CHAPITRE IV
TOUT le monde, ai-je dit, reconnaît que V Enseigne de l'abbé Guillaume est bien celle de M. Léon Michel-Lévy : aucune contestation à cet égard; Concourt s'est trompé, Dhome, bibliothécaire de l'empereur d'Allemagne, s'est trompé par la faute de Concourt qui lui envoya des indications trop vagues, ou bien Concourt, dans l'ivresse de sa découverte, n'a pas tenu compte des restrictions de Dhome. Ce point, secondaire d'ailleurs, et ne touchant en rien au fait de l'erreur qui est acquise, ne seraéclairci que le jour où sera publiée intégralement la correspondance échangée entre Concourt et Dhome.
Renversons les termes : tout le monde admet que V Enseigne de Berlin n'est pas celle de l'abbé Cuillaume. Qu'est-elle donc? Et une double question se pose : Laquelle des deux, celle de Paris ou celle de Berlin, fut peinte par Watteau en plat-fond, en huit matinées? Ou bien Watteau aurait-il peint deux fois son Enseigne!
On sait dans quelles conditions physiologiques Watteau a exécuté son œuvre. Tuberculeux au dernier période, voulant faire une gracieuseté à son ami, il brosse son Enseigne. Il a pu, sans doute et absolument, sur la demande d'un amateur, en tirer une réplique, ou bien, avant de l'exécuter, en faire une esquisse, mais l'a-t-il pu pratiquement?
L'hypothèse de l'esquisse aurait pu se heurter d'abord à l'ob-
jection d'une esquisse de la moitié seulement du tableau, si l'autre moitié, disparue elle aussi, entre 1744 et 1769, n'avait reparu, du moins très probablement, en 1829, à la vente Francillon, après laquelle vente, elle disparut de nouveau sans qu'on l'ait jusqu'à présent retrouvée. En soi, donc, il a pu y avoir esquisse.
Mais, chez ceux mêmes qui ont émis cette supposition de l'esquisse, je ne trouve qu'un naturel et bienveillant désir de tout concilier. A l'examen, cette hypothèse de l'esquisse ne peut se soutenir.
On ne fait pas l'esquisse d'une œuvre que l'on peint en huit matinées, pour se dégourdir les doigts, en plat-fond, lorsqu'on est malade, tuberculeux au dernier période, et que la verve vous prerwi au point d'aiguiser votre amour-propre. Watteau, qui ne faisait pas, d'ailleurs, d'esquisse de ses œuvres, — Caylus le ditformellement : «Jamais il n'a fait ni esquisse ni pensée pour aucun de ses tableaux», — mais en dessinait parfois quelques morceaux indépendants avant de les peindre, aurait changé de méthode, tout d'un coup, et pour une fantaisie rapide, une distraction, un plaisir personnel et d'affection? Cela ne semble guère plausible. De plus, s'il y avait eu esquisse, Gersaint, qui attache à cette Enseigne une importance telle que, en 1744, vingt-trois ans plus tard, il profite de la première occasion pour donner sur elle tous les détails qu'il est seul à connaître, Gersaint l'eût-il passée sous silence? Marchand de tableaux, il eût négocié l'esquisse comme l'œuvre, et il s'en fût vanté aussi.
Enfin une esquisse de tableau n'est pas un tableau. Une esquisse ne comporte pas ordinairement des dimensions égales à celles de rœu\Te, non plus que des précisions de détails, des raffinements de couleurs, des recherches picturales, en un mot, comme celles que présentent les deux œuvres.
En faveur de la réplique, on a essayé, un moment, d'invoquer la précaire situation matérielle de Watteau. Watteau fut pauvre, et
même, souvent, misérable. Mais, justement, à son retour d'Angleterre, il se trouve à la tête d'une somme assez importante. Il revient, d'abord, avec un pécule, et, de plus, Julienne, qui, pendant cette année d'absence, s'est occupé de vendre quelques tableaux de son ami, Julienne lui remet 6 000 livres.
Quand Watteau mourut, six ou huit mois après son retour, Gersaint envoya à la famille, à Valenciennes, 9000 livres qui composaient l'actif de la succession : 6 000 trouvées en espèces, 3 000 provenant de la vente du mobilier, sans parler des dessins que Watteau lègue à ses amis. Watteau, n'avait donc nul besoin de se livrer à des besognes fastidieuses comme de recopier un tableau qu'il vient de peindre pour se dégourdir les doigts, autrement dit pour faire une gracieuseté à son ami.
On a, alors, rappelé que Watteau, à ce moment-là, accomplissait des besognes non moins commerciales, telles que — ainsi que le dit le Mercure en 172 1 — de dessiner pour Crozat les tableaux du roi et du régent. Justement ! Watteau malade est bien capable d'accomplir le travail léger et facile de tracer au crayon, sur de petites feuilles, quelques traits, et encore, s'il le fait, est-ce pour plaire à Crozat son bienfaiteur. Mais copier un tableau de trois mètres sur près de deux, voilà une bien autre besogne dont ni l'état moral ni l'état physique de Watteau, sa situation matérielle, en outre, ne lui imposant pas de vaincre répugnance et lassitude, ne permettent de le croire susceptible.
Le Rendez-vous de chasse, aujourd'hui à la galerie Wallace, datet-il, enfin, d'avant ou d'après l'Enseigne? Personne ne peut l'affirmer ni ne l'affirme. Watteau en parle comme d'une oeuvre terminée, dans une lettre à Julienne du 2 septembre 1720. C'est tout ce qu'on sait. Pour placer le Rendez-vous de chasse après l'Enseigne, il faudrait situer celle-ci en juillet : rien n'y autorise, je l'ai dit déjà, rien et surtout l'état d'un tuberculeux sur sa fin que précise Gersaint ; en juillet 1720, Watteau avait encore un an à vivre.
56 rENSEIGNE DE GERSAINT
N'est-il pas probable aussi que, s'il y avait eu réplique, Gersaint, qui saisit la première occasion de dire ce qu'il sait, en eût parlé comme il eût fait de l'esquisse?
On ne peut, en l'état présent, croire à la confection, par Watteau, de deux Enseignes. Cela est spéculativement possible, mais le seul motif qu'il y ait, à l'heure actuelle, de le croire, le désir que les deux Enseignes soient de la main de Watteau, ne suffit pas pour qu'on l'admette. Il ne reste donc qu'une question : laquelle, de celle de Berlin ou de celle de Paris, est l'œuvre de Watteau?
Et c'est, d'ailleurs, sur ce choix seul que porte tout l'effort des critiques et des historiens, l'hypothèse de la réplique et celle de l'esquisse n'étant émises que pour la prudence, par une réserve assez légitime, et même nécessaire, si on y tient, en toute question de ce genre, ou encore par la préoccupation de ne pas être pris en flagrant délit de contradiction. Mais au fond, si l'on discute à fond, l'esquisse et la réplique doivent être écartées.
Cependant, soyons réservé à notre tour : Watteau posséda, en fait, surtout depuis qu'il a été dit que l'Enseigne date peutêtre d'octobre ou novembre 1720, et même si elle date de janvier, posséda le temps matériel, non pas d'une esquisse — car si certain dessin du Louvre a été pris, avec trop de complaisance, pour une étude du comptoir dont il se rapprocherait vaguement, car si certains dessins de l'admirable collection Henri Michel-Lé vy constituent certainement des études, l'un de l'emballeur et du faquin à bonnet, l'autre de la femme qui regarde le tableau ovale, ces dessins ne peuvent, à aucun point de vue, passer pour des esquisses qu'excluent, de plus, les conditions de l'œuvre et le témoignage de Caylus — non pas d'une esquisse, du moins d'une réplique.
Je ne crois pas que la réplique fût très possible au malade qu'était Watteau, mais enfin elle n'est pas inadmissible. Cela suffit pour qu'on en accepte la réserve.
Watteau, malade, songe à faire une gracieuseté à son ami
Gersaint. Il peint l'Enseigne dont le succès est grand. Les plus habiles peintres viennent l'admirer. Les amateurs envahissent la boutique, au point que l'un d'eux, au bout de quinze jours seulement d'exposition, emporte l'Enseig^ie. Quelle déception pour les autres qui se lamentent ! Et Gersaint, s'il est bon ami, reste un marchand qui entend ces plaintes :
— Ami Watteau, dit-il, ils en veulent tous, de notre Enseigne !... Tantôt encore, on m'en a demandé trois répliques !
— Je ne peux plus travailler, dit Watteau.
Gersaint, talonné lui-même, insiste chaque jour, et sous toutes les formes :
— Hier, Un Tel m'a demandé si vous ne pourriez faire deux tableaux avec l'Enseigne.... L'idée est originale.... Qu'en pensezvous ? Et l'affaire serait belle....
Watteau ne répond pas. Gersaint ne le laisse plus :
— On dit partout que vous êtes fini.... Vos ennemis triomphent. Quel démenti à leur donner !
Gersaint joue de la vanité, du sentiment, fait valoir discrètement ses services. Watteau cède enfin. Il refait l'Enseigne, sans s'astreindre à une exacte similitude. — Ce n'est pas très solide... mais ce n'est pas impossible.
Le problème, d'ailleurs, reste le même, puisqu'il ne s'agit pas de savoir, au fond, s'il y a deux Enseignes, mais laquelle est la première, celle qui fut exposée au pont Notre-Dame. Aussi bien matériellement que psychologiquement, une seule question se pose: il n'est qu'une Enseigne, l'originale ; où est-elle?
Cherchons maintenant si nous en trouverons la trace à BerUn.