‹ L'enseigne de GersaintChapitre 9 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES TABLEAUX DE BERLIN

AU point de vue purement documentaire, ce qui frappe tout d'abord, lorsqu'on remonte à l'origine des deux tableaux de Beriin, c'est-à-dire de l'Enseigne de Watteau qui aurait été coupée en deux morceaux pour former des pendants, c'est la rareté — car il n'y en a qu'un — de documents qui authentifient ces deux toiles.

Tout ce qu'on sait, c'est que, en 1760, les deux tableaux se trouvaient à Charlottenbourg. Et encore le sait-on indirectement. Les Autrichiens, ayant envahi la Prusse, pillaient Berlin et ses environs. Et, le 19 octobre 1760, le marquis d'Argens écrivait à Frédéric II :

«Vous savez déjà sans doute. Sire, que l'on n'a pas causé le moindre dégât à Potsdam, ni à Sans-Souci. Quant à Charlottenbourg, on a pillé les tapisseries et les tableaux, mais, par un cas singulier, on a laissé les trois plus beaux : les deux Enseignes de Watteau, et le portrait de cette femme que Pesne a peinte à Venise. »

On pourrait d'abord faire remarquer le vague de l'indication. « Les deux Enseignes de Watteau», cela peut se rapporter exclusivement au sujet des tableaux. Argens écrit peut-être ainsi pour aller vite. On ne le voit pas bien disant : « la copie en deux morceaux du tableau original, etc. ». Il indique d'un mot à Frédéric le sauvetage en désignant succinctement l'objet sauvé. Et

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il ne préjuge rien. Faute d'indication contraire, acceptons cependant, selon la sage méthode, l'interprétation la plus favorable.

En 1760, figuraient donc à Charlottenbourg deux tableaux que l'on tenait pour l'Enseigne. Mais ici encore, si l'on employait la méthode dont M. Alfassa s'est servi pour contester le récit de Gersaint, lorsque celui-ci, se trompant sur la date du retour d'Angleterre, est suspecté de se tromper sur les huit matinées, il serait facile de contester la véracité d'Argens, puisqu'un rapport du garde du château consigne que « l'un des deux grands tableaux de Watteau a reçu des coups de sabre, mais qu'il peut se réparer ». Et j'ai pu constater moi-même, sur les toiles de Berlin, ces coups de sabre dont on aperçoit très nettement la trace au coin supérieur gauche du tableau de gauche, au coin supérieur droit du tableau de droite.

Nous accepterons néanmoins sans discussion le témoignage d'Argens, qui est encore de ceux qu'on ne peut récuser qu'en vertu d'autres témoignages de même valeur.

Les deux tableaux appelés l'Enseigne ou les Enseignes de BerHn, se trouvaient la propriété du roi de Prusse en 1760, c'est chose acquise.

Depuis quelle époque étaient-ils à Berlin, comment y vinrentils? On ne le sait pas.

Par qui, quand, comment, pourquoi ces toiles furent-elles coupées en deux? On ne le sait pas non plus.

Frédéric a fait, à différentes époques (il en faisait encore en 1769, à la vente Guillaume, si l'on admet, ce dont on n'est pas sûr, que la mention du catalogue Guillaume : « Pour la Prusse » signifie « Pour le roi de Prusse))), des achats de tableaux français, parmi lesquels figurent des œuvres de Watteau qui se trouve au-

L'ENSEIGNE DE GERSAIN Collection de S. M. le roi de Prt<

ES TABLEAUX DE BERLIX lotographische Gesellschaff. Berlin).

l'L. 0, l'AGE 60.

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jourd'hui représenté dans la galerie personnelle des rois de Prusse par vingt-sept toiles. Nous savons, d'autre part, que plusieurs de ces tableaux, tels que le fameux Embarquement pour Cythère, la Leçon d'amottr, etc., provenaient de chez Julienne qui les avait vendus de son vivant. Mais les avait-il vendus directement à Frédéric, ou celui-ci les avait-il achetés à un amateur qui les tenait de Julienne? On n'en sait rien, je l'ai déjà dit. Aussi me paraît-il que l'on a trop légèrement conclu aux rapports de Frédéric et de Julienne. Il n'existe, en réalité, aucune preuve que l'Enseigne de la collection Julienne ait été vendue par celui-ci au roi de Prusse.

Quoi qu'il en soit, dans les palais royaux les toiles de Berlin sont, depuis 1760, en sûreté. On les sait là, on est bien tranquille, on les oublie un peu ; on les oublie d'autant plus que Watteau est en discrédit, en tel discrédit que, jusqu'au second Empire français, ses dessins s'achetaient au paquet, et revenaient à un franc pièce en moyenne.

Concourt intervient en 1875, et il aggrave le malentendu. Il faut retenir, en tout cas, de sa bévue, que Berlin, grâce à lui, se trouve confirmé dans son opinion sur son Enseigne ; que Paris adopte le même avis que Berlin ; et que, comme s'il était fatigué de ces sautes, Paris s'y tient, du moins le plus grand nombre, puisque, on l'a vu, le catalogue du Louvre ne se résignait pas. Et c'est bien curieux; car si, avant Concourt, on admettait généralement que le baron Schwitter possédait le reste de l'Enseigne originale, et si, par la faute de Concourt, on avait passé du côté de Berlin, Paul Mantz donnant le ton à la critique par son grand ouvrage sur Watteau (1892), où il dit que le fragment Cuillaume, qu'il tient pour le bon, est à Berlin, il semblerait logique, l'erreur de Concourt étant révélée en 1902, et le fragment Cuillaume se trouvant à Paris, qu'on revînt à l'opinion première? Non pas ! Et certains, les mêmes qui ont passé du côté de BerUn à la suite

de Concourt, persistent dans leur système comme si rien n'était venu le ruiner.

Arrive, cependant, l'Exposition de 1900. Berlin promet ses tableaux, puis se ra\âse. Paris alors abandonne en majorité Berlin, réservant, toutefois et bien entendu, son dernier jugement que la confrontation pourrait modifier. Mais en l'état, sur photographie, Paris, sauf les premiers transfuges, conclut en 1900 : L'Enseigne Guillaume- Auguste-Schwitter- Léon Michel-Lévy semble plus authentique que celle de Berlin.

Berlin sent la nécessité d'intervenir, surtout après 1902. Paraissent alors différentes études allemandes où les trois tableaux sont analysés, comparés, discutés, où l'on produit des documents, tels que la lettre d'Argens, le rapport du garde, des lettres de l'acheteur de Frédéric à Paris, le comte de Rothenbourg, lettres dans lesquelles il n'est question, ni expressément, ni approximativement, de l'Enseigne, en un mot des documents curieux, mais aucune pièce définitive. Des discussions savantes, habiles, troublantes aussi, mais de preuve irréfutable, point.

La controverse devient de plus en plus confuse ; les amourspropres nationaux s'en mêlent un peu. La nécessité de l'examen des tableaux s'impose chaque jour davantage. L'exposition de Berlin, annoncée pour 1910, va permettre d'y procéder.

Il se fit. Mais il faillit ne pouvoir se faire. Car, lorsque les membres du Comité français de cette exposition arrivent à Berlin, accompagnés d'artistes et de critiques d'art impatients de voir les fameuses pièces du procès, leur stupeur est grande d'apprendre que les Enseignes ne sont pas accrochées dans les salles qui doivent s'ouvrir le lendemain. L'émotion est vive. On décide de faire une démarche pour insister sur le prêt de ces toiles à l'exposition

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qui, sans elles, restera découronnée de son plus suggestif, intéressant et peut-être beau fleuron. La démarche est accomplie. Les toiles sont envoyées quelques heures avant l'ouverture. Un compte rendu de presse constate la présence de « la glorieuse Enseigne de Gersaint que l'empereur ne s'est qu'à la dernière minute décidé à nous montrer... ».

On possède, en dehors du bruit public qui circulait, une preuve matérielle de la répugnance à accrocher ces toiles à côté de leurs compagnes. C'est le catalogue même de l'exposition offert aux premiers visiteurs, à ceux qui sont accourus pour l'ouverture. Ce catalogue, imprimé avant celle-ci, ne contient pas les Enseignes. Ce n'est que dans la seconde édition, imprimée plus tard, qu'elles figurent sous les numéros 67 et 89, où elles ont remplacé un Lancret et un Hubert Robert.

Et l'opération critique commença. Sur toutes leurs coutures, on peut le dire ici, les toiles furent examinées, dans tous leurs détails. Comme elles étaient accrochées assez loin l'une de l'autre, on obtint même, après la fermeture de l'exposition, qu'elles fussent désencadrées et rapprochées afin qu'on pût leur donner l'aspect que devait avoir l'Enseigne, chez Gersaint. On se livra sur la peinture et sur la toile à des constatations diverses ; cependant que deux clans se formaient, les uns tenant pour l'authenticité de ces tableaux-là, les autres les jugeant incompatibles avec ce qu'on savait de l'œuvre de Watteau.

Les premiers, qui composaient le plus grand nombre, et dont quelques-uns étaient retournés à Berlin, après l'exposition, pour voir les toiles désencadrées, manifestèrent vivement leur préférence. Nous les retrouverons tout à l'heure, lorsque j'examinerai leurs arguments. Mais les seconds ne se rendaient pas. Et, de ceuxci, M. Gabriel Mourey, dans un article de la Revue de Paris, du i^r avril 1910, traduisait le sentiment en estimant que, des deux tableaux de BerHn, celui de droite était bien supérieur à celui de

gauche, et que celui de gauche s'accusait manifestement inférieur au fragment de Paris qu'il croyait l'original. Et M. Gabriel Mourey concluait à des copies par Lancret.

De la presse artistique, la discussion avait passé d'ailleurs dans la grande presse, grâce à un article de M. Armand Dayot dans Le Matin du i^' mars 1910, et qui concluait à la non-priorité des toiles de Berlin. Dans Le Journal fut soutenue la thèse contraire : « C'est celui de M. Léon Michel-Lévy qui est faux », par la plume de M. Alvin Beaumont dont, cependant, la créance se trouva quelque peu diminuée par l'aveu qu'il fit spontanément de n'avoir pas vu le fragment de Paris plus qu'il ne connaissait les tableaux de Berlin.

Enfin, à la suite de ces polémiques, M. Armand Dayot proposa un arbitrage, c'est-à-dire qu'il demanda que les trois tableaux fussent placés côte à côte devant un tribunal composé de personnes compétentes et autorisées de Berlin et de Paris, et que toutes les pièces du procès leur fussent communiquées. M. Léon Michel-Lévy était décidé à accepter cet arbitrage. Berlin le refusa. Et la controverse continua. Il nous reste à y entrer à notre tour.

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