serrure.
Cette chambre est belle, n'est-ce pas t Christy ?
Certainement : c'est bien la plus belle que j'aie jamais vue.
Ne seriez-vous pas bien aise d'en avoir une semblable?
Mais , Milord , me répondit-il en souriant, qu'est-ce que j'en ferois?
Seriez-vous fâche d'être le maître de ce grand château!
<( Oh! milord, j'y ferois une pauvre figure »j puis tournant sa tête du côté de la porte et y tenant ses yeux fixes :
« j'aime bien mieux continuer de travailler à ma forge. »
Etes - vous bien sûr de cela , Christy ? Ne seriez-vous pas content d'avoir de quoi vivre sans rien faire, de posse'der des chevaux et d'être servi par de nombreux domestiques?
Qucferois-je de tout cela, Milord?
je n'y ai point e'té accoutume'; tout le monde riroit de moi ; ce qui m'en re-*-
viendrait de mieux seroit de n'avoir lien h faire j et comment passcrois-je ma joui ii c , moi qui ai été accoutumé au travail ? » Puis prenant un tonde voix pins sérieux : « Le cheval que j'ai ferré hier Loîle- t-il encore? Sûrement qu'il ne boîte plus? •
— Je pense qu'il a été très - Lien ferré; je ne l'ai pas monté depuis ce moment là.
— ( :st que j'ai e u que c'étoit pour
cela que Miloriniavoit envoyé chercher si vite. Je craignois que vous ne fussiez fâché contre moi, et je serois au désespoir de vous avoir déplu. Je suis content de voir que vous vous portez si bien, après toutes les peines que vous ont données ces scélc'rats qui complottoient contre vous dans les ténèbres. Mais grâce à Dieu ils sont tous en prison. J'ai cru que ma mère
mourroit de frayeur quand on lui a rapporte qu'Ody e'toit du nombre. Je lui ai dit qu'il n'y avoit pas un mot de vrai dans ce rapport, mais elle ne vouloit pas me croire. Ce seroit une chose bien e'trange et bien peu naturelle que quelqu'un de son sang conj urât contre vous. J'ai toujours dit a ma mère qu'Ody ne pouvoit pas avoir participe à ce projet , puisqu'il étoit mon frère , mais elle n'a jamais voulu m'écourer. Vous savez que lorsque les femmes sont allarmees , il est difficile de leur faire entendre raison.
Cela est vrai; mais pour en revenir à ce que je vous disois , ne changeriez-vous pas volontiers de place avec moi, si vous le pouviez ?
Milord, vous êtes certainement un seigneur très-heureux ; vous êtes
très-respeele', et il n'y a personne qui
nc fût très-fier de vous ressembler en quelque poinï.
, Je vous remercie de votre obligeance; mais franchement, voudriezvous être à ma place? Voudriez- \ou en changer avec moi ?
—A votre place, Milord! Non, décidément , je ne le voudrois pas , et c'est la vérité pure ; et, je puis le dire sans vous offenser. De quoi manque-jc dans le inonde ? J'ai une bonne mère, une bonne femme , des enfans que j'aime, une agréable chaumière, quelques prés pour y faire paître ma vache, du travail pour chaque jour, sans que personne me commande, pardessus tout, la sanie; qu'aurois-je de plus si demain je devenois un lord ? Certainement, ma femme ne deviendra jamais une dame, car alors que feroisjc d'elle? J'aurois le malheur d« voit
qu'elle , mon garçon et moi, serions devenus la risée des gens du haut et du bas étage : cela ne me conviendroit d'aucune manière, car je n'ai jamais e'té de ceux qui pour s'élever voudroient bouleverser tout. Je n'ai jamais trempe' dans aucun projet de cette espèce; j'ai toujours cru que la meilleure place pour moi étoit celle où j'avois été mis. Si cependant j'avois h changer avec quelqu'un je serois fier, Milord, de changer avec vous , parce que vous êtes issu d'une
famille Vraiment illustre.
— Eh bien ! vous êtes effectivement
ce que vous désirez d'être.
— Oh ! dit-il en riant et en remuant la têle ; vous voulez me plaisanter sur les rois d'Irlande , dont on prétend que descendent les O'Donoghoes; mais je ne me suis jamais occupé de cela , il
Y a s. long-tcmi)S. Il vaudroit autant remonter au p;.rc commun, Àdom , à quoi cela nous avance-l-it ?
Mais vous ne me comprenez, pas.
Je ne prétends pas remonter jusqu'aux rois d'Irlande ; je prétends vous dire que vous êtes nc'gentilhomme: écoutez ce que je vous dis, je parle trcs-séVieusement.
— Je vous e'coutc aussi , Milord f quoique vous vous railliez de moi ; je scrois bien fàdn: de ne pas savoir prendre la plaisanterie aussi bien qu'un autre.
— Je parle très- sérieusement, je vous le répète. Vous êtes non -seulement un gentilhomme , mais un pair du royaume ; c'est à vous qu'appartiennent ce cbàleau et ces terres immenses , et la possession en sera remise entre vos mains.
Il resta stupéfait et ses grands yeux ouverts dessinèrent deux cercles blancs sur sa figure enfumée.
Ah ! dit-il P en poussant un long soupir, qu'avoit long-temps suspendu la surprise, comment cela peut-il être?
Votre mère vous l'expliquera ieux que moi; votre mère vous dira tout. Vous n'êtes pas son fils; vous ête^né de lacly Glentliorn.
Je ne comprends rien de tout ceJa, je vous laisse le soin de l'expliquer me dit-il, en faisant un geste, par lequel il sembloit vouloir repousser de lui Tembarras de pénétrer le sens d'une telle énigme.
Avez-vous jamais entendu parler
d'enfans changés en nourrice?
Oui Milord ; mais ma mère étoit incapable d'une action semblable; je réponds bien pour elle. Ceux qui ont
pu dire une pareille chose sur son compte ne uicYitcnt pas qu'où les croie.
— Mais c'est d'Eliinor elle-même que je liens le secret.
— Comment? oh elle revoit dans ce moment-là, elle a toujours c'tc une trop bonne mère pour m'avoîr joué ce lour-là. Puis se frottant le front comme pour eclaircir ses idées, » vous dites qu'elle n'est pas nia mère , et qui est donc son (ils? Ce n'est pas vous; il est impossible qu'avec l'air que vous avez, ungrandscigneurcomme vous sort iîlsdemon père Johnny Donoqhoc. »
Il se frappa de nouveau le front, et je ne pus m'empecherde rire <"e ses incertitudes , quoique le.sujel en fût trèsscricux. Quand il eut complètement connu notre position réciproque et qu'il ycûtajoutefoi;il neparutpas enorgueilli par ce changement de fortune;
ur. 3
il continua à me regarder connue un homme plus considérable que lui.
Après avoir profondement réfléchi pendant un moment : te voici ce qu'il nous faut faire, me dit-il; continuons de vivre comme par le passé, et ne disons rien a personne. Qu'il ne soit question d'aucune restitution entre nous ; j'en parlerai à ma mère , c està-dire, à Ellinor O'Donoghoe, et cela sera réglé une fois pour toutes. Milord, je vous souhaite le bon jour et je m'en vais ferrer la jument. »
Réfléchissez donc à ce que vous faites , vous pourriez vous repentir d'une détermination trop précipitée.
Prenez vingt-quatre heures pour y penser; non, c'est trop peu, prenez un mois entier, après lequel vous me ferez connoître votre décision.
Oh ! dans un mois, Milord, je von»
répondrai tout comme aujourd'hui. H iaudroit que je fusse bien ingrat pour vous causer encore de la peine après tout ce que vous avez déjà fait pour moi et les miens. Pourrois-je oublier jamais que vous avez expose' votre vie dans le temps de Pinsurection. Non, jamais je ne me résoudrai à vous dépouiller de votre fortune.
Ne pensez point à la reconnoissance que vous me devez. Je suis loin de vouloir abuser des nobles dispositions de votre cœur. Je ne dois point vous considérer comme mon oblige', et quand je vous ai rendu justice je n'ai fait que remplir un devoir.
Certainement, Milord, vous méritiez bien de naître homme de qualité'.
Au moins, j'en ai reçu l'éducation. Mais ne nous revoyons pas avant un mois. Adieu.
* Vous ne me reverrez pas , Milord,
à celte époque ou plutôt oui
vous me reverrez. Mais de peur qu'on ne soupçonne quelque chose , je m'en vais, de toute manière, vite ferrer la jument.