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Mais une explication préalable est nécessaire. Si, en effet, on voulait, ainsi que je commençai tout naturellement par le faire moi-même, rapprocher tout simplement les photographies Braun telles qu'elles sont vendues ou telles que je les possède à l'état brut, on s'apercevrait avec stupéfaction que les deux chambranles de la porte ne peuvent se rejoindre si l'on accole les deux bouts du trottoir, et réciproquement ; on s'apercevrait qu'il existe entre les deux surfaces peintes une différence de niveau considérable. Je me hâte de dire que ce rapprochement aboutirait à une erreur. Ces deux photographies Braun n'ont pas été prises le même jour, et, le second jour, l'objectif s'est trouvé placé un peu plus loin du chevalet qu'il ne l'était le premier : la photographie de droite est plus petite, « plus ramassée » que celle de gauche. Avant donc d'examiner ces photographies, il est nécessaire de leur faire subir l'épreuve de la mise à l'échelle. J'y ai fait procéder par deux fois en prenant des repères différents pour chacune et, la première fois, en élevant le tableau droit à celui de gauche, la seconde fois en ramenant le gauche au droit. Cette double indépendante et contradictoire opération exécutée par deux photographes différents, a donné un résultat identique. Et, ce résultat, c'est l'impossibilité absolue de faire coïncider simultanément en toutes leurs parties les toiles de Berlin. On voudra bien, afin de suivre plus facilement cette démonstration, se reporter aux planches ci-contre.
Rapprochons donc les épreuves mises à l'échelle, et, ainsi que l'exige la déclaration non suspecte de MM. Seidel et Hauser : « Rien n'a été rogné de la partie supérieure ; — les toiles étaient vierges », plaçons sur le même niveau les deux moitiés supérieures « vierges », en faisant se toucher les deux angles intérieurs du haut. Aussitôt les tableaux se présentent, dans leur structure, tels qu'ils auraient été avant toute séparation. Ils n'en font qu'un ; et le bord inférieur de l'un vient s'aligner avec le bord inférieur de
l'autre : les deux photographies n'en forment plus qu'une seule; il n'y a plus qu'un tableau.
— Mais alors, c'est bien l'Enseigne coupée en deux !
— Hélas ! non. Car si, maintenant, nous regardons le tableau lui-même, et non plus ses bords, ce tableau qui ne comporte aucune peinture repliée sur le châssis ; en d'autres termes : si nous examinons la surface peinte, et qui est intégrale, nous nous apercevons que le trottoir de droite, la porte de droite et le tableau peint de droite se trouvent au-dessus de ces mêmes trottoir, porte et tableau peint de gauche; les deux moitiés du trottoir, de la porte et du tableau peint ne se rejoignent pas.
— Mais ce sont trottoir, porte et tableau peint qu'il faut joindre, et non pas les toiles !
— Je le veux bien. Mais alors, la toile de droite descend ; où donc est la peinture qui rattrapera le niveau? Pas sur les parties repliées, puisque la toile est vierge. Elle n'exista jamais.
Sur les tableaux de Berlin, quel que soit le bout par lequel on les prenne, toile ou surface peinte, force est de constater une différence de niveau qui les rend inaptes à n'en former qu'un seul. Et, étant donné, d'une part, que les clichés Braun mesurent quarante centimètres, et que, sur ces clichés, cette différence mesure huit millimètres, d'autre part que les tableaux de Berlin mesurent un mètre soixante- trois, il faut au moins quadrupler les huit millimètres pour connaître la différence de niveau entre les toiles de Berlin, soit : plus de trente-deux millimètres.
Je le demande. Est-il admissible ou bien que Watteau ait peint la moitié de son tableau à un niveau de plus de trois centimètres plus haut que l'autre moitié, ou bien que la moitié droite de la toile se trouvât plus courte en haut et plus longue en bas de plus de trois centimètres que la moitié gauche, ce qu'exige la concordance du trottoir et de la porte? Et ces clichés comportent bien toute la surface peinte, puisqu'ils sont trop grands pour
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celle-ci ; et il n'y a rien de rentré, puisque les toiles étaient vierges, dit le professeur Hauser confirmé par le canevas des toiles que nous montrent les épreuves mêmes.
Enfin, si vous regardez le cartouche au-dessus de la porte, ce cartouche que les partisans des toiles allemandes disent avoir été restauré en deux cartouches, en 1899, vous remarquerez que, sur les toiles intactes de 1760, ce cartouche formait déjà, en réalité, deux cartouches.
Il est, d'ailleurs, bien naturel que l'artiste chargé de copier l'Enseigne en deux panneaux ne se soit pas préoccupé de mettre le trottoir et la porte au même niveau, et qu'il ait, d'autre part, achevé les cartouches. L'exactitude ne présentait pour l'artiste aucun intérêt, puisqu'on lui commandait deux tableaux distincts destinés à être exposés séparément.
Et voici peut-être ici, grâce à ce document de 1883, le moyen de résoudre enfin le fameux problème de la perspective différente dans les deux toiles, problème qui a troublé tous ceux qui se sont occupés de l'Enseigne, que M. Alfassa a traité avec dédain, ce qui n'est pas suffisant, et que M. Seidel pose en termes excellents lorsqu'il constate « les doutes émis sur la question de savoir si les deux tableaux n'ont bien formé à l'origine qu'une seule toile, doutes fondés sur ce que les deux parties de la composition peuvent être imaginées complètement indépendantes l'une de l'autre, et que la perspective n'est pas traitée tout à fait de même des deux côtés ».
Tout le monde a constaté le phénomène, principalement sur les routes. A mesure qu'on s'éloigne, la perspective monte. Sur le tableau de droite, trottoir, porte, personnages, décors, sont placés plus haut que sur le tableau de gauche ; c'est qu'ils ont été pris d'un point plus éloigné que trottoir, porte, personnages et décors de gauche. Et voilà toute la perspective modifiée. Je n'insiste pas, connaissant la délicatesse de ces questions de perspective que
loo L'ENSEIGNE DE GERSAINT
seuls, et encore ! les spécialistes sont en mesure de résoudre. Je me contente de suggérer cette explication. Le document de 1883 aurait ce dernier mérite de fournir une réponse simple, claire et logique à un problème qui n'avait, jusqu'à sa production, reçu aucune solution. Et c'est encore, ajoutée aux autres, une preuve de la dualité des œu\Tes de Berlin.
Je le répète : si les deux toiles de Berlin sont l'Enseigne de 3 m. 08 coupée en deux morceaux après peinture, comment une moitié peut-elle dominer l'autre moitié de plus de trois centimètres, ou bien comment les deux moitiés du sujet peint peuvent-elles ne pas se rejoindre lorsqu'on accole les toiles ? Les futuristes euxmêmes n'oseraient pas cela.
Que s'est-il donc passé entre 1883, date de ces clichés, et 1910, date où la critique, mise en présence de ces toiles désencadrées, a dit avoir constaté une concordance parfaite ?
Il s'est passé le rentoilage de 1899. Ce rentoilage a été reconnu, et aussi des retouches à son propos, retouches qui eurent pour but non seulement de réparer quelques défectuosités, mais aussi de rétabhr une correspondance dont l'absence était jusque-là restée inexphquée, si ce n'est inaperçue.
Car, rappelons-nous une dernière fois ce qu'a dit le professeur Hauser. Le professeur déclare que la trame de chacune des toiles anciennes s'entrelaçait l'une à l'autre. Mais il ne parle que de la trame et non de la peinture. Pour raccorder la trame, il a retourné les tableaux. Il ne pouvait voir fils et peinture en même temps.... Et ce ne fut qu'ensuite, en remettant les tableaux la face vers le ciel, après le raccord, — ou bien, si l'opération fut faite à l'endroit, en y procédant, — qu'on s'aperçut qu'il n'en était pas de la peinture comme des fils. L'opération du rentoilage devint peut-être bien la cause de la découverte ; elle fournit, en tout cas, l'occasion de remettre, dans la mesure du passible, tout en ordre.
Et l'on peut, sans crainte de se tromper beaucoup, imaginer le
L'ENSEIGNE DE GEKSAINÏ Photographies prises en 1S83 par Eraiin et
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LES TABLEAUX DE BERLIN
'^ et mises à l'échelle : première combinaison.
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travail accompli en 1899. On ne pouvait, évidemment, songer à réunir bord à bord, angle à angle, les deux tableaux ; il eût fallu repeindre entièrement trottoir, porte et tableau peint. On fit donc coïncider ces derniers, et, au tableau de droite, qui descendait ainsi, on ajouta une bande supérieure, tandis qu'on en ajoutait une inférieure au tableau de gauche devenu trop court.
Conjectures? Non pas. Car si je me reporte à la brochure de M. Alfassa, je lis ceci: « Le professeur Hauser a ajouté une bande de deux centimètres à la partie supérieure de chaque moitié. Je tiens ce renseignement de M. Seidel». Est-ce un renseignement écrit ou verbal? Je le croirais volontiers verbal. M. Seidel aura parlé d'une bande ajoutée, et que M. Alfassa, dans sa conviction de l'authenticité des toiles allemandes, aura étendue aux deux tableaux. En tout cas, que cela ait été dit ou écrit, deux centimètres ont été ajoutés. Or, ces deux centimètres supérieurs, nous venons, justement, de constater qu'ils manquent à la toile de droite lorsqu'on accole les deux bouts du trottoir.
Voilà pour la bande, en haut, du tableau de droite. Et voici pour la bande, en bas, du tableau de gauche.
Lors de ma '^dsite à Berlin, j'ai constaté, au bas du tableau de gauche, une sorte de cassure de la toile, comme un pli. J'en demandai l'explication à M. Seidel. Et celui-ci, qui ne me parla pas de bande en haut, laquelle il justifia auprès de M. Alfassa par la raison insuffisante de cadres trop grands, me dit à moi qu'on avait refait cette partie de la toile parce qu'elle était détériorée. Et la différence qui existe entre la botte de paille de la gravure, et la botte de paille du tableau de Berlin, celle-ci visible tout entière, cellelà un peu rognée, pourrait être due à ce supplément de pavé ajouté pour faire coïncider le bas du tableau de gauche avec le bas du tableau de droite descendu. La botte de paille de Berlin reste «en l'air» par suite de cette addition.
Il est très probable, d'ailleurs, je me hâte de le dire, que l'on a
ajouté deux bandes aux deux tableaux, en haut et en bas. La bande verticale, dont M. Seidel a parlé dans une lettre que cite M. Alfassa, rentrerait, elle aussi, dans l'ensemble de ces réfections. Réparer, restaurer, égaliser des tableaux, ce n'est ni facile, ni simple. Cela exige des remaniements divers, discrets si l'on veut, mais généraux. L'un entraîne l'autre. Et, en acceptant les deux centimètres ajoutés en haut, au dire de M. Seidel, on atteindrait, avec les bandes du bas, ajoutées elles aussi, les trois centimètres et deux millimètres que nous avons constatés. La différence des mesures prises par M. Seidel avant le rentoilage, et par M. Guiffrey après, s'explique aussi tout naturellement par ces remaniements divers.
Et ce furent deux toiles bien égales, et tout récemment égales, rentoilées, restaurées, réparées et agrandies depuis onze ans déjà, que virent les critiques français en 1910, désencadrées : la constatation de correspondance opérée par eux sur un rentoilage, que ce rentoilage fût un transfert ou même un simple doublage, et dont la peinture a été remaniée, reste sans base ; elle doit être purement et simplement considérée comme inexistante; il faut l'annuler puisqu'elle ne s'applique pas aux toiles originales de 1760.
Si l'on contestait, d'ailleurs, la justesse des mises à l'échelle dont je me suis servi, j'en serais presque heureux, car d'autres mises à l'échelle ne pourraient aboutir que soit à l'inégalité des toiles, soit à la non concordance de la porte et du trottoir, puisque celles dont je me suis servi établissent égalité ou concordance.
Je crois que la preuve est faite. Les deux tableaux ont été exécutés sur deux morceaux de toile taillés dans la même pièce : on coupa un long morceau, de trois mètres cinquante environ, que l'on divisa en deux avant de fixer au châssis ; et les fils anciens correspondaient, ainsi que le dit le professeur Hauser, ainsi que correspondent, pour M. Le Prieur, les fils actuels, ce qui n'est pas une raison pour confondre les anciens et les actuels.
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Enfin, pour ne rien négliger, la Gazette de l'Allemagne du Nord, suivie par M. Le Prieur, a émis l'hypothèse d' « une nouvelle garniture de toile» pour réparer les dégâts de 1760, ou pour «diminuer la partie la plus large quand on voulut faire des pendants ». Le rédacteur a voulu dire, évidemment : augmenter la partie la plus étroite, car il ne peut être question de nouvelle garniture lorsqu'on supprime. De toutes façons, dans les deux, ou même dans les trois conjectures, il ne s'agit que de « garnitures » partielles, locales, et non pas d'une substitution générale de toile.
Au cas, d'ailleurs, où celle-ci serait prouvée, car c'est prouver qu'il faut, comme ayant été opérée déjà au xviii^ siècle, contrairement au témoignage du professeur Hauser qui rentoila en 1899 des toiles « vierges », et qui ne fait allusion à aucun premier rentoilage dont il se serait aperçu et qu'il aurait invoqué, avec sa brusque franchise, pour justifier les tableaux de Berlin sans avoir à les travailler et pour sa propre décharge, l'innocence même, au point de vue qui nous occupe, de cette première réfection démontrerait que l'opération exécutée séparément, avec la quiétude de l'heureux possesseur, conserva, dans un scrupuleux respect des toiles primitives, l'ingénue discordance d'une mathématique dualité.
Et si la « malignité publique » dont parle M. Le Prieur, ou la malignité personnelle de quelque contradicteur éventuel allait jusqu'à me convaincre d'avoir forgé moi-même, dans mes ateliers, le document de 1883, je me trouverais alors dans l'obligation d'appeler à mon secours les photographes allemands eux-mêmes qui en auraient fait autant que moi, et par deux fois.
En effet, que l'on rapproche, bord à bord, les héliogravures de la Photographische, Gesellschaft et l'on verra que, en dépit des plus méritoires efforts, ces deux moitiés de l'œuvre entière ne peuvent, elles non plus, se rejoindre exactement. Dans des proportions beaucoup plus réduites, et dues sans doute à la souplesse du procédé.
on retrouve encore et toujours, entre ces héliogravures, une différence de niveau, soit du trottoir, soit de toiles.
Voilà pour la première fois, et voici pour la seconde. Si l'on regarde, en effet, attentivement, la planche publiée par M. Alfassa dans sa brochure « d'après une photographie, prise en mars 1910, des deux morceaux retirés de leurs cadres et rapprochés», on remarquera que si les toiles sont strictement égales, le trottoir et la porte de droite sont placés un peu plus haut que le trottoir et la porte de gauche (i).
Si, cependant, Photo graphische Gesellschaft, photographie Alfassa et moi restions convaincus d'imposture, tout ce qui, dans cette étude, précède la production du document de 1883, ^^ subsisterait pas moins en son entier ; il resterait démontré, par l'ensemble des recherches et des résultats consignes dans ces pages, que les tableaux de Berlin ne peuvent prétendre à figurer l'Enseigne peinte par Watteau pour la boutique du pont Notre-Dame ; la découverte du « crime » ne pourrait, en tout état de cause, que donner une valeur nouvelle à la version de M, Louis Vauxcelles : une copie sur une seule toile coupée après peinture.
Avais-je raison de dire que le document de 1883 était décisif et irréfutable? Il prouve d'une manière irrésistible, par le fait qu'il constate (et les faits, comme on dit, on peut se gendarmer contre eux, ça ne leur fait rien du tout), que les deux tableaux de BerUn n'ont pas été peints sur une toile d'un seul morceau mesurant 3 m. 08 sur I m. 91, et, donc, qu'ils ne sont pas l'Enseigne peinte par Watteau pour la boutique du pont Notre-Dame.
Une seule réserve pourrait venir à l'esprit, et déjà bien des personnes désireuses de conciliation, depuis le début de cette étude, l'ont sans doute formulée : pourquoi le tableau droit de Berlin ne serait-il pas la moitié perdue du fragment de Paris?
(i ) Je regrette de ne pouvoir reproduire cette planche. J'en ai fait exécuter un agrandissement des plus édifiant, et que je montrerai, avec les autres photographies, à tous ceux qui le désireront.
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