J.-B. PATER
COPIE DE Collection de
XSEIGNE DE GERSAIXT " -/i;a)- Stem.
i'L. 4, {âge 24
Sur quoi se fonde-t-on pour douter, par exemple, que Watteau fût aussi malade que le dit Gersaint, et pour douter que Watteau ait accompli son œuvre en huit matinées ? Sur ce que Gersaint se serait trompé sur la date exacte du retour d'Angleterre.
Or, si Gersaint, dit-on, s'est trompé sur le retour d'Angleterre, il a pu se tromper aussi sur les conditions d'exécution du tableau. Et, étant donnée la mort de Watteau, en juillet 1721, il n'est pas indifférent, dit-on encore, de savoir si sa dernière œuvre de malade fut peinte cinq ou dix mois avant sa mort; cinq mois, c'est la liberté d'exécution du tableau de Paris qui y correspond, dix mois conviennent parfaitement au soin, à la minutie de l'Enseigne de Berlin.
Je ne crois pas cette déduction admissible. Une erreur sur une date insignifiante, et à vingt-trois ans de distance, n'implique pas nécessairement une erreur sur la santé où le cœur est intéressé. En outre, avec les années, le temps se raccourcit toujours dans la mémoire des hommes. Gersaint, qui ne pouvait prévoir notre embarras, n'attachait pas à l'exactitude de la date une importance qu'elle n'avait pas, qu'elle ne pouvait avoir lorsqu'il écrivait. Tandis que la question de savoir dans quelles conditions physiques et morales Watteau peignit l'Enseigne restait capitale, et ne pouvait échapper à Gersaint. Novembre 1720 ou janvier 1721, de quel intérêt précis cela peut-il être pour Gersaint? Mais la santé de Watteau et sa façon de peindre, comment les oublierait-il? Ceci regarde directement l'œuvre et l'ami ; cela non, au temps surtout où écrivait Gersaint. Il n'y a pas analogie.
Se tromper une fois, au surplus, peut entraîner le soupçon d'une seconde erreur, mais non pas la certitude. C'est affaire de dosage des motifs. Et l'erreur de Gersaint, sur une date sans valeur à son époque, n'entraîne pas du tout son erreur sur un détail douloureux où son souvenir d'ami et de marchand ne peut être que vif, d'ami et de marchand qui ne sont nullement intéressés, d'autre
part, à préciser si l'Enseigne fut entreprise huit jours ou trois mois après le retour d'Angleterre.
De plus, et puisqu'on a invoqué l'autorité du Mercure à ce propos, le Mercure annonçant la gravure de l'Enseigne, en 1732, dit textuellement : «... V Enseigne que Watteau peignit en arrivant de Londres en 1721 ».
Au surplus, est-on bien sûr que Watteau soit revenu définitivement d'Angleterre avant janvier 1721? Il était à Paris en août 1720, oui. Mais y est-il resté? Et s'il était retourné en Angleterre? Cela n'est pas impossible, et voici pourquoi.
Watteau, qui séjournait en Angleterre depuis près d'un an, revient à Paris, selon l'hypothèse même de M. Alfassa, pour assister au mariage, célébré le 22 juillet 1720, de son ami Julienne. Un mois après, il est encore là, car on lit dans le journal de la Rosalba, la grande artiste de Venise : « Vu M. Vateau et un Anglais». Et nous savons que Watteau nourrissait une grande admiration pour Rosalba Carriera. Il est resté à Paris afin de la rencontrer. Le 2 septembre le trouve encore à Paris. Pourquoi ? Parce qu'il y termine le fameux Rendez-vous de chasse pour Julienne : c'est à cette œuvre qu'il consacre son temps en août. Que fait-il ensuite, de septembre à janvier? On n'en sait rien. «A partir de ce commencement d'automne, durant plusieurs mois, autour de Watteau, tout fait silence. Ce ne peut être qu'alors qu'il s'installe chez Gersaint et qu'il peint son «plafond de boutique» si justement fameux. »
Ainsi s'exprime M. de Fourcaud dont la déduction sur l'Enseigne n'est qu'une hypothèse. Et, peut-être, peut-on concilier l'affirmation de Gersaint et du Mercure, d'une part, sur le retour d'Angleterre, et, d'autre part, la présence de Watteau à Paris en août 1720, en conjecturant que Watteau n'a fait qu'un court voyage à Paris, pour les noces de Julienne et pour voir la Rosalba, puis qu'il est reparti pour Londres afin d'y terminer
certains travaux, pour Londres dont il ne revient définitivement qu'en janvier 1721. « Tout fait silence», dit M. de Fourcaud. Parce qu'il est absent. Et l'Enseigne n'aurait bien été peinte qu'en 1721,
Il est d'ailleurs un fait qui prime tout. Watteau, mort tuberculeux en 1721, d'une tuberculose chronique, et non aiguë, Watteau, dès avant même son départ pour Londres (1719), était brûlé de fièvre nuit et jour ; ses amis le trouvaient depuis longtemps indifférent, presque, au travail, nerveux, agité, ne faisant, dit Caylus, « qu'errer de différents côtés » et crachant, comme on dit, son dernier poumon. Et donc, prouver que l'Enseigne, même si on en découvrait le témoignage, a été peinte à la fin de 1720, et non au commencement de 1721 comme le dit Gersaint, ce ne serait pas prouver que Watteau n'était pas « de santé déUcate », qu'il ne traînait pas « sa faiblesse » à ce moment-là.
Enfin, si Watteau eût employé, à peindre l'Enseigne, le temps que réclame une oeuvre exécutée avec soin et minutie, Gersaint se fût-il mépris au point de préciser : en huit matinées?
Sur le mot « plafond », aussi, on a ergoté.
Nous possédons, en effet, deux textes; celui de Gersaint qui dit : « un plafond que je devais exposer au dehors» ; celui inscrit sous la gravure d'Aveline : « peint en plat-fond».
J'entends bien. Vous dites : « Voici revenu le procès du Mariage de Figaro ! » Je le voudrais bien. Il y aurait au moins une Rosine pour me distraire. Ici, pas même de demoiselle de Verte- Allure. Et nulle virgule, nul pâté qui me tireraient d'affaire. Il faut choisir entre la préposition et l'article indéfini.
J'avoue, pour ma part, ne pas très bien saisir l'utilité de cette discussion. Mais, puisque je me suis promis de tout examiner, je dois m'y arrêter à mon tour.
Et d'abord, je ferai remarquer que le mot «plafond», que l'on mette un ou en devant, ne pourra jamais convenir aux tableaux de
Berlin. Ils sont admirables, ils sont peut-être de Watteau, mais ce ne sont pas des plafonds. Les partisans de ces tableaux le savent bien, puisqu'ils sont des premiers à discuter le terme. Ce mot, en effet, a besoin d'explication, car, si nous étions stricts, nous serions obligés de conclure que, au xviii® siècle, l'usage était de placer les enseignes au plafond de la boutique, ou bien de plafonner les bannes, et je ne crois pas que les plus sévères, dont je suis, en fait de textes, puissent aller jusque-là.
La vérité, « plafond » le prouve, est que la signification des vocables varie avec le temps, avec les personnes encore bien davantage. Il faut donc rechercher ce que « plafond » signifiait. On l'a recherché. On ne l'a pas trouvé. Fâcheuse lacune, car l'expression de Gersaint ne convient pas assez aux tableaux de Berlin pour pouvoir leur être secourable, tandis que l'expression inscrite sur la gravure — en plat-fond — nous donne une idée concordante, non seulement avec l'histoire de l'œuvre en général, mais encore avec la facture du fragment de Paris en particulier. Mais puisque Berlin réclame une interprétation, interprétons.
« Je vais faire le portrait de votre boutique », dit Watteau à Gersaint à son retour de Londres. Et c'était un détour délicat à l'intention de l'ami, son hôte et marchand, pour reconnaître ses bontés et ses soins, mais dont aucun n'était dupe. Si Watteau avait pris son cadeau au sérieux, est-il possible que Gersaint, si dévoué, si attentif à plaire à son ami, à adoucir ses derniers jours, lui ait infligé la mortification de voir son présent vendu, quinze jours après son achèvement? C'eût été une grossièreté dont Gersaint n'était pas capable. Si donc Watteau parla de plafond, ce que nous ignorons puisque Gersaint prend le mot à son compte sans nous dire si Watteau s'en servit, ce fut par entente tacite sur le sort du dédommagement qu'il offrait, ménageant seulement son ami qui se serait offensé qu'on le rémunérât brutalement, et, par conséquent, sans s'attacher à peindre réellement un plafond à
usage de panonceau. L'intérêt même des tableaux de Berlin, qui ne ressemblent en rien à des plafonds, exige cette large interprétation.
Mais la raison de délicatesse est-elle la seule qui fit jouer sur le mot plafond? Je croirais volontiers, après le détour, à une expression professionnelle, dont Watteau ne s'est peut-être pas servi, mais dont Gersaint a formulé ainsi l'idée picturale.
Plafond, dans la pensée de Gersaint, et peut-être aussi de Watteau, désigne la facture du tableau et non pas l'usage qu'on doit en faire, facture libre, rapide, «en huit matinées», celle que l'on emploie pour les œuvres destinées à être vues d'un éclair, en passant, les yeux rapidement levés en franchissant le pas de la boutique, comme se peignent les enseignes et les plafonds.
«Un plafond que je devais exposer au dehors», dit Gersaint. C'est net. Une œuvre large, faite pour être vue de loin, et traitée brutalement, c'est-à-dire à gros traits. Et de là vint sans doute aussi le mot « enseigne» dont ne se servent ni Watteau ni Gersaint, et qui n'apparaît que dans le Mercure, en 1732, mot d'usage commode, adopté après coup pour la rapidité de la conversation, sur lequel on s'entendait, comme sur plafond, sans leur prêter une rigueur quelconque — à moins justement qu'on adoptât « enseigne » pour éviter la confusion que pouvait, qu'avait dû déjà créer le mot « plafond » .
De ce sens d' œuvre exécutée largement témoigne, enfin, la légende de la gravure d'Aveline. Si Gersaint mérite créance, l'inscription encore plus. Celle-ci est un document officiel. Chaque terme en est pesé par le propriétaire scrupuleux et intéressé, à qui on peut faire des observations, entre autres sur la technique inusitée. Aussi prévient-il les remarques. « Peint en plat-fond », c'est-à-dire je vous offre là une œuvre exécutée à la manière d'un plafond, le pinceau large, ainsi que faisaient les fresquistes autrefois, dans leur hâte de ne pas laisser la tempera se sécher.
Si le mot « plafond » avait caractérisé la destination locale de cette œuvre, et non sa facture, il semble bien qu'on aurait inscrit le mot usuel un plafond, dont se sert Gersaint dans sa notice anccdotique, et non pas l'expression, un peu précieuse, mais révélatrice, que le caractère officiel de l'inscription nécessitait.
Et qui donc pourrait affirmer qu'il ne fut pas échangé, entre Gersaint et Watteau, au cours de ces huit matinées, mille plaisanteries et mille sourires au sujet de l'heureuse fortune d'un marchand qui allait posséder une enseigne, un plafond, un tableauréclame enfin, comme aucun négociant n'en posséda jamais? Gersaint, moitié sérieux, moitié riant, de se rengorger ; Watteau de pousser la plaisanterie; le sens des mots, déjà, de se déformer, mais qui se rétablit cependant dès que l'on se trouve devant la nécessité de scrupuleuse exactitude que réclame une inscription de gravure officielle, pour reprendre aussitôt son sens usager dans le langage courant et dans la narration.
Ainsi je verrais volontiers le moyen de concilier les deux termes, en apparence inconciliables. Si cependant il me fallait choisir, ce serait selon les lois les plus élémentaires de la critique que je choisirais ; je m'arrêterais à la formule officielle, celle de la gravure : en plat-fond, qui a, d'ailleurs, l'avantage de s'appliquer à l'une des œuvres en discussion, et je repousserais la formule de langage famiher, purement anecdotique : un plafond, et qui, en outre, ne peut se rapporter, de quelque façon qu'on la tourne, à aucune des deux.
Je pourrais, enfin, suivre M. Alfassa, qui a soulevé les scrupules sur le voyage à Londres et sur le mot plafond, le suivre encore dans ses recherches sur les boutiques du pont Notre-Dame et la grandeur de leurs auvents. Comme ces boutiques n'existent plus et qu'on ne sait pas d'ailleurs si Gersaint occupait une seule boutique ou deux ou trois réunies, qu'on ne sait même pas si cette boutique était à droite ou à gauche, au milieu ou au bout du pont,
L'ENSEIGNE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE ji
cette discussion me paraît encore plus vaine que ne paraissait ridicule à Figaro le procès de Marceline, demoiselle de Verte-Allure.
Elle nous entraînerait bien loin aussi, jusqu'en 1507, pas moins, M. Alfassa, qui voulait nous donner les mesures de la boutique de Gersaint au xviii^ siècle, étant allé chercher une gravure du xvi^, gravure représentant le pont Notre-Dame nouvellement construit.
Il est vrai que M. Alfassa a retrouvé le devis d'un maçon pour des travaux à exécuter dans la maison n^ 4, en 1729. Ceci ne prouve qu'une chose, et qui va contre la thèse de M. Alfassa, c'est qu'on ne craignait pas de mettre les maçons dans ces maisons-là, au temps même de Watteau, et donc que les dimensions données comme étant celles, immuables, des boutiques, sont purement arbitraires.
Je me contenterai, sur ce point, de renvoyer à un tableau d'Hubert Robert exposé au musée Carnavalet, et qui représente la Démolition des maisons du Pont Notre-Dame en iy86. On voit, sur ce pont Notre-Dame, certaines des maisons du xvi® siècle encore debout ; mais on y voit aussi, au commencement aval du pont, en entrant par la rive gauche, une maison considérable, deux fois plus grande que les maisons assises au milieu du pont, et dont les boutiques, par conséquent, devaient être dissemblables des autres, beaucoup plus vastes en tout cas. Qui nous dit que la boutique de Gersaint n'était pas dans cette maison-là?
Mais, puisque nous nous trouvons dans la boutique de Gersaint, élucidons encore un autre problème, tout aussi puéril, d'ailleurs, que celui dit de 1507 ; on l'a soulevé, et j'ai promis de ne rien négliger. Et c'est le problème dit du «Grand-Monarque».
Le magasin de Gersaint est connu généralement pour s'être dénommé : « A la Pagode». En 1740, Boucher dessina et Caylus grava une «adresse» sous cette invocation, et qui figure aujourd'hui dans les bonnes collections. Voilà un fait. On ne le nie pas ; on le suppose seulement précédé d'un autre fait : avant « A la
Pagode )), la boutique de Gersaint se serait intitulée « Au Grand- Monarque ».
M. de Fourcaud est l'inventeur de ce Grand-Monarque. Sur quoi fonde-t-il sa découverte? Sur un raisonnement, que voici : U Ahnanach royal pour 1721 porte l'adresse de Watteau : « Sur le pont Notre-Dame, au Grand-Monarque»; or, ne savons-nous pas que, à son retour d'Angleterre, Watteau logea chez Gersaint et qu'il y resta jusqu'en février 1721, au moins? Donc, le Grand- Monarque, c'était Gersaint.
La preuve de VAlmanach royal, seule invoquée, me semble trop indirecte pour être péremptoire. De plus, Watteau donnant son adresse chez Gersaint l'eût rédigée : « Chez Gersaint». Le «Grand- ^lonarque », c'est la boutique, ce n'est pas la maison. Watteau ne logeait pas au magasin, mais chez son ami. Un parent de M. Laguionie, arrivant de province, ne donnerait pas son adresse : « Au Printemps». En outre, une adresse n'est pas toujours un domicile. Enfin, nous avons vu, plus haut, que Watteau avait fort bien pu, de juillet à septembre 1720, ne faire qu'une apparition à Paris, puis retourner à Londres. En septembre 1720, VAlmanach de 1721 était en confection. Watteau, passant à l'Académie, est sollicité de laisser son adresse, et il indique l'auberge où il est descendu, se disant : les lettres suivront. Lorsqu'il revient définitivement d'Angleterre, ou bien lorsqu'il émigré chez Gersaint, il néglige de rectifier un almanach peut-être publié déjà, d'ailleurs.
L'adresse donnée par Watteau, de toutes façons, ne peut suffire pour attribuer à Gersaint l'enseigne du Grand-Monarque. Elle suffirait plutôt pour l'écarter.
Et donc, il faut prouver que les gravures éditées par Gersaint portaient : Au Grand-Monarque. M. Alfassa l'a bien compris, que nous dit : « Il existe des estampes éditées par Gersaint, qui portent cette adresse, notamment celle gravée par Moyreau d'après Watteau : Du bel âge où les jeux remplissent vos désirs.... » .
Voilà du moins une preuve matérielle et non conjecturale, directe et non déductive. Vérifions-la.
Trois principaux recueils de l'œuvre gravé de Watteau nous sont offerts pour ce contrôle.
Le premier est celui de la Bibliothèque nationale. Il contient la gravure Du bel âge qui porte pour unique mention : « Gersain au pont nôtre Dame » sans aucun Grand-Monarque. — Le recueil des planches de Moyreau ne contient pas cette gravure.
Le second est celui de la bibliothèque de l'École des Beaux- Arts. Celui-ci contient aussi Du bel âge, qui porte pour unique mention : « Gersain au pont nôtre Dame», sans aucun Grand- Monarque.
Le troisième est le célèbre album de la bibliothèque de l'Arsenal, que certains prétendent avoir appartenu à M. de Julienne. Il contient Du bel âge sans autre adresse que : « Gersain au pont nôtre Dame».
Enfin, j'ai sous les yeux, en écrivant ceci, une épreuve de cette gravure qui porte, elle aussi : « Gersain au pont nôtre Dame », et rien de plus.
Ce n'est pas tout. L'œuvre gravé de Watteau de l'Arsenal comporte, si l'on écarte les deux tomes des Figures de Caractères, deux volumes, le premier de 115 pièces, le second de 163, au total 278 planches dont 41 ont été éditées par « Gersain marchand au pont nôtre Dame », uniquement, ainsi, d'ailleurs, que les planches de la Nationale et de l'École des Beaux- Arts.
On peut dire, par conséquent, sans crainte de se tromper, que jamais Gersaint n'a signé des gravures du Grand-Monarque. Et il est certain que la gravure Du bel âge ne l'indique pas non plus, du moins les épreuves des recueils publics, ni l'épreuve que j'ai sous les yeux. Il est fâcheux que M. Alfassa ne nous dise point où il a vu l'épreuve qu'il vise.
Aucun fait, donc, n'autorise à donner à Gersaint du Grand-
Monarque. Et le désir d'ajouter quelque piquant au portrait que l'on encaisse, dans la partie gauche de V Enseigne, et qui, sur les tableaux de Berlin, reproduit approximativement les traits de Louis XIV, tandis que, sur la gravure et sur le fragment de Paris, ce portrait ne rappelle aucune physionomie connue, ce désir ne suffit pas pour que nous admettions une aussi gratuite hypothèse, si accessoire, anecdotique et indifférente au fond qu'elle soit. Laissons ces petits jeux, mentionnés seulement pour le bon ordre, et poursuivons le récit des vicissitudes de V Enseigne.
Donc, en 1732, ceci n'est pas contesté, l'Enseigne se trouve chez JuUenne qui la fait graver par Aveline, en même temps que les autres tableaux de sa galerie. Julienne — Jean Julienne tout court jusqu'en 1736, année de son anoblissement — est un industriel, à la fois marchand de drap et teinturier, du quartier des Gobelins. Ses oncles, Julienne le drapier et Gluck le teinturier, lui ont confié la direction de leurs fabriques. *•
Il n'a pas attendu que d'Hozier le promût dans l'ordre de saint Michel pour mener la vie de gentilhomme. Tout en veillant à ses industries, il s'intéresse aux arts, et commence cette galerie qui comptera parmi les plus célèbres de Paris, et que les étrangers de passage ne manquent pas de visiter. Les marchands le choient. Sirois l'aiguille vers Watteau. Le teinturier devient l'ami du peintre, bientôt son acheteur principal. En somme, Julienne, c'est un peu et à la fois comme « le père Groult» de nos jours pour la galerie, et comme, pour la spéciadité, tel amateur d'aujourd'hui qui s'attache particulièrement à l'œuvre de tel ou tel artiste, dans un mélange imprécis, qu'il ne démêle pas bien lui-même, d'art et d'affaires combinés.
Julienne, je ne pourrais le mieux définir que par cette phrase
'I ''. dcw.f crHe ai.feiçrU;aLh/letir de ses a/is.
JJ' . • ^ iîaisUrsde ^oti^rL Iinile la numiar ; Leurs cnnulatuf dwerais., ■'laicis et ieu/\i/oùt Qnnposcnt la matière
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p. AVELINE : GRAVURE P'APK^
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5 "L'ENSEIGNE DE GERSAINÏ
JJr. i,^ J'^qiu.%j<-s J'Jt'.i/CLnS .
QjMt n-ii/J£naijw.f-ntnur paini de luiu. d'heuiviur la/cns ! Si U. C^cei cuM -uvielu. protonaer sa camac^ IL cuirotl surpa/f.i-e'j-pj- ^'l'fûd^/ej' cAarmanaJ> .
Pl. 5, Page 34.
du numismate Boze, le successeur de Fénelon à l'Académie française, lequel, en sa qualité de secrétaire perpétuel des Inscriptions, prononçait ces mots suggestifs au cours de l'éloge funèbre de l'un de ses confrères : « Content d'une propriété passagère qui lui donnait toujours les premiers et les plus vifs plaisirs de la possession, il devint habile dans l'art de prévenir les dégoûts, et de multiplier ses connaissances par le nombre et le changement de ses acquisitions >>. Voilà Julienne, non pas peut-être le Julienne des premières années, mais certainement le Julienne des dernières.
Frédéric II, cependant, acheta-t-il directement à Julienne, comme on le prétend? Aucun texte ne le dit. Frédéric acquit des tableaux qui avaient figuré chez Julienne, mais rien ne permet d'affirmer que ses courtiers, Rothenbourg, Mettra, Petit, s'adressaient à celui-ci. Il est même probable que, étant données la parcimonie ou la pauvreté de Frédéric, en tout cas la rareté du numéraire dont les intermédiaires disposaient, il est probable que ceux-ci s'adressaient plutôt à des marchands qu'au prestigieux industrielcollectionneur, qui « multipliait ses connaissances » et « changeait ses acquisitions », mais ne perdait jamais de vue l'intérêt du peintre dont il s'était fait l'apôtre et dont il était l'ami — ni le sien.
Julienne, possesseur de V Enseigne, la fait donc graver par Aveline. Mais l'œuvre de Watteau mesure des dimensions peu pratiques pour le graveur ; elle compte en largeur près du double delà hauteur, et cette largeur est considérable, puisqu'elle dépasse trois mètres. Julienne donc, ainsi que cela est généralement accepté, non pas parce que l'on possède une preuve quelconque, mais parce que c'est une explication plausible et même raisonnable, Julienne s'adresse à Pater pour qu'il fasse une copie réduite de l'Enseigne, copie qui mesure exactement om.515 de haut suroru.835 de large, et qu'Aveline emporte chez lui en vue de son travail de plusieurs années, se contentant de se reporter à l'original lorsqu'il est besoin. Cette copie, je l'ai vue chez M. Edgar
Stem qui a bien voulu me la montrer. C'est une œuvre admirable. Tune des plus belles que Pater ait jamais exécutées, véritable pièce de musée, le type même de l'œuvre de musée, et par son mérite intrinsèque, de premier ordre, et par son caractère documentaire sans égal.
On peut donc admettre que, étant données : 1° les dimensions du tableau qui le rendent peu maniable ; 2° la répugnance de Julienne à s'en séparer, on ait trouvé ce moyen ingénieux de tout concilier. Il ne faudrait pas, cependant, abuser de cette copie. Tout le monde dit que Julienne « a dû» faire copier l'Enseigne par Pater ; mais personne n'en sait rien. On le veut bien, mais on l'ignore, après tout.
Si donc, d'abord, la sagesse permet peut-être de croire à la copie de Pater faite en vue de la gravure, elle commande aussi de n'y croire que sous bénéfice d'inventaire, et en ajoutant aussitôt que rien n'autorise cette croyance, rien que le besoin de fournir une explication plausible à un fait dont la raison reste obscure. Ne serait-il pas, d'ailleurs, tout aussi vraisemblable de croire à un amateur épris de l'Enseigne, et demandant à Julienne la permission de la faire copier sous un format plus logeable, et qui la lui rappellerait?
Cette réserve est d'autant plus nécessaire qu'on a profité aussitôt de rh\^othèse de la copie en vue de la gravure pour contester l'exactitude de cette copie; on verra pourquoi et sur quels points: nous examinerons cela en détail. Restons, pour le moment, dans l'histoire générale, tout en n'oubliant pas que cette hypothèse de la copie-gravure infidèle est née vers 1900 seulement, lorsque le catalogue de la vente Secrétan (1889), où était reproduite la copie de Pater, tomba sous les yeux du docteur Laban ; c'est-à-dire lorsque la nécessité s'imposa d'expliquer les différences entre les documents contemporains et les tableaux de Berlin.
Est-il vraiment possible, au fond, d'admettre que Pater, comme
on le prétend, ait agrandi en hauteur, et, en largeur, diminué d'un côté et agrandi de l'autre le tableau de Watteau? Ce que l'on sait du caractère de Pater, de ses rapports avec Watteau, contredit énergiquement une telle conjecture. Pater, conduit à Paris, de Valenciennes sa patrie, et celle de Watteau, par ses parents, Pater est remis entre les mains de Watteau qui lui donne ses premièras leçons. Et lorsque Watteau se sentira mourir, à Nogent, c'est le petit Pater qu'il appellera auprès de lui. Pater, que Watteau considère comme son fils spirituel, rendait à Watteau tendresse et reconnaissance. Modifier l'œuvre dernière, le chef-d'œuvre reconnu de son maître, tout, de Pater, repousse cette désinvolture, cette impiété.
Mais, quand même il y eût songé, il se fût heurté, alors, à l'intérêt, pour ne pas parler de l'amitié, de Julienne.
Et, ici, nous avons mieux que des déductions de bon sens à opposer, nous avons des documents.
Le premier, c'est la légende de la gravure d'Aveline : Gravée d'après le tableau en plat-fond peint par Watteau pour M. Gersaint. Que lui oppose- t-on? Rien. On se contente de douter de sa véracité, sans expliquer pourquoi, autrement que par le fait à légitimer, soit la non-conformité des tableaux de Berlin avec la gravure.
Pouvons-nous, du moins et encore, corroborer d'un autre document cette légende? Oui. Et je suis surpris que cette dernière pièce ait été passée sous silence. Je la relève donc. Concourt l'a recueillie « dans l'exemplaire de la Bibliothèque nationale (département des imprimés) », et il l'a publiée dans son Catalogue raisonné. Et c'est le prospectus même rédigé par Julienne sous le titre : Œîivres d' Estampes d'après les tableaux et dessins originaux de feu Antoine Watteau, prospectus publié, d'ailleurs, par le Mercure de novembre 1734.
Julienne annonce qu'il fait graver les œuvres de Watteau qui
sont en sa possession — il les posséda toutes un moment, dit Concourt — et, ce travail étant sur sa fin, il fait part au public de cet achèvement, invitant les amateurs à s'en rendre acquéreurs. Il les invite en ces termes :
« Il n'est pas nécessaire de s'étendre sur le mérite de feu Watteau pour en faire souhaiter les ouvrages. Son genre de peindre et de dessiner est présentement si goûté dans toute l'Europe, que les curieux, ne pouvant posséder de ses tableaux à cause de leur rareté, se font un plaisir d'en avoir les estampes que l'on continue de graver depuis plus de dix-huit années.
« Une entreprise aussi étendue et d'une aussi forte dépense, à laquelle le roi a bien voulu accorder sa protection, aurait pu être proposée par souscription, mais la délicatesse qu'on a eue de ne point prendre des engagements qu'il n'eût pas été toujours possible de remplir au temps marqué, par la difficulté de finir des graveurs, a fait qu'on a préféré de mettre au jour chacune de ces estampes, à mesure qu'elles ont été gravées. Il y a présentement tout lieu d'espérer que cet ouvrage paraîtra dans sa perfection en 1734. »
Ainsi, en 1734, Julienne annonce qu'il va mettre en vente l'album complet des gra\nares d'après Watteau, en confection depuis dix-huit ans, et dont on vendait les pièces à mesure de leur achèvement. En 1734, — la gravure de l'Enseigne est de 1732, — la gravure de l'Enseigne commandée pour cet album destiné aux « curieux » de Watteau, est vendue à part depuis deux ans déjà.
Julienne après avoir parlé de «l'ordre régulier )> qu'il a observé, de ses « soins pour la perfection de l'impression » , du roi qui « a retenu dix exemplaires » , Julienne ajoute :
« Comme on a imité depuis quelques années les tableaux de Watteau, et gravé et copié dans les pays étrangers plusieurs estampes gravées à Paris, le sieur de Julienne, pour éviter qu'on
soit trompé, signera chacune des œuvres et certifiera le tout gravé d'après les originaux. »
Peut-on trouver quelque chose de plus net, de plus indubitable, de plus sincère, de plus véridique? Julienne, désireux de répandre l'œuvre de Watteau, et peut-être aussi d'en tirer un légitime profit, le fait graver, l'Enseigne comprise, et, à ses amateurs au prix de 500 livres le volume, — et il y a quatre volumes, — il garantit la parfaite conformité des planches avec les originaux. La légende d'Aveline ne ment donc point. Prospectus et légende se complètent, s'appuient l'un sur l'autre, auxquels vient s'ajouter le témoignage de Gersaint : « elle a été gravée par les soins de M. de Julienne » , et tous trois sur la probité incontestée de celui que Concourt appelle, en plus, « l'ami, l'enthousiaste, le fidèle ». Ce serait celui-là qui aurait trompé les souscripteurs, qui aurait risqué de ruiner son onéreuse entreprise en dénaturant une œu\Te qu'il garantit en même temps conforme?
Si donc Julienne a commandé à Pater la copie en vue de la gravure, il n'a pu le faire qu'en recommandant à Pater la plus sévère exactitude. La légende de la gravure d'Aveline et le prospectus de Julienne sont des témoins irrécusables. La nécessité d'expliquer les différences que l'on ne peut pas ne pas constater entre les tableaux de Berlin et la copie de Pater, reparue à la vente Secrétan, ne peut suffire à discréditer cette copie ni la gravure avec elle.
Donc, en 1732, l'Enseigne est chez Julienne, et Aveline la grave.
En 1744, Gersaint rédige le catalogue Lorangère, et signale encore la présence de son enseigne chez Julienne.
En 1767, Julienne meurt : l'Enseigne ne figure pas au catalogue de sa vente.
L'a-t-il vendue? On ne sait pas.
Mme de Julienne l'a-t-elle gardée avec d'autres toiles? On ne sait pas.
Je veux dire par là qu'aucun contemporain ne nous renseigne, aucun document précis et nominatif ne nous avertit du sort de l'Enseigne depuis 1744.
Elle est perdue? Non pas, car, deux ans après la mort de Julienne, en 1769, elle reparaît.
Mais dans quel état ! Et c'est toute l'affaire.