‹ L'enseigne de GersaintChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

LE premier document que nous possédions sur cette toile illustre émane de Gersaint lui-même, Gersaint marchand de tableaux au pont Notre-Dame.

Gersaint non seulement exploitait l'œuvre, mais encore il s'intéressait à l'auteur. Il avait recueilli chez lui Watt eau retour d'Angleterre, et, bien que ce ne soit pas strictement exact, puisqu'il quitta le toit de Gersaint quelques semaines auparavant, on peut dire que c'est de chez Gersaint que Watteau partit pour aller mourir à Nogent-sur-Marne, le i8 juillet 1721, à l'âge de trente-sept ans. Les deux jeunes hommes, d'ailleurs, se connaissaient de longue date ; Gersaint était le gendre de Sirois, le premier marchand qui acheta un tableau à Watteau, et qu'il paya soixante livres.

Or, en 1744, vingt-trois ans après la mort de Watteau, Gersaint, chargé de rédiger le catalogue de la vente Quentin de Lorangère, ajoute à sa nomenclature des renseignements sur certains des artistes qui y figurent. Watteau, bien entendu, est biographie le premier, en une notice assez copieuse où, après avoir parlé du malencontreux voyage, en Angleterre, de ce tuberculeux au dernier période, Gersaint nous confie :

« A son retour à Paris, qui était en 172 1, dans les premières années de mon établissement, il vint chez moi me demander si

je voulais bien le recevoir, et lui permettre, « pour se dégourdir les doigts )), ce sont ses termes, de peindre un plafond que je devais exposer au dehors; j'eus quelque répugnance à le satisfaire, aimant beaucoup mieux l'occuper à quelque chose de plus sohde ; mais, voyant que cela lui ferait plaisir, j 'y consentis. L'on sait la réussite qu'eut ce morceau ; le tout était fait d'après nature ; les attitudes en étaient si vraies et si aisées, l'ordonnance si naturelle, les groupes si bien entendus, qu'il attirait les yeux des passants ; et même les plus habiles peintres vinrent à plusieurs fois pour l'admirer : ce fut le travail de huit journées ; encore n'y travaillait-il que les matins, sa santé délicate, ou pour mieux dire sa faiblesse, ne lui permettait pas de s'occuper plus longtemps. C'est le seul ouvrage qui ait un peu aiguisé son amour-propre ; il ne fit point de difficulté de me l'avouer. M. de Julienne le possède actuellement dans son cabinet, et il a été gravé par ses soins. »

Voilà la première source. Nous devons en retenir : en 1744, la peinture appelée plus tard l'Enseigne était encore chez Julienne ; Watteau, lorsqu'il la peignit, était malade au point de ne pouvoir pas travailler plus de trois ou quatre heures par jour ; il la termina en huit matinées.

Mais tout cela est-il reconnu unanimement? Non, car en cette affaire tout est discuté, même lorsqu'on n'a pas de preuve contraire et de même valeur à fournir, ce qui pourtant est élémentaire en fait de critique, et les plus étranges sophismes sont employés. Lorsqu'on se trouve en présence d'un témoignage aussi important que celui de Gersaint, Gersaint bénéficiaire de l'œuvre, Gersaint présent à l'exécution, Gersaint hôte et ami, on ne peut le récuser qu'en vertu d'un témoignage aussi direct et aussi formel. La manie moderne d'ergoter sur tous les documents est aussi dangereuse qu'illégitime ; elle fait vite tomber dans le roman et dans l'enfantillage.

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