LE VOEU A SAINTE ANNE
Pékin; la foi inébranlable et la sublime résignation de ceux qui s’étaient réfugiés ou qui combattaient à son ombre; les héros morts en le défendant, dont les âmes, pour être dans le ciel, n’en sont pas moins présentes à. la fête où on les glorifie; et les soldats survivants, encore tout illuminés de la gloire qui rayonne de ses plis décolorés; et l’illustre évêque, l’âme de l’inlassable résistance, qui, la lutte -une fois terminée, a été le prendre de ses propres mains pour le remettre à ceux dont il est le précieux trésor; et la cathédrale catholique demeurée, comme lui, debout, malgré la pluie d’obus qui tombait sur elle, quand de toutes les autres églises de Pékin il n’est pas resté pierre sur pierre. Saluons même, nous en avons le droit. Les mystérieuses visions dont il était le témoin, lorsque, pendant certaines nuits du siège, les assaillants, grâce à un privilège dont ils furent seuls à bénéficier, et qu’ils ont ensuite raconté, sans jamais avoir entendu parler de la sainte Vierge et des anges, apercevaient, se dressant sur les créneaux de la cathédrale, une dame blanche, des guerriers vêtus de hlanc et portant des ailes, qui semblaient la garde surnaturelle du Pé-T’ang. »
QUELQUES LETTRES
Lettre de Favier à il/. Henry.
(( Pékin, 29 septembre 1900.
(( Mon cher monsieur,
(c J’avais chargé un de nos missionnaires de vous envoyer une notice sur votre cher filsj ce missionnaire est malade et n’a encore rien fait : je me décide donc à vous écrire moi-même cette lettre, que vous devez attendre depuis si longtemps. Excusez-moi, s’il vous plaît; le siège a été terrible, et, après la délivrance, nous en avons tous ressenti le contre -coup, et de plus, pour moi surtout, les occupations ont été plus que très nombreuses. Je vous dirai bien franchement que, dans toute ma longue vie, je n’ai jamais rencontré un jeune homme aussi accompli que ce cher M. Paul. Il avait tout pour lui : une science parfaite de son métier, une vaillance de héros, une piété de séminariste; avec cela, grand, bien bâti, solide, .superbe
QUELQUES LETTRES
et d une affabilité sans pareille. Ne croyez pas que je fasse ce portrait à son père seul, je le trace pour tout le monde, et chacun y reconnaît votre enfant.
G est le 1®' juin qu’il est arrivé ici, avec ses trente marins, pour défendre nos établissements catholiques du P® "T ang. Il a tout examiné en connaisseur j il y avait quatorze cents mètres de murs, aussi a-t-il tout de suite pris ses dispositions pour assurer la défense du noyau central : la cathédrale. Ce n’est qu’après avoir constaté la lâcheté de nos ennemis, qu’il s’est décidé à tenter de tout sauver.
« Vous lirez le détail du siège dans les Missions catholiques, auxquelles je viens de l’envoyer par la dernière valise.
(( Je reviens à notre bon Paul. Il vivait avec nous de notre vie de lazaristes, partageant nos repas, nos récréations et presque nos exercices spirituels. Dans sa chambre il faisait ses prières devant un crucifix, à genoux sur un prie-Dieu. Il se confessait très souvent, et faisait chaque fois la communion avec une grande ferveur, disant « qu’il (( fallait se tenir prêt Il l’était certes autant et plus que moi, c’était un vrai saint. Chaque matin, il venait vers sept heures dans ma chambre; nous causions du siège, et il partait, emportant sans le savoir une bénédiction toute spéciale. Je lui disais :
a — Ne vous exposez pas, conservez -vous pour nous tous, pour les vôtres. ))
« Il répondait invariablement :
a — Je dois le bon exemple à mes hommes; je serais
heureux de mourir pour une si belle cause, V’est, je crois, le martyre, et j’ai l’espoir d’aller tout droit au ciel. Vous verrez que nous sauverons le Pé-Y’ang; nous n’y serons peut-être pas tous, mais nous le sauverons. Si je dois disparaître, je ne disparaîtrai que lorsque vous n’aurez plus besoin de moi. »
(( Nous causions aussi d’Angers et de vous tous : la joie de se revoir, l’arrivée à la gare, peut-être une fiancée, le vœu à notre bonne sainte Anne d’Auray, etc. Toujours : (c si le bon Dieu le veut. » Maintenant c’est moi qui, à la place de notre bon ami, irai voir ses excellents parents, et qui ferai le pèlerinage, probablement vers la fin de décembre ou en janvier 1901.
• (( Le 30 juillet, à six heures et demie du matin, le bon Paul n’était pas encore venu chez moi, lorsqu’un canon a tonné contre la maison des sœurs, menaçant de tout détruire. Le brave garçon, qui venait de faire sa prière, courut au danger avec quelques hommes. Grâce à lui les sœurs furent sauvées, le canon retiré et plus de cent quarante Boxeurs tués; il allait descendre, quand une balle, ricochant sur la main et l’épaule de deux marins, pénê^tra dans le cou du pauvre Paul. Malgré cette grave blessure, il descendit et reçut une seconde balle dans le côté; il fit encore quarante ou cinquante pas sous la véranda, et tomba entre les bras d’un prêtre, qui s’empressa de lui donner les derniers sacrements; vingt minutes après il n’était plus. Nous l’avons exposé, pleuré, enseveli; il était superbe et semblait dormir; un rayon du paradis illuminait sa figure; nos braves chrétiens versaient des larmes, et la
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douleur des marins était navrante. Personne n’a pu manger ce jour-là; nous nous regardions comme perdus : c’était un manque de foi. Bien au contraire, la parole qu’il nous avait dite allait se réaliser :
(( — Je ne .disparaîtrai que lorsque vous n’aurez plus besoin de moi. »
(( Depuis le 30 juillet jusqu’au 16 août, jour de la délivrance, nous n’avons plus eu aucune attaque vraiment dangereuse. Je vous dirai entre nous que j’étais tellement certain du salut de notre bon Paul, que je l’invoquais en même temps que saint Georges et saint Maurice. Je suis persuadé qu’il a obtenu de Dieu notre délivrance.
(c Quand on a perdu un fils comme celui-là et qu’on est bon chrétien comme vous l’êtes, au lieu de chanter un De jjrofundifi, on chante un Te Deiim. J’irai bientôt vous voir, et, après quelques larmes données à la nature, nous remercierons ensemble le bon Dieu d’avoir glorifié un nouveau saint. Priez un peu pour un vieil évêque de Chine qui vous aime, et vous envoie sa meilleure bénédiction.
« ‘J* Favier. »