CHAPITRE XIX
L e matin, je me réveillai avec l'idée confuse d'un événement extraordinaire qui m'étoit arrivé, mais je fus quelque temps à me recueillir assez pour sentir parfaitement a quel point mon existence venoit d'être bouleversée. Une auberge ne semble pas le lieu le plus propre à la méditation, surtout lorsqu'on y a une chambre située près de là cour où roulent perpétuellement ics voilures, et où jurent à chaque minute les valets d'écurie. Quoique placé de la sorte , je me misa réfléchir si profondément dans mon lit, que je n'entendis ni le bruit des roues, ni les cris des valets. J'examinai ma vie
passée, je regrettai amèrement le temps que ma dissipation et mes extravagances inavoient fait perdre; j'obsei"\ai combien peu ma richesse avoit servi à mon bonheur ainsi qu'à celui de mes semblables; combien peu d'avantages j'avois retiré de mon éducation et de la facilité que j'avois eue d'acquérir des connoissances. J'aurois pu fréquenter en Angleterre la société des hommes les plus instruits et les plus remarquables parleurs talcns, et j'avois sacrifié ma jeunesse à des oisifs, des joueurs, des épicuriens , et je savois qu'il ne restoit pas la moindre trace de mon existence dans l'esprit de ces égoïstes qui se disoient autrefois mes amis. Je désirois de pouvoir recommencer ma vie , et je sentois que si cette faculté m'eût été accordée, n'aurois pas dissipé mes jours Basa
follement que je Pavois fait la pre-> mière fois. Au milieu des reproches que je m'adressois à moi-même, une consolation cependant se présentoit à 1 mon esprit, c'est que je ne m'étois jamais souille d'aucune action déshonorante; je me rappelois avec satisfaction la conduite que j'avois tenue a P égard de lady Glenthorn au moment où j'avois découvert ses égaremens; la recon-* noissance que j'avois constamment té^ moignée à la pauvre Ellinor pour ses soins, et la modération avec laquelle j'avois toujours usé du pouvoir. Je nepensois pas sans quelque orgueil à 1« activité que j'avois mise dans la défense de Christy ; j'avois quelque droit de nie croire du courage, quand je me souvenois de celui que j'avois montré à ceux qui avoient conspiré contre
moi ; et après avoir sacrifié d'immenses
possessions ii un sentiment délicat de justice, mon intégrité' ne ponvoit pas être mise en doute. Après cet examen gênerai, il me restoit, malgré nies folies passées, une assez bonne opinion de moi-même ou du moins de grandes cspe'rances pour l'avenir. Je senlois eu moi plus de qualités que le monde n'y en avoit pu voir, et j'avois l'ambition de prouver que j'avois quelque mérite indépendant des avantages fortuits de la fortune et du ran#. Mais comment allois-je me distinguer?
Au moment où je me faisois celle question difficile, la fille de l'auberge interrompit ma rêverie en me criant d'une voix ai;;rc qu'il éioil très-tard , et qu'il y avoil deux heures qu'elle m'avoii appelé pour la première fois.
« Où <st mon valet de cliambre?
Vaites-Ic monter: non, rien; je vous
demande pardon. Je vous serois obligé si vous vouliez me monter un peu d'eau chaude pour que je me rase. »
C'étoit une chose toute nouvelle pour moi d'être sans domestiques j mais quand j'y fus force', je vis que je faisois admirablement bien seul ce que j 'a vois cru jusqu'alors ne pouvoir faire qu'à
l'aide dequelqu'un. Dès que j'eus voyage deux jours sans valets, je fus étonne ensuite d'avoir pu voyager avec eux.
Une fois je me surpris me gourmandant moi-même en disant : « Cet étourdi a oublie mon bonnet de nuit. » Pendant [uelque temps je fus sujet à me tromper sur ma propre identité \ mes anciennes habitudes se reproduisoicnt au rJlieude celles que j'allois contracter; el quand je prenois le ton impérieux de l'ancien comte de Glenthorn, on tae regardoit comme un fou j et moi ,
de mon côte, j'étois étonne de leur surprise et choqué de l'air de familiarité qu'ils avoient en ma présence.
Arrivé à Dublin, je pris un petit logement qui m'avoit été recommandé par M. M'Léod; il étoit parfaitement assorti à l'état modeste de mes finances , mais au premier coup-d'œil il me déplut. Cependant je mangeai de bon apétit mon souper frugal sur une petite table , couverte d'une si petite nappe que je ne pouvois m'y essuyer la bouchesans faire uneprofondeinclination.
La maîtresse du logis , paysanne du nord, eut la complaisance de m'allumer mon feu, en me remarquant toutefois que le charbon de terre étoit un article très-cher. Elle me demanda si je voulois du feu dans ma chambre à coucher et quelle quantité de charbon il falloit y mettre; elle me fit tant
Je questions sur le prix de la nourriture , sur l'a bière, le thé r le sucre, le Leurre, les couvertures, les draps cfc îe blanchissage , que j'en étois harassé.
« Est ce qu'il faut que je me mêle de toutes ces choses en personne , m'écriai-je d'un ton lamentable et d'un air sans doute plus déplorable encore, (car la femme ne put s'empêcher de rire), et je l'entendis qui disoit en quittant la chambre : Dieu le bénisse! lia l'air aussi étranger aux choses de ce monde, que s'il venoit de File deSky. »
Les soucis delà vie tomboient sur moi tout à coup , et j'etois épouvante' de l'approche d'une foule de petits
minuit ; l'é
lois encore a rêver, les pieds appuyés sur mon garde-feu, quand monhotesse, qui sans doute se croyoit obligée à
suppléer à mon bon sens, vint m'a*
Tenir que j'avois dans ma chambre h coucher un grand feu qui sans doute vaudroit mieux que les cendres sur lesquelles je me tenois penche'. Je me laissai donc conduire dans ma chambre à coucher, et je repris auprès de ma cheminée Fattitude que je venois déjà de garder si long-temps.
« Monsieur, vous allez brûler vos bottes , me dit prudemment l'hôtesse- qui ? après nvavoir souhaité une bonne nuit, rentra dans la chambre, pour me recommander de bien couvrir mon feu avant de me mettre au lit. Abandonne' a mes propres reflexions, j'avoue que la tristesse s'empara de moi. Je réfléchis sur mon ignorance totale des affaires les- plus simples de la vie; et mon découragement ne faisoit que s'accroître, quand'
je considc'rois combien peu j!e'toîs-
propre à toute espèce de travail ou de profession. Je passai la nuit sans dormir, et regrettant vainement un temps qui ne pouvoit pas revenir.
Le matin, mon hôtesse m'apporta quelques lettres qui m'étoient renvoyées du château de Glenthorn. Mon ancienne adresse étoit effacée , et Ton avoit écrit à la place : ( O'Donoghoe , 72°. 6 Duke-street , Dublin ). Je me souviens que je tins quelques temps ces lettres , ayant les yeux fixés sur l'adresse, qu'enfin je lus plusieurs fois tout haut au grand amusement de la maîtresse du logis. Ne sachant rien de mon histoire, elle paroissoit craindre que je ne fusse ou fou ou imhécile* Une de ces lettres m'étoit adressée par le lord Y***, nohle irlandais avec lequel je n'étois pas lié particulière-
ment, mais que dans le temps même
(3e ma dissipation, j'avois toujours ho- Voté \ à cause de son savoir et de l'amabilité de son caractère. Il m' ce rivoit pour me demander des renseignemens sur un M. Lyddell qui s'étoit présente' pour être le gouverneur du fils d'un de ses amis. Ce M. Lyddell avoit été mon gouverneur favori ; c'étoit lui qui avoit si bien encouragé mon goût pour l'ignorance et la paresse. Dans la disposition actuelie de mon esprit , je n'étois pas dispose' à parler favorablement de lui; et je résolus de ne pas contribuer à placer un autre jeune homme sous sa direction. J'écrivis à ce sujet une lettre claire , remplie d'indignation , j'ose même dire d'éloquence; mais quand il fallut signer j'eus de la répugnance pour mon nom de C. O'Donoghoe. Je pensai que comme mon histoire n'é~
toit pas encore publique , lord Y * * * scroit dérouté par cet étrange nom , et ne comprendront rien à ma réponse.
Je résolus en conséquence daller voir le lord, et de lui clonnermes cxplica-
personne
Vavois un autre
motif pour faire celte visite; c'étoitle
désir
homme dont j'avois entendu dire tant de bien. Le portier de lord Y * * * n'é-
aussi
de ses confrères ; quoique dans un équipage fort mince, et dépourvu de laquais h livrée pour soutenir mes droits, je fus admis sur le champ. Je traversai une galerie ornée de belles statues qui me conduisit à une magnie bibliothèque que je considérois avec ravi-sement, quand le maître de rhôtel arriva ; dès ce moment, il commanda ou plutôt captiva mon atten-
fjqi
uon tout entière.
Lord Y a celte époque, étoit
<l< jà sur le retour de l'âge. Un air d'aisance el de dignité' régnait sur toute sa personne; il n'avoit rien de ce que les Fi ançais appellent maniéré. Sa politesse qui ne portoit le caractère d'aucune école, avoit pour base ce goût , cette raison et cette bonté qui sont sûrs de réussir dans tous les temps et dans tous les lieux. S'il cherchoit à plaire, c e'toit par bienveillance et non par prétention. On ne trouvoit dans sa conversation ni la pesanteur de l'iiomnie de cabinet, ni la frivolité de l'homme du monde. Son e'rudiîion étoit choisie, son esprit facile étoit anime par une imagination brillante. Ses expressions, quoique heureuses f ne sentoient point la rccheiv che. Lui échappoil-il quelque allusion, elle éloil à la fois si juste et si
délicate qu'elle enchanloit Pesprit le plus riche comme l'intelligence la moins cultivée. Aussi les charmes do sa conversation, bien que goûtée par l'homme le plus vulgaire , acquéraient ils une valeur inappréciable pour cclu' qui en sa voit pénétrer toute la profondeur et sentir toute la finesse. Lord Y*** dans ses entretiens n'accabloit jamais personne de sa supériorité; au contraire la magie de sa politesse élevoit chacun jusqu'à son niveau. Au lieu d'être contraint à payer un tribut h la prééminence de son génie et de sa vertu, on sernblcit invité à en partager les avantages.
On me pardonnera d'avoir suspendu la monotonie de mon insipide histoire , pour m'étendre un peu sur le caractère d'un ami que la mort m'à
enlevé. Je regarde comme le plus
grand honneur que j aie reçu de ma vie, la permission qu'il m'a accordée de l'appeler mon ami. Mais mettons de Tordre clans ma narration.
Lord Y * * *, pendant la première demi-heure de notre conversation , crut parler effectivement au comte de Glenthorn. Il me remercia des avis que
je lui avois donnes sur le caractère de M. Lyddell. Il eut la bonté de me remercier aussi de l'avoir mis à même d'apprécier mon propre caractère, et de se convaincre que j'avois été mal jugé par ceux qui prétendoient que mon seul mérite se bornoit à de la richesse et à des titres. Ce compliment me fit plus de plaisir qu'il ne pût s'imaginer.
« Mon caractère, lui dis-je , puisque vous m'encouragez à parler librement
de moi-même, mon caractère a été
fort changé et, je crois, améliore par les circonstances. Et quoiqu'on apj rence elles ne soient pas heureuses elles me deviendront très-utiles en me forçant à sortir de mon inertie. Mi lord , vous ne saississez pas l'allusi que je fais ( poursuivis-je en prena les papiers- puhlics sur la tahle ) , singulière histoire n'a pas encore été insérée dans les gazettes j peut-être ne serez-vous pas fâché de l'apprendre d
ma Louche- »
Lord Y * * * écouta avec une attention polie et Lien vaillante, le récit que je lui fis du changement soudain de ma fortune. Quand je lui racontai la manière dont je m'étois conduit , après que j'eus découvert le secret de ma naissance, des larmes généreuses remplirent ses yeux, il me prit la main et me dit :
« Quelque perte que vous ayez faite, tous avez gagne un ami. Ne soyez pas surpris de la promptitude de cette déclaration; avant que je vous visse, je connoissois mieux votre caractère que vous ne le croyez. Il m'avoit e'tc' révèle par un ami intime, M. Ce'cil Dcvereui, homme dont j'estime infiniment les talens et les hautes qualités. Je le vis, immédiatement après son mariage avec lady Géraldine , la veille de leur départ de l'Irlande; entre les amis qu'ils regrelloicnlde ne plus voir, peut-être pendant plusieurs anne'es, ils vousciioicntavcc une affection etune estime toute particulière. Ils vous nommoient leur bienfaiteur, et me firent connoitre les droits que vous aviez h
ce titre — litre qui ne peut jamais
se perdre. Mais M. Dcvereux m'assura Lien que la rcconnoissancc qu'il vous
devoit ne l'aveugloit nullement sur l'opinion qu'il avoit des talens de son bienfaiteur. Il me répéta souvent, et
Géraldine comme lui et avec sa grâce et son énergie ordinaires, que lord Glenthorn étoit fait pour réussir dans tout ce qu'il enlreprendroit. Tout ce qu'ils dirent de la supériorité de votre esprit et de la beauté de votre caractère m'inspira un vif désir de cultiver votre connoissance , et ce désir s'est fort augmenté depuis quelques instans.
Puis-je me flatter que cette rapidité irlandaise avec laquelle je suis passé toutKi-coup à l'amitié à l'égard d'une simple connoissance , ne choquera pas un peu la réserve d'un Anglais? Et puisje me flatter que vous ne douterez pas de la sincérité d'un homme qui, sans aucune formalité et sans cérémonie préalable a osé se déclarer tout-à-coup votre ami? »
Je fus tellement touche de celte bonté à laquelle je n'avois pas le droit de mallcndrc, que maigre le plus vif désir de témoigner ma reconnoissance, je ne sus repondre que par une profonde salutation , et je nie relirai le plutôtpossiblc. Le lendemain lord Y*** au grand étonnement de mon hôtesse, vint me voir, et mon esiiuie ainsi que mon respect pour lui ne firent qu'augmenter. Il me montra combien il s'intéressoit k tout ce qui pouvait me regarder, me demanda la permission de me parler avec toute la franchise de l'amitié i et m'encouragea à lui expo- 3r les plans que j'avois formes pour l'avenir. Je n'en avois encore effectivement arrêté aucun; mais par ses judicieuses insinuations, il dirigea mes idées ,ans me faire sentir l'autorité de ses conseils. Je me fis un point d'honneur
«le me rendre digne de son amitié, et de justifier ses prédictions. Il m'engagea de diriger mes éludes vers les lois, et m'annonça que si pendant cinq ans je voulois me livrer aux travaux préparatoires, je me dislinguerois plus au barreau que je ne Pavois fait en ma qualité de comte de Glenthorn. Cinq années d'une application soutenue! Il y avoitde quoi alarmer, mais non dequoi abattre mon imagination. Cependant pour ne pas s'appesantir trop sur ce chapitrelord Y*** changea tout-à- coup de conversation, et me dit d'un ton rempli de gaieté : avant que vous vous plongiez dans la méditation, je réclame pour moi une portion de votre temps.
Permettez- moi de vous emmener à l'instant même pour vous présenter à deux dames de ma connoissance, Tune prudente et vieille, si toutefois une
Jemmepeut jamais se résoudre à l'être ;
rautrc, jeune, belle, gracieuse, spirituelle, sage et rai-onnablc. Une de ces dames est fortement prévenue en votre faveur, l'autre n'est pas à beaucoup près aussi bien disposée; la raison en est simple, c'est qu'elle ne vous connoît pas.
J'acceptai l'invitation de lord Y***.
Je n'élois pas médiocrement curieux de savoir si c'étoit la dame vieille et prudente, ou l'autre qui etoit prévenue en ma faveur; maigre mon indifférence habituelle pour les dames réputées très-aimables, j'essayai de me faire d'avance une idée de cette femme parfaite que j'ailois voir.