‹ L'enseigne de vaisseau, Paul Henry. --Chapitre 2 sur 14 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il importait, en effet, que ces exemples et ces hommages ne fussent pas perdus. Et ce fut la première raison qui me détermina, non pas à écrire la vie de l’enseigne Henry, — mon rôle a été beaucoup plus simple, — mais à mettre en ordre le plus souvent et à résumer quelquefois les documents qui la racontent.

J’étais heureux, également, de rendre cette justice et ce dernier devoir à quelqu’un que j’ai connu et aimé, qui appartenait à une famille depuis longtemps liée avec la mienne, qui fut mon compatriote, l’ami de mon fils et le fils d’un de mes amis.

S’il m’avait fallu, enfin, une dernière raison pour m’engager à entreprendre ce travail, je l’aurais trouvée dans l’opportunité de la leçon qui s’en dégage. Il est bon et réconfortant, à une époque où les sujets de tristesse ne manquent pas sans doute, mais où ils sont trop souvent exploités comme une excuse à ne rien faire, de regarder l’exemple de ce jeune homme, qui n’a douté ni de Dieu, ni de la France, ni de ses chefs, ni de ses soldats, ni des moyens, bien faibles humainement, qu’il avait de triompher, et qui est mort sans doute, mais qui est mort victorieux, en sauvant la mission confiée à sa garde.

l’enfance. - l’externat SAINT-MAURILLE.

l’École préparatoire de jersey

Paul Henry était le second d’une famille de neuf enfants. Les autres s’appelaient : Jeanne, Joseph, Yves, Marie- Thérèse, Marguerite, Michel, Louis, Marie-Louise. Il naquit à Angers, le 11 novembre 1876. Et, de ce fait, il appartient assurément à l’Anjou; mais la Bretagne posséderait bien quelque droit également de le compter parmi ses fils, et de revendiquer pour elle un peu de l’honneur

qu’il a si hâtivement conquis.

Elle pourrait dire d’abord que la race des Henry était bretonne. Le père de Paul Henry, professeur à la Faculté libre de droit d’Angers, né à Paimpol; le grand-père.

conservateur des hypothèques à Mortagne-sur-Huisme, né à Saint-Renan, dans le Finistère; la grand’mère, née à Pontrieux^; l’arrière -grand-père, conservateur des hypothèques à Rennes; le trisaïeul, qui habitait Dinard; tous les ancêtres sans doute étaient des Prêtons authentiques. Du côté maternel, l’origine était différente, et la famille de Puniet de Parry, à laquelle appartient Paul Henry, est originaire du Quercy.

Mais ce n’est pas tout. La Rretagne n’a pas agi seulement sur l’âme de l’enfant et du jeune homme par les influences plus ou moins lointaines et toujours combattues de l’hérédité; elle a été pour lui l’inspiratrice immédiate, la confidente, le pays de prédilection, de vacances et de loisirs, celui qui a sur chacun de nous un pouvoir de formation d’une énergie plus ou moins forte, variable avec la beauté des lieux et l’aptitude des âmes pour le rêve.

Dans les Côtes-du-Nord et dans la paroisse de Plougrescant, qui est riveraine de la mer, il y a un domaine dont le nom frappe comme un refrain lorsqu’on parcourt le journal de Paul Henry. La maison, un long corps de logis avec une tour carrée à droite, a été bâtie par le grandpère, Les champs qui sont autour viennent aussi d’héritage. G est le cher Kergresq, où la famille se réunissait tous les etes; (c le paradis de Kergresq, comme dira plus tard le jeune marin, le lieu qui fut pour lui, jusqu’au premier grand voyage, le plus beau lieu du monde, et

L oncle de Paul, M. Léon Henry, docteur en droit et juge au tribunal de Niort, a écrit une touchante notice sur sa mère. Ces pages servent de préface à un petit recueil de poésies: Notre-Dame de Kergonct.

L’ENFANCE

qui en resta le plus doux jusqu’à la fin. La terre, en effet, est, tout autour, verte et féconde. De l’église du village, bâtie au sommet d’une colline, un chemin creux mène au bord de la mer. On le suivait tous les jours, au temps des

vacances. Et la mer surtout est superbe, à l’extrémité de ce rentlement que dessine la côte de France, au nord de

Kergresq, maison de la famille Henry à Plougrescant (Côtes-du-Nord).

Tréguier : on y rencontre peu de falaises elevées, mais de belles roches sombres, isolées dans la mer ou sur la plage, comme le Karrek— Dû (la Roche-Noire), Castel-Meur, 1 îlot de Notre-Dame de Kergonet, des caps de pierres denteles, des criques pleines de galets à mer basse, pleines, à mer haute, de lames qui n’ont pas remué de vase ni de sable, et qui sont d’une transparence admirable. C’est une terre de marins les hommes qu’elle a berces a la chanson de

son vent rude deviennent presque tous marins de 1 Etat,

pêcheurs d’Islande et de Terre-Neuve, matelots des caboteurs ou des longs-courriers. C’est aussi une terre de foi. Saint Gonéri, vieil anachorète venu d’Angleterre au vi® siècle, fonda la paroisse et y mourut, et, depuis lors, l’a si bien protégée, qu’il y a peu, dans la fidèle Bretagne, de paroisses aussi fidèles que celle-là. On fait en son honneur deux pardons annuels, dont l’un s’appelle le « pardon des

Cerises ». Les mendiants, qui sont nombreux en pays de

Bretagne, tiennent de leurs ancêtres et répètent cette belle formule de remerciement ; a Que Dieu fasse miséricorde à vos défunts ! » Et quand une misère plus rude frappe quelque famille de la paroisse, un notable se lève, pendant l’office du dimanche qui suit, et, tendant son chapeau, quête pour la maison où le malheur s’est abattu.

Le caractère de cette nature et de ce pays avait profondément frappé l’enfant, qui se sentait d’ailleurs en harmonie avec eux. Plus tard, dans ses lettres écrites de tous les points du monde, il ij’y a point d’endroit qui sera plus souvent nommé que Kergresq. Il n’y a pas de souvenirs que l’aspirant de marine, que l’enseigne de vaisseau évoquera avec une plus vive émotion. Dans sa dernière campagne, au moment où il allait partir de Saigon pour la Chine, il raconte qu’il a fait une promenade à bicyclette aux environs de la ville. Vers le soir, il revient avec un de ses camarades; la nuit tombe, ils traversent sans bruit et sans secousse une grande plaine herbeuse, et la mélancolie de l’heure, et le tintement d’une cloche, et peut-être . simplement cette tristesse qui nous prend à certains moments de l’absence, évoquent dans l’esprit du jeune

L’EXFANGE

homme la pensée de Plougrescant. Il écrit sur son journal de bord :

Déjà le soleil avait disparu; la douce mélancolie du crépuscule nous avait envahis, et nous roulions silencieusement, rêvant d’un autre pays, bien loin au delà des mers; moi je revoyais nos promenades du soir à Plougrescant, lorsque nous revenions de Karrek-Dù à la nuit tombante. Souvent, lorsque nous arrivions à Kergresq, nous entendions le mélancolique tintement du Glasnoz, et cela jetait un peu de tristesse sur la bande joyeuse. Cette tristesse, je la sentis quand l’Angélus sonna à la cathédrale de Saigon; le son des cloches nous arrivait très doux, voilé par l’éloignement. Hélas! je n’eus pas, pour me réconforter, le joyeux dîner de Kergresq; mais, quand j’arrivai à bord, je me renfermai dans ma chambre, et, après avoir regardé vos chères photographies pendant quelques instants, je fis nne petite prière pour supplier le bon Dieu de vous bénir tous, et aussi de nous garder toujours notre paradis de Kergresq.

Ne sent- on pas dans ces lignes la tendresse, la joie, l’intime confiance, l’intime union, le bonheur enfin dont fut enveloppée l’enfance de Paul Henry?

L’impression n’est que juste, et ce qu’on devine était vrai.

Il eut une enfance heureuse, parce que la maison était pleine, une enfance gaie, vivante, parmi des sœurs et frères nombreux, dans un de ces nids dont le souvenir protège et sauvegarde, même après qu’on les a quittés.

Il eut une enfance chrétienne, non pas superficiellement, mais profondément et complètement.

De quelque côté que l’enfant regardât, il avait

l’exemple.

Il eut aussi une enfance laborieuse. Frère aîné de neuf enfants, il sut très vite qu’il faudrait lutter, conquérir une place dans le monde et s’y maintenir. Et cela est un honneur déjà et la plus grande chance qu’on ait de devenir un homme.

Paul Henry avait commencé à suivre de bonne heure les cours de l’externat Saint-Maurille, fondé à Angers par M®’’ Freppel et confié par lui à des prêtres du diocèse. Je le revois à cette époque lointaine, avec son visage rose et plein, où luisaient des yeux qui étaient grands et très noirs sous d’épais sourcils. Ces yeux-là disaient la droiture et la volonté; quelquefois ils rêvaient déjà; ils étaient gais et brillants quand ils regardaient les camarades; ils étaient sérieux, avec une pointe de sauvagerie, quand ils nous regardaient, nous qui n’étions ni de son âge ni de l’étroite famille. Et tout cela révélait le Breton de race pure.

Déjà aussi la vocation de marin s’annonçait. L’horizon de Flougrescant, la ligne par où l’on s’en va, l’inconnu des voyages tentaient l’esprit de l’enfant. A dix ans, à douze ans, il lisait avidement les récits des voyageurs, particulièrement ceux des marins. La vie de l’amiral Courbet était son livre de prédilection. Et quand Paul Henry dessinait, sur de belles pages blanches les jours de congé, ou sur les marges de ses livres d’écolier, c’était presque toujours des bateaux qu’il essayait de représenter.

Au fond de son cœur il avait son projet bien arrêté. Il ne l’avouait pas encore, de peur d’effrayer ses parents; il se sentait si aimé qu’il craignait de dire : (c Je vivrai loin de vous. » Quand on l’interrogeait, il parlait vague-

L’ENFANCE

ment et naïvement du commissariat de la marine, ayant appris qu’il y a un âge où les commissaires de la marine cessent à peu près de naviguer et dirigent dans nos ports le service de l’inscription maritime. Les parents s’y laissaient-ils tromper? Je l’ignore. En tout cas, il fallut leur dire assez rapidement : « C’est l’officier de marine que je veux être, vous comprenez bien, l’officier qui passe par le Borda, et qui commande la manœuvre et le combat. » Les parents ajoutèrent, en pensée : a L’officier qui navigue toute sa vie, qu’il faut donner pour toujours à la France. » Et ils dirent : a Oui, » étant de ceux qui ne se recherchent pas dans leurs enfants.

La séparation était donc prochaine, car aucune carrière n’en demande de plus longue que la marine ni de plus hâtive. Paul acheva sa troisième à l’externat Saint- Maurille, et, à la rentrée suivante, en octobre 1890, partit pour Jersey, où les jésuites avaient établi une école préparatoire. Il avait quatorze ans. Dans la première lettre qu’il écrit à ses parents, en date du 7 octobre 1890, il annonce fièrement qu’il n’a pas eu le mal de mer, bien que la traversée ait été rude.

Aussitôt débarqués, ajoute- t-il, nous nous sommes rendus à Wawerley-Terrace. Cette maison, ou plutôt ce palais, est situé assez loin du quai. Nous sommes allés à l’étude, où l’on nous a donné nos places. Je suis à côté de deux gentils camarades, de Martignac et de Metz. Après cela, nous sommes passés au réfectoire, où nous attendait un excellent goûter : hure, gâteaux, beurre, thé, etc. Gomme boisson, nous avons de la bière. Je ne l’aime pas beaucoup, mais je tâcherai de m’y habituer... Nous ne

sommes que cinq ou six dans la même chambre, et je me trouve

très bien. Mon frère Joseph s’y trouverait moins bien que moi, probablement, car je crois qu’il y a des souris.

Cette première lettre est le début d’une correspondance qui prend de plus en plus la forme d’un journal intime, et qui ne sera interrompue par aucune maladie, aucune fatigue, aucun péril même, et dont les derniers feuillets ont été écrits au crayon, entre deux alertes, pendant le siège de l’évêché de Pékin. Grâce à ces documents, dont aucun n’a été perdu, il est facile de suivre les moindres incidents de cette carrière de marin, et de connaître l’histoire, qui n’a point été écrite pour devenir des mémoires, l’histoire toute vraie, par conséquent, d’un esprit et d’un cœur de jeune homme.

En ce moment, Paul est encore un enfant. Ses lettres racontent la vie à la fois variée et monotone d’un collégien; elles disent les notes et les places, les espérances, les craintes, les déceptions ou les joies de ce petit, qui comprenait le double sacrifice fait par ses parents , et qui voulait, de ferme volonté, les en récompenser; elles disent les promenades à pied ou en voiture, à travers l’île jolie, à Montorgueil, à Portelet-bay , à la grève du Lecq, à Sainte-Brelade; les journées de grand congé, où les élèves bâtissent des fours dans les rochers, et font cuire eux-mêmes leur déjeuner; les excursions en baleinière; les bains de mer, que les élèves de Wawerley-Terrace prennent deux fois par semaine en été; puis les nouvelles descamarades qui abandonnent la préparation, qui réussissent, qui échouent, qui sont malades; puis, et toujours avec

L’ENFANCE

détails, les cérémonies religieuses, les retraites, les réunions des congrégations du collège. Il est évident qu’un homme de foi et de piété solide est en formation. Il rapporte toute chose humaine au divin. Il demande fréquemment à ses parents, dont il a reçu le premier exemple, des prières et des actions de grâces. Avant l’épreuve, il dit : <c Priez! » Après l’épreuve, il dit d’ordinaire : « Remerciez! » Le 31 décembre 1891, un an après son entrée à Wawerley-Terrace, il peut écrire :

Mes chers parents, je suis bien heureux de vous apporter, avec mes souhaits de bonne année, une place de major (c’est-àdire de premier). J’ai... la meilleure moyenne de l’école. Remerciez donc le bon Dieu et tous les saints du ciel et du purgatoire avec ferveur, en famille.

Trois jours plus tôt il avait annoncé :

Ne vous attendez pas à ce que je sois dans les cinq premiers.

Et cela révèle un trait de caractère : Paul n’est pas un présomptueux. Il est extrêmement sensible aux echecs, mais il ne se décourage pas. Une des lettres de la première année, avouant une mauvaise place, est signée :

Votre pauvre petit enfant, qui doit vous faire bien du chagrin.

Mais elle promet de réparer l’insuccès, et la promesse est tenue. Il fait souvent précéder la signature d’une ligne de tendresse ou d’avenir : « Votre amiral en herbe, » (( Votre petit marin chéri. » Jamais il n’oublie la recom-

mandation : (c Embrassez toute la bande, n La maison paternelle est devenue le refuge dont on rêve, le juge clément et sûr dont on cherche à mériter l’approbation. Les grandes joies sont celles qui lui viennent ou lui reviennent de là. Autour de lui il a cependant de nombreuses sympathies nouvelles et quelques amitiés. Il est de ceux qui savent tout de suite se faire respecter et aimer. Au Borda, plus tard, ou à l’école des fusiliers de la marine, ou dans les carrés d’officiers, partout il se montrera bon camarade, comme il l’est à Jersey. On le trouve loyal, franc, de belle humeur, entreprenant, et nullement jaloux du mérite des autres. Quelques-uns s’attachent à lui plus particulièrement. Ce sont les meilleurs peut-être. Ce sont trois jeunes hommes qui lui ressemblent par la hauteur de l’âme et qui, chose étrange, vont être emportés comme lui prématurément : Armand de Montrichard, nature attachante et souriante, dont les lettres de Jersey font souvent mention, et qui meurt le premier, d’une maladie de poitrine, à Arcachon, le 15 janvier 1894; Alfred Laurié, qui devait abandonner, la préparation à la marine et mourir au grand séminaire de Quimper; Maurice de Gourcelles, entré au noviciat de la Compagnie de Jésus et mort pendant son année de service militaire. Paul formait avec eux un groupe qu’on appelait le groupe des inséparables. Le mot s’est trouvé cruellement juste. Mais alors, au temps de Wawerley-Terrace, tout parlait de vivre, au contraire, et de vivre heureusement et fièrement. Je serais incomplet, si je ne disais pas que ces collégiens avaient déjà l’esprit très militaire. J’avoue même que Paul Henry poussait

L’ENFANCE

alors le sentiment patriotique jusqu’à l’évidente partialité; il s’en corrigea d’ailleurs assez promptement. S’il aperçoit, par exemple, un stationnaire anglais dans la baie de Montorgueil , il juge et il mande à ses parents que cet aviso <( est d’une laideur repoussante, surtout quand on le com-

pare à nos jolis petits avisos de France, comme VElan, la Lance, etc. ».

Le R. P. du Reau, qui dirigeait alors l’école préparatoire de ^Vawerley-Terrace , interrogé au sujet de son ancien élève, a fait cette réponse :

(c II a passé trois années à Jersey, où il a laissé les meilleurs souvenirs. C’était sous tous les rapports un excellent élève, droit en toutes choses, consciencieux et travailleur. Doué d’une bonne intelligence, sans rien d’exceptionnel pour les mathématiques, il parvenait par sa docilité et son travail à occuper dans sa classe un rang honorable. Il était courageux dans les petites difficultés quotidiennes de la vie de collège, et ne se rebutait pas des obstacles, ayant toujours bon espoir. Au point de vue de la foi et de la piété, un seul mot résume tout : il était le digne fils de son père et de sa mère, -et rien n’alterait en lui la fermeté de la foi appuyée sur une piété solide et pratique.

a Dieu lui fit grâce de rencontrer près de lui, parmi ses camarades, trois enfants d’une intelligence et d’une piété extraordinaires. Tous trois sont morts avant lui de la mort des saints; deux avaient déjà consacré leur vie à Dieu, l’un dans la Compagnie de Jésus, l’autre dans le clergé de son diocèse; ils avaient été précédés de leur plus jeune

camarade, parti pour le ciel après une longue maladie, et qui, lui aussi, avait au cœur la vocation religieuse.

(c Souvent je m’étais demandé pourquoi Paul, entouré de pareils amis, bon comme eux, studieux et dévot à la sainte Vierge, n’avait pas, lui aussi, entendu l’appel d’en haut auquel son âme généreuse n’aurait pas résisté. Dieu, ce semble, a répondu du haut du ciel. Paul avait une autre mission : il était destiné à sauver les religieux et les religieuses de Pékin, et à mourir martyr de sa foi en défendant les missionnaires catholiques.

cc Je ne puis penser à cet héroïque enfant sans une profonde émotion... »

La fin de la lettre rappelle que dans la dernière année qu’il passa à Jersey, et à la veille du concours, Paul fut atteint d’une maladie grave, — une pneumonie, — qu’il faillit en mourir et fut sauvé d’une manière inattendue.

Il n’était pas complètement remis de cette crise lorsqu’il dut subir, à Paris, les épreuves pour l’admissibilité à l’École navale. Dans une lettre du 2 juin 1893, écrite au milieu d’une composition d’épure, il dit à ses parents :

Je n’y comprends plus rien, et comme j’ai très mal à la tête, j’aime mieux réserver mes forces pour la composition de trigonométrie qui va avoir lieu dans trois quarts d’heure. Jusqu’ici, à part le thème anglais, cela ne va pas trop mal. Si cela peut continuer, j’espère avoir une meilleure place que l’année dernière à l’admissibilité h Priez toujours beaucoup, c’est l’important... Ces, jours-ci, et à l’heure qu’il est, je me sens trois ou quatre kilos sur les yeux et autant sur chaque tempe.

^ Paul avait été admissible en 1892.

L’ENFANCE

Revenu à Jersey, il donne son appréciation personnelle sur la valeur des compositions qu’il a faites. Il le fait sans exagération, avec cet esprit pondéré, véridique et précis, qui fut toujours le sien :

L’algèbre, dit-il, est, je le crois, passable. Le thème anglais est la chose que j’ai le plus ratée. La narration est ordinaire. Nous avions, comme sujet, à réfuter ou développer, au choix, les vers suivants de Corneille dans Horace :

Contre qui que ce soit que mon pays m’emploie,

J’accepte aveuglément cette gloire avec joie.

L’épure,... j’ai au moins fait c[uelque chose. Le calcul trigonométrique est passable.

La composition’ de géométrie est dans le genre de celle de l’année dernière, où j’ai eu 11 . Enfin le dessin n est pas trop mal. Somme toute, j’espère être un peu mieux classé que l’année dernière.

Mais, nouveau contretemps, ses compositions écrites étaient à peine achevées, que Paul fut pris dune fievre scarlatine et obligé de garder la chambre pendant quarante jours. La préparation prochaine de l’oral se trouva donc forcément négligée. L’epreuve elle-meme dut etre retardee, et le jeune homme contraint de passer avec 1 un des derniers groupes de concurrents, à Rochefort, et à la lin du mois d’août. Ces circonstances expliquent le rang médiocre dans lequel Paul Henry fut reçu à l’École navale, soixanteneuvième sur soixante-quinze. Mais, contrairement à son^ jugement, la composition -française n avait pas ete ordinaire. Il faut croire que le futur combattant du Pé-T ang

avait bien développé le thème sur les gloires du soldat, car le jury lui avait accordé le premier rang sur tous les concurrents de France, et donné la note 19 sur un maximum de 20 points.

Une vie nouvelle allait commencer. Paul n’avait pas dix-sept ans. La carrière qu’il avait tant souhaitée, tant cherchée, et qu’il devait honorer, s’ouvrait devant lui. Et, sans doute, les rares qualités qui ont fait de lui un si bon serviteur du pays vont s’affirmer de jour en jour* mais elles sont toutes nées. Il les doit à l’éducation de la famille, à celle de l’externat Saint-Maurille, mais surtout à l’éducation qu’il a reçue pendant ces années décisives où l’adolescent se transforme et devient un jeune homme, à la direction si paternelle, si ferme et si haute, des jésuites de Jersey. Il est leur élève; il est l’exemplaire de leur enseignement et de leurs leçons. C’est un honneur qu’il ne faut enlever ni à eux, ni à lui.

Les vacances de 1893 se passèrent comme de coutume à Plougrescant, et, le dernier jour de septembre. Le nouveau <c bordache » partait pour Brest.

l’école navale

Quelques extraits du journal de Paul feront, connaître, avec plus de vie et de vérité que toute analyse, les premières journées de la vie de marin et le régime du Borda.

pr octobre 1893. — Dès le matin nous commençons les cours. Je suis, en ce moment, dans la batterie qui nous sert d’étude. C’est une salle longue et large, mais très basse, éclairée à la lumière électrique. Au milieu se trouve le grand panneau de la machine, et, sur les côtés, sont les bureaux où nous travaillons. Ce sont des tables divisées en deux parties par des étagères. Nous sommes, d’après les numéros matricules, classés en bureaux et en escouades. Pour moi, je suis du 6® bureau bâbord, et de la 4® escouade. Au-dessus de nos bureaux sont les crochets qui servent à accrocher nos hamacs, car notre salle d’étude est, en même temps, dortoir.

Mardi, 3 octobre. — Ma seconde nuit de hamac est sensiblement meilleure que la première. A cinq heures et demie, la diane ! On se précipite hors de son hamac. J’enlîle au galop mes pantalons et mes vareuses, et je grimpe sur le pont, avec un

énorme sac qui traîne lamentablement derrière moi : c’est mon hamac.

Arrivé sur le pont, je jette mon hamac à un matelot, et je pénètre dans la batterie de « fristi » , autrement dit dans le réfectoire. C’est là que se dit la prière. Aussitôt que les élèves arrivent, ils se rangent sur deux lignes, les anciens à bâbord, les fistots à tribord. L’officier de service commande alors branle-bas, puis, après un roulement de tambour : « La prière. » L’aumônier dit alors Noire Père et Je vous salue Marie, et, après la sonnerie « la breloque », nous allons rapidement au vestiaire, pour prendre nos objets de toilette. Puis nous nous lavons, nous finissons de nous habiller, et nous allons en étude.

Le matin, en général, c’est une étude libre, c’est-à-dire qu’on n’est pas forcé de voir une matière déterminée.

Voici la composition de mon bureau ; à ma gauche se trouvent un nommé Vigy et plus loin Boisseraie. En face de moi se trouvent Laborde, un élève de la Seyne nommé Massy et enfin un nommé Besnard. Par le sabord entr’ouvert, je puis apercevoir une partie de la rade de Brest et le croiseur le Dupuy -de-Lôme , qui fait se-s essais.

A huit heures a lieu la cérémonie de l’envoi des couleurs. Le timonier hisse le pavillon pendant que le clairon sonne « au drapeau », et que les factionnaires de la coupée tirent leur coup de fusil. A ce moment, tout le monde se trouvant sur le pont doit faire face à l’arrière et se découvrir.

C’est à ce moment que nous allons déjeuner. Notre pitance se compose de café noir, de lait et de beurre; mais nous en avon& pour jusqu’à midi et demi avant de toucher à un morceau de pain.

A huit heures trois quarts, un roulement de tambour nou& envoie dans la batterie où a lieu l’inspection de tous les matins.. Cette inspection n’est pas terrible, comme vous allez le voir.

Arrivés dans la batterie, nous nous arrangeons par escouade et on commande : « A droite alignement! » On s’aligne alors.

L’ÉCOLE NAVALE

tant bien que mal, et le lieutenant de vaisseau passe devant nous, en regardant si nous sommes assez propres et assez bien habillés.

La lettre continue en relatant qu’ après l’inspection a lieu la classe, puis une récréation, puis une étude qui dure jusqu’à midi et demi.

L’après-midi est occupée semblablement par des études, des classes, des exercices pratiques, notamment par le canotage. Dîner à huit heures, après lequel Paul prend déjà l’habitude de se promener sur le pont. Quant à ses premières récréations du matin et de l’après-midi, il déclare les avoir passées dans les mâtures avec ses amis Landre et Ferronnière.

Lundi, 9 octobre. — Aujourd’hui nous avons eu canot par gros temps. Depuis ce matin un fort « suroit » souffle en rade. Aussi nous embarquons à chaque instant, nous sommes tous trempés. 11 nous a fallu un grand quart d’heure pour doubler le ponton, tant le courant était fort. Enfin, au bout d’une heure de ce genre d’exercice, nous accostons. Nous passons dans la batterie basse, et, après avoir changé, nous montons sur le pont. A peine arrivés, nous nous rangeons face en dedans, et en haut les gabiers! Alors, par un vent à décorner tous les bœufs de la création, nous sommes obligés de serrer les voiles qui ont été de plus trempées par les pluies du matin. Mais soyez tranquilles, je commence à m’habituer complètement au vertige, et comme je ne fais aucune imprudence, vous n’avez rien à craindre.

Je crois en vérité que je ne vous ai pas encore parlé de notre tenue de bord; je profite de la disette d’événements pour vous en parler.

Nous avons d’abord une vareuse en drap bleu, comme tous les matelots, avec une culotte qui se boutonne à l’avant d’une

drôle de manière. On enfonce sa vareuse dans le pantalon bleu, c’est ce qu’on appelle la tenue n'^ 2. C’est dans celle-là que vous m’auriez vu si vous étiez venus à Brest.

En temps ordinaire, nous passons, par-dessus, une vareuse et un pantalon de toile grise, que l’on arrange de la même façon. Comme nos « gris » ne sont pas encore souples, nous avons l’air très empêtrés dans cette tenue-là.

Mardi, 17 octobre 1893. — Il n’y a qu’un endroit où la manœuvre est très délicate, et c’est pour les hommes qui sont sur les barres, c’est-à-dire au plus haut du mât; il s’agit, quand la vergue de perruche *est gréée, d’aller faire un nœud à son extrémité. Avant de le faire, je n’étais pas rassuré, et je me recommandai à mon bon ange avant de me lancer dans le vide, car il faut sauter des barres de perroquet sur la vergue. A peine arrivé sur la vergue, je vis que je n’avais pas eu tort de me recommander à mon bon ange, car je n’avais jamais fait quelque chose de plus périlleux. Les pieds sur le marchepied qui s’en allait en avant, les mains cramponnées sur la toile, il fallait marcher, et vite, sur cette vergue qui se balançait déplorablement. Enfin j’y suis arrivé sans trop de peine, et maintenant je ferais cela comme vous monteriez un escalier. Mais il y a eu hier des camarades qui n’ont pas pu y aller; il y en a d’autres qui s’y sont traînés sur les genoux. Je comprends que le métier soit dur pour ceux qui ont le vertige.

J’ai encore trouvé un matelot de Plougrescant sur le Bougainville, c’est le fils de Lantoine, le constructeur de petits bateaux pour l’église.

Je n’ai pas encore passé de colle, ce sera pour demain. J’aurais préféré en passer une aujourd’hui, car j’ai communié ce matin, et je me serais senti plus fort.

Dimanche. — Nous avons eu une très jolie corvette, à cause du gros temps qui a fait son apparition cette nuit. Nous avons subi une véritable tempête avec notre petit Janus, qui s’est très

Je "l'impe sur le pont avec un énorme sac qui traîne

L’ÉCOLE NAVALE

bravement comporté. Sous nos huniers au bas ris, nous allions avec une vitesse vertigineuse, presque couchés sur le flanc. J’étais gabier de combat de perroquet, et je suis resté sur les barres pendant au moins une heure, fouetté par la pluie et le vent. Le temps était si mauvais, que nous n’avons pas pu mouiller, et nous avons été obligés de dîner par bordées. Puis, la pluie continuant, nous avons dû rentrer à bord, sans un fil de sec sur nous, je vous assure. Bien entendu, un bon vin chaud nous attendait à bord. Le soir, nous avons eu grande bibliothèque, et la journée s’est aussi bien terminée qu’elle avait bien commencé.

Mercredi, novembre. — Ce matin, nous nous levons à six heures et demie en l’honneur de la Toussaint. Aussi, dès que sonne le branle-bas, tout le monde saute à bas de son hamac. Nous sommes déjà habillés et le branle-bas n’est pas encore fini, le pétaphone (clairon) et le tapin s’en donnent à cœur joie. Après le débarbouillage, nous allons enfin revêtir notre joli uniforme.

Mais les sabres ont disparu ; les anciens les ont enlevés pour la cérémonie qui nous attend. Aussitôt habillés, ceux qui veulent remplir leurs devoirs religieux vont communier. J’ai bien prié pour toute la famille, spécialement pour grand-père.

Après cette première messe, nous allons fristiquer. Mais les désignés pour la pomme n’ont que le temps d’avaler une bouchée ; les anciens les réclament déjà sur le pont. Nous, les fistots raisonnables, nous restons dans la batterie. Mais nous y étions depuis deux minutes à peine, lorsque les condamnés descendent. Ils n’étaient pas montés à la pomme, bien entendu; les anciens avaient simplement voulu nous effrayer.

Mais maintenant nous assistons à une cérémonie plus sérieuse, celle de la remise du sabre.

On nous fait aligner sur deux rangs , absolument comme pour finspection. Puis les anciens, commandés par leurs majors,

arrivent le sabre au clair, et à cheval sur nos fourreaux. Le major prononce alors un très joli discours, très applaudi, surtout par les anciens qui applaudissent en frappant leurs sabres les uns contre les autres. Ensuite, chaque ancien remet le sabre à son fistot réglementaire, en récitant une formule dans le genre de celle-ci : « Je te remets ce sabre en vertu des traditions du Borda. J’espère que tu t’en serviras toujours pour l’honneur de la France et de la marine française ! » Ceci fait, le fistot et l’ancien se donnent l’accolade et vont se promener sur le pont.

J’ai comme réglementaire un ancien élève de Stanislas nommé

Dornier. C’est un très gentil garçon. Il a eu la complaisance de me donner mon sabre, qui est très chic, au lieu de me donner le sien qui est très laid, comme il en a le droit.

Jeudi saint. — Nous avons commencé nos tirs aujourd’hui. A midi et demi, nous avons mouillé avec le Benjamin en face de Lanvéoc, après avoir mouillé les buts, qui se composent de deux gros ballons noirs et blancs superposés. Chacun à notre tour nous tirons six coups qui sont notés. Au canon ordinaire, j’ai eu plusieurs dix-neuf, et au canon-revolver j’ai eu vingt, c’est-à-dire que j’ai touché le ])ut.

En rentrant, nous gréons les perroquets, c’est pour la cérémonie de demain. Du reste, tous les bateaux mouillés sur rade et ayant une mâture en font autant.

Vendredi saint. — Ce matin, aux couleurs, nous nous précipitons sur la dunette. L’officier de quart est là avec a la veuve » (le commandant en second) : ils surveillent avec leurs jumelles le Rigautt-de-Genouilty , qui, portant le pavillon de l’amiral de Maigret, est chef de rade.

A huit heures, le signal est donné. « Envoyez! » commande l’officier. Aussitôt les vergues s’apiquent, c’est-à-dire viennent se eoller à peu près contre les mâts, et le pavillon est hissé en berne à mi-drisse.

L’ÉCOLE NAVALE 33

Cette après-midi, jusqu’aux couleurs ce soir, VIsly tirera toutes les demi -heures un coup de canon.

Samedi saint. — Ce matin à neuf heures, au moment où les cloches revenaient de Rome, on a redressé les vergues, et VIsly a fait une salve de vingt et un coups de canon. A partir de ce moment, les embarcations ont toutes leur pavillon, comme aux jours de fête.

Dimanche de Pâques. — Je n’ai malheureusement pas pu communier ce matin, parce que les anciens faisaient leurs pâques (nous avons fait les nôtres le jeudi saint.) J’avais aujourd’hui à signaler à l’inspection un 19 de colle de ''manœuvre et un 16 de colle de littérature.

Après la messe, les marins non punis sortent, et nous, nous restons à bord, heureusement avec grande bibliothèque. A une heure nous descendons à terre. Je me rends immédiatement chez le Père Le Gouëf pour voir le bon Père Gras, que j’ai eu le plaisir de voir en particulier pendant quelque temps. J’ai passé là un bien bon moment. Il ne paraît pas trop fatigué, et il est toujours aussi bon et aussi aimable.

Après cela je suis allé chez les B..., où j’ai fait aussi une très longue visite.

Puis quatre heures et demie sont bien vite arrivées, et je suis rentré à bord.

A la fin de cette première année, les élèves de l’École navale font deux excursions sur le Bougainville . La première s’appelle « la campagne des baies », et c’est une visite à quelques points de la côte voisine de Brest. Le 25 juillet 1894, Paul traverse le goulet et revoit, du pont de son bateau, les rochers. et les plages qu’il avait longés plus d’une fois par le chemin des douaniers. Le Bougainville a bon vent, et, comme dit le journal de bord, déjà

plein de mots de métier, (f il avance en grand patin. » Les Tas de Pois, le cap de la Chèvre, la plage de Morgat sont vite dépassés. On mouille dans la rade de Douarnenez, près de la petite ville. Le lendemain, on revient sur Morgat; de là on gagne Perros-Guirec. La nouveauté de toutes ces choses, la beauté de la mer, le premier goût du large enivrent cette jeunesse. Paul écrit:

La campagne des baies est épatante !

Le 3 août, il repart pour une nouvelle campagne un peu plus longue. La mer est très forte, et il avoue son premier mal de mer par le travers de RoscofF. Pour le guérir, on l’envoie en vigie. Il aperçoit successivement Trégastel, Ploumanac’h, Perros et la terre bien-aimée de Plougrescant. Le lendemain, le Bougainville entre dans le port de Cherbourg. Il continue en visitant le Havre, Boulogne, Dunkerque, Ostende; puis revient en touchant Saint-Malo, Lézardrieux, Morlaix, et rentre à Brest à la fin d’août.

La note joyeuse, qui est presque toujours celle des vaillants, s’avive encore dans les pages qui racontent la campagne sur le Bougainville. Il est évident que Paul Henry aime son métier. Il en accepte avec enthousiasme toutes les obligations , même celles dont le goût ne saurait persister longtemps. Et, par exemple, invité avec ses camarades à un bal au casino de Dunkerque, il écrit à ses parents :

J’ai dansé avec fureur. Je vous envoie les artieles des journaux de Dunkerque sur notre présence au bal. Demain nous recom¬

mencerons.

L’ÉCOLE NAVALE

Il est ravi, même de faire visiter le Bougainville à de braves gens des ports d’escale. Ce jeune marin, qui a une piété de novice, ne mène point une vie monastique : ce n’est pas la sienne. Il ne ressemble en rien à ces portraits cent fois édités ce du bon jeune homme », qui ne sont que des caricatures. Il n’est ni prude, ni rigoriste, ni ignorant : c’est un fort et un averti. Et je rencontre dans une lettre de cette époque ces lignes, qui en disent long:

Vous trouverez peut-être, mes chers parents, que je casinote trop. Mais c’est la seule manière de passer honnêtement la soirée, et c’est celle que nous recommande le commandant Le Gorrec.

La seconde année au 5orc/a ressembla beaucoup à la première, et fut seulement marquée par une nouvelle maladie de Paul. On le crut perdu : il était atteint d’une pleuro- pneumonie infectieuse d’origine grippale. Transporté à l’hôpital maritime de Brest, le 3 mars 1895, il fut soigné avec le plus entier dévouement par le docteur Laugier, médecin en chef de la marine, et par les sœurs de la Sagesse. Mais on avait peu à peu perdu l’espoir de le sauver, et Henry avait été appelée télégraphiquement, lorsque, dans la nuit du 7 au 8 mars, la fièvre tomba subitement et ne revint plus^.

^ Lci mèrG cIg PêiuI Henry et les ^ liopitnl, témoins de cette gueiisoiij 1 ont

toujours attribuée à une sorte de miracle. Paul avait la meme persuasion. Inteiiogec sur cet incident de la vie de son fils , M™" Henry m’a fait l’honneur de me communiquer la note suivante ; « Prévenue par dépêche de l’aggravation du mal, je me rendis à Brest. Le médecin, M. le docteur Laugier, me prit à part et me dit : « Madame, je ne dois pas vous dissimuler « que l’état de votre fils est excessivement grave. » H disait, dans le meme temps, aux sœurs ; « Je ne sais comment préparer la pauvre mère à ce qui doit arriver; elle ne veut pas (( comprendre que son fils est perdu. » Le lendemain, la journée fut très mauvaise. ^ ers

Neuf jours plus tard, il se promenait dans le jardin de rhôpital, et bientôt il reprenait sa place parmi les anciens. Mais, en la reprenant, il fut extrêmement emu des témoignages de joie qui l’accueillirent. Il apprit alors que, pendant sa maladie, un grand nombre de camarades de sa promotion s’étalent réunis, et, sans respect humain, dans un mouvement de foi et de sympathie, avaient décidé de faire pour lui une neuvaine que terminerait une communion publique à la messe de l’aumônier.

Paul sortit du Borda en juillet 1895, et fut nommé aspirant de deuxième classe de la marine le l®’’ août. L’avis de nomination le convoquait pour embarquer, à Brest, sur le bâtiment-école d’application, le 5 octobre suivant.

trois heures, Paul souffrait tellement, qu’il voulait se jeter à bas de son lit; on eut de la peine à le retenir. A ce moment, il me demanda de lui promener sur la poitrine la relique du Bienheureux Père de Montfort qui ne le quittait pas. (Cette relique lui avait été donnée, lors de son entrée au Borda, par une de ses tantes, ma propre sœur, religieuse des Filles de la Sagesse. Mon fds aimait cette relique et y avait confiance; il la portait constammeht sur lui avec son chapelet.) Nous finies en même temps la promesse d’un pèlerinage au tombeau du Bienheureux Père de Montfort. Le reste de la soirée fut plus calme. Je fus obligée de . quitter l’hôpital. On redoutait la journée du lendemain. Le médecin m’avait promis, que si mon cher enfant devenait plus mal dans la nuit, on viendrait me chercher.

« Le lendemain, j’arrivai très anxieuse; il me semblait que tout le monde allait me dire qu’il était plus mal, lorsque, non loin de sa chambre, je trouvai la sœur Saint- Ange qui le soignait. Je vis tout de suite sur sa figure que le mal ne s’était pas aggravé. Je ne m’attendais pas à la bonne parole qu’elle me dit : « Votre fils est sauvé ! la fièvre a complètement « disparu. »

« Mon fils et moi, ainsi que toute ma famille, avons toujours attribué cette guérison inespérée à l’intercession du Bienheureux Père de Montfort, et, le 28 septembre de la même année, nous avons accompli notre pèlerinage promis au tombeau du Bienheureux, à Saint- Laurent- sur- Sèvre. »

A BORD DE l’ (( IPHIGENIE ))

Quelques jours après qu’il eut « pris rang » d’aspirant de deuxième classe, Paul Henry quittait Brest et commençait son premier grand voyage sur le vaisseau-école des aspirants, V Iphigénie.

Jeudi, 10 octobre 1895. — Jour mémorable entre tous, celui du départ de ma première campagne. Toute la matinée nous sommes un peu enfiévrés ; nous avons bien mangé , bien chanté ; c’est nécessaire avant d’affronter le terrible mal de mer. Dès midi, les préparatifs d’appareillage sont terminés, le commandant et le vaguemestre sont revenus à bord ; incessamment nous allons partir. A midi vingt, on signale au sémaphore, pour demander la permission d’appareiller. A midi vingt-cinq c’est accordé, et nous filons le corps mort. Nous nous dirigeons, à la vapeur, sur la petite rade où sont mouillés les bateaux de l’escadre du Nord et le Borda. C’est émouvant... Les états-majors et les équipages des navires devant lesquels nous défilons nous acclament. Successivement nous passons à l’arrière du Suffren, du Borda, du Valmy, du Hoche et du Jemmapes. Les musiques de l’escadre jouent le

Chant du départ. Après avoir quitté la rade-abri, nous venons ranger le Janus, qui est mouillé sous le phare de Portzic. Les fistots qui sont à bord montent dans les haubans , et nous saluent de hourras et de leurs acelamations enthousiastes. Comme ils envient notre sort! Ce soir, ils vont rentrer prosaïquement au ponton, et nous, nous serons en pleine mer, voguant sur Madère! Mais il y a quelque chose que je leur envie, c’est d’avoir une permission en février.

Nous voici maintenant sortis de rade. Successivement Camaret, le Toulinguet, le cap de la Chèvre, défdent à bâbord. A trois heures nous entrons dans le raz de Sein. Heureusenfent le temps est magnihque, et c’est à peine si la petite Louisette aurait le mal de mer. Quand nous remontons sur le pont, après le dîner, il fait nuit. Nous n’apercevons plus que quelques feux, et bientôt ils s’évanouissent, et nous voilà seuls, en route pour une campagne de dix mois...

Samedi, 19 octobre 18'95. — Une s’est rien passé d’intéressant pendant la semaine dernière, mais dès ce matin on a signalé Madère. 'Vous pensez si nous avons été heureux. C’est long, huit jours sans voir autre chose que le ciel et l’eau. A six heures, on aperçoit très distinctement une île d’apparence volcanique et très accidentée. C’est Porto-Santo, une avant-garde de Madère, qui apparaît dans le lointain comme un grand nuage. Il faut vous dire que le sommet culminant de l’île a dix-huit cent cinquante mètres ; aussi l’aspect de l’île est fantastique. Rien ne peut donner une idée de cette masse énorme, qui a l’air tout près et qui est à vingt milles de nous.

Plus on approche et plus c’est féerique ; nous sommes tous transportés d’admiration. A midi, nous apercevons la baie de b Linchal , capitale de Madère , et en même temps deux croiseurs, allemands qui sont déjà mouillés. A deux heures, nous passons à leur arrière, et nous jetons l’ancre tout près de terre. La baie de Funchal n’est pas une rade à proprement parler, c’est une simple

A BORD DE L’ « IPHIGÉNIE

échancrure en forme de fer à cheval et très mal abritée ; mais quel paysage admirable ! Lourdes peut vous en donner une petite idée. Mais à Lourdes il n’y a pas de mer; voilà ce qui fait la grande supériorité de Madère. Au premier plan, Funchal s’étage sur une colline très élevée et assez abrupte. Un vieux fort, perché sur un rocher à pic, le domine, et le fond du tableau est formé par les hautes montagnes de l’île , dont les sommets se perdent dans les nuages, ce soir du moins. Et partout des gorges magnifiques, des

torrents, des falaises de deux cents mètres de haut, des crêtes dentelées... C’est admirable!

Rade de Funchal, 29 octobre 1895. — Nous sommes descendus à terre ce matin après l’inspection. D’abord le débarquement n’a pas été de la plus grande facilité, attendu que dans cette baie de Funchal il y a toujours une houle énorme, et quand on veut sauter d’une embarcation à terre, on est en général douché de la jolie façon. Aussitôt à terre, on entre dans une espèce de jolie petite promenade ombreuse, où se promène la belle société de Madère, paraît -il, car je n’y ai pas vu un chat. En revanche, à peine sommes-nous dans la ville, que nous sommes raccrochés

par des guides, ou soi-disant guides, qui, malgré nos gestes expressifs et ce que nous pouvons leur faire comprendre, en leur parlant un mélange de français, d’anglais et d’espagnol, se cramponnent à nous et ne nous larguent qu’à la fin de la journée. Avec deux camarades, je me mets à la recherche de la gare du funiculaire qui doit nous conduire à Notre-Dame-do-Monte , une haute colline de quatre cents mètres de haut, qui domine la ville. Grâce à notre guide, nous y arrivons après de laborieuses recherches. Le train grimpe sur une rampe presque à pic, et, diable! quand on regarde derrière soi, on n’est rien moins que rassuré. Surtout quand le train s’arrête à mi-hauteur, à une petite gare, il est obligé, pour reprendre son élan, de se laisser descendre quelques mètres. Brrr!

L’ascension se fait en quarante minutes environ. Après avoir fait une petite visite au sanctuaire de Notre-Dame-do-Monte,. nous nous mettons en quête d’un traîneau, qui nous descendra en dix minutes jusqu’au port. Mais avant de partir il faut bien prendre ‘ des forces, et, toujours suivis de notre guide, nous pénétrons dans une sorte de posada, où on nous sert un excellent madère. Grands et généreux, nous en offrons un verre à notre guide, et, tous les trois, nous nous installons dans le traîneau.

Ces instruments sont des sortes de paniers en osier fixés sur des patins ; ils sont dirigés par deux hommes au moyen de cordes fixées de chaque côté. Ils glissent sur une espèce de pavé formé de cailloux, atrocement éreintant pour le malheureux piéton; — c’est du reste la seule méthode connue dans l’île pour empierrer les routes.

A notre signal, les conducteurs impriment à notre véhicule une vigoureuse poussée, et nous voilà partis à fond de train. A un moment la route tourne de 90 degrés, nous tournons avec une rapidité vertigineuse et nous continuons. Enfin, en dix minutes nous faisons ce que nous avions péniblement fait en trois quarts, d’heure avec le funiculaire.

A BORD DE L’ « IPHIGÉNIE

De Funchal, V Iphigénie gagne las Palmas, puis Santa- Cruz de la Palma, où il y a d’admirables paysages aussi.

Dans ce port de Santa- Gruz, au retour d’une promenade, le 17 novembre, il aperçoit, venant de jeter l’ancre, la Melpomèiie , frégate- école des gabiers. Plusieurs de ses (c anciens » sont à bord, comme aspirants de première classe, et, après avoir longuement ri et causé avec eux, il

Descente en traîneau du Monte à Funchal.

conclut que, l’année suivante, s’il le peut, il « prendra ce bateau-là ». Puis on appareille pour la côte d’Afrique.

Iphigénie , piquant au sud, rencontre les vents alizés, (c ces fameux vents dont on parle tant dans les bouquins, » comme s’exprime le journal. Et grâce à eux le navire, qui est bon voilier, file jusqu’à onze nœuds et mouille assez promptement devant Dakar.

C’est le premier contact avec le monde noir. Mais l’intérêt de l’escale paraît vite épuisé. L’aspirant ne semble pas avoir gardé des villages nègres, des pirogues, des

marchands de fétiches et de dents de requins un souvenir enthousiaste, à en juger par l’impafience qu’il a d’appareiller. 11 est vrai que la prochaine traversée est une des plus souhaitables et des plus souhaitées. U Iphigénie , après une courte relâche à la Praya, va traverser l’Océan et visiter les Antilles.

Enfin l’ordre du départ est donné.

On établit la voilure, et, par un bon alizé de nord-est, nous laissons rapidement derrière nous les côtes désolées des îles du Gap- Vert. Je vais bien vite me coucher, car j’ai, cette nuit, le quart de minuit à quatre heures.

Un lugubre : « Il est minuit moins le quart! » du timonier m’a tiré d’un charmant rêve, dans lequel, bien entendu, je croyais me trouver à Angers... En cinq minutes j’enfile un accoutrement, n’importe lequel;' il fait nuit noire; on n’y verra rien; mais si la nuit est noire, il n’en est pas de même de la mer, qui est d’une phosphorescence splendide ; notre sillage est véritablement embrasé. De temps en temps, une large plaque blanche apparaît au milieu d’une lame; c’est un requin qui vient se jouer à notre arrière, prêt à dévorer tout ce cpii tombera du iDord, que ce soit une poulie ou un homme... Les heures défilent,... enfin la relève arrive. Quel bon moment! Mais aussi, deux heures après, un impitoyable branle-bas vient encore vous tirer brusc|uement du hamac, et on est éreinté pour toute la journée.

Samedi, 14 décembre. — Nous marchons toujours bien. En moyenne, nous faisons de cent soixante à cent cjuatre-vingts milles par jour. Si nous continuons à aller aussi vite, nous apercevrons les montagnes de la Dominique dans une cpiinzaine de jours...

Dimanche, 22 décembre.' — Huit jours très tranquilles, les plus tranquilles peut-être depuis que nous sommes à VIphigénie.

A BORD DE L’ « IPHIGÉNIE

Aujourd’hui avait lieu la fête du Pansage de la ligne, la première journée du moins. Vers trois heures, on invite les midships à monter sur le pont, dans les costumes les plus simples qu’ils peuvent imaginer, car de nombreux seaux d’eau, de farine et de fayots nous attendent dans les hunes. Nous montons nous ranger sur la passerelle, le plus à l’abri possible. Une grêle de fayots nous accueille, simulant le grain au milieu duquel doit apparaître

Dans le désert.

l’envoyé du Roi de la Ligne. Et, en effet, presque aussitôt une voix tonitruante retentit du haut du mât de misaine.

« Qui êtes -vous?

- — Iphigénie , répond l’officier de quart.

— D’où venez-vous ?

— De la Fraya.

— Où allez- vous?

— A la Martinique, » et ainsi de suite.

L’envoyé ou le postillon, c’est identique, s’affale du haut de la mâture dans un nœud coulant, décrivant des arabesques gigantesques. Il vient nous accorder la permission de passer le Tropique, et les fayots retombent de plus lielle sur le dos des

midships. La journée finit par une aspersion générale et les farces homériques de deux ours et d’un éléphapt.

Hélas! pourquoi faut-il que les journées les ])lus gaies finissent parfois le plus tristement! Je vais vous raconter l’affreux malheur qui vient de nous consterner, nous et tout l’équipage.

Nous étions sur la dunette, aux postes de combat, comme cela se fait tous les soirs, causant gaiement des événements du jour. Soudain, vingt cris sinistres retentissent à l’avant ; « Un homme à la mer ! »

Nous recevions le vent par l’arrière, et il fallait, pour nous arrêter, tourner de 180 degrés. Manœuvre très délicate, surtout avec notre voilure. Aussi vous pouvez vous imaginer l’angoisse qui nous étreignait à ce moment.

La nuit tombait, on ne pouvait pas voir le malheureux, et on ne savait si c’était un aspirant ou un matelot. Puis, au dernier moment, on vit un homme nageant vigoureusement sur nous. On lui coupe une bouée, et la baleinière de sauvetage fut mise à l’eau avec une rapidité qu’on ne peut pas imaginer quand on est terrien. Puis, tout disparut dans la nuit.

On avait pu voir tout juste que c’était de Sarcé, un de nos camarades. La lumière de la bouée nous apparaissait déjà lointaine. Nous étions tous réunis sur la dunette, officiers et marins, scrutant en vain 1 horizon, tâchant de deviner l’issue du sinistre drame qui devait se passer à deux milles de nous. Oh! l’horreur de cette longue attente! je me la rappellerai longtemps.

Une heure s écoula sans qu’on vît rien de nouveau ■ puis, tout d un coup, nous vîmes que la baleinière revenait sur nous. Elle arrive à portée de la voix.

« Ramenez-vous l’homme? » lui crie-t-on.

Puis, au bout dune seconde, un siècle, une voix répondit, dans un sanglot déchirant :

« Nous n’avons rien vu! »

Si vous aviez vu sangloter depuis nous, les petits midships,

La lumière de la bouée ajiparaissait déjà loiidaine

A BORD DE L’ « IPHIGÉNIE

jusqu’aux vieux gabiers, c’était navrant! Oh! la terrible mort!

Lundi. — Nous avons eu aujoiircrinii la messe pour le repos de l’âme de notre pauvre eamarade.

es prévisions de route se sont trouvées exactes, Vlphifféiiie , est le 29 décembre à Basse-Terre.

Paul écrit le lendemain :

Lundi, 30 décembre. — Nous sommes de terre aujourd’hui, et, ma foi, c’est sans ennui qu’on foule le sol quand on est resté dix-sept jours sans voir autre chose que de l’eau... Malheureusement la pluie , — un phénomène pour nous , car voilà deux mois que nous n’en avions eu, — se met à tomber juste comme nous poussions du bord. Malgré cela je me décide à faire une longue trotte à pied.

Le port, à Basse -Terre, est une sorte de promenade très ombreuse. Nous traversons la rue principale de la ville, où grouille une foule de nègres et de mulâtres de tout sexe et de toutes nuances, les uns chocolat, les autres jaunes comme des coings. Tout cela remue, crie; c’est un tohu-bohu dont on n’a pas idée en France. Les négresses surtout sont amusantes, habillées d’un turban vert , par exemple , d’où sort une tresse de cheveux noirs, gros chacun comme un lacet de souliers; ajoutez une robe jaune à raies blanches, et vous pouvez vous représenter aussi bien que moi une « marna X » , car ici toutes les femmes s’appellent « la marna une telle ».

Nous marchons avec une constance admirable, Laborde et moi; mais la pluie met tant d’acharnement à nous poursuivre, que nous faisons demi-tour et revenons en ville, non sans avoir pourchassé des oiseaux-mouches, comme vous feriez des papillons, avec moins d’adresse sans doute, car nous sommes revenus bredouille.

En arrivant sur le port , nous apercevons un grand paquebot transatlantique. Quelle chance! Et de fait, en rentrant à bord, la première chose qu’on nous dit, c’est que « les lettres sont à bord », phrase magnifique qui fait battre le cœur à tout le monde, depuis le puissant commandant jusqu’au plus humble des chaloupiers. En entrant dans le poste, j’aperçois une écriture qui ne m’est pas inconnue...

Mardi, 31 décembre. — Nousi avons eu l’agréable surprise, ce matin, d’apprendre que nous n’étions pas de quart, mais que, bien au contraire, nous allions avoir toute une journée à nous. A six heures, des embarcations sont à notre disposition. Nous devons aller déjeuner en pique-nique à un endroit charmant nommé le camp Jacob. C’est là qu’habitent les fonctionnaires européens et la garnison de la ville.

Après avoir déjeuné, nous nous mettons en route, les uns pour aller aux Bains jaunes; les autres, les bons marcheurs, pour aller au sommet de la Soufrière, à quinze cents mètres au-dessus de la mer. Quelques centaines de mètres après le camp , le spectacle était féerique : le sentier serpente au milieu d’une véritable forêt vierge, bordée de part et d’autre d’un fouillis inextricable de lianes enchevêtrées. D’un côté, la route longe un profond précipice, qui nous apparaît par instants dans une éclaircie du fourré.

Mercredi, janvier 1896. — Jour solennel à bord, qui se passe en visites pour les officiers et les chefs de poste, et en réjouissances pour les autres. J’ai pu assister à la messe et prier pour que la nouvelle année soit heureuse pour nous tous. Nous sommes de quart, et nous faisons, avec nos aiguillettes, l’admiration de la population qui se presse à bord.

15 janvier. — Nous sommes arrivés aux Saintes le 5 janvier, et depuis ce temps je n’ai pas eu un moment à moi, grâce à l’hydrographie que nous faisons.

A BORD DE L’ « IPHIGÉNIE

]\Iardi, 21 janvier. — Nous avons appareillé ce matin. Nous allons, dit-on, passer trois ou quatre jours à la mer pour faire divers exercices ; et après nous être ravitaillés , soit à Basse- Terre, soit aux Saintes, nous disparaîtrons du monde pendant vingt-cinq jours, pour y reparaître tout d’un coup devant Cadix. Heureusement, pour nous distraire, nous avons un panorama « comme jamais je n’en ai vu ». Droit devant nous, la Guade-

Observation de la méridienne sur le gaillard d’avant (de la Goulette à Sfax).

loupe; par tribord, Marie-Galante, la Désirade, la Grande-Terre; derrière, les Saintes, la Dominique, et enfin, bien loin dans la brume, on devine les hauts sommets de la Martinique.

Maintenant je suis de quart dans la chaufferie, et je vous griffonne ces quelques mots sur mon calepin, à la lueur infernale des fourneaux. Ouf! que j’ai chaud! au moins cinquante -cinq degrés dans cet antre! On a une de ces petites sensations de l’enfer! Et les pauvres chauffeurs que je surveille! Dire qu’ils font cela tous les jours, et plusieurs fois par jour !

Ce soir, nous sommes mouillés à Basse-Terre pour passer la

nuit. Grande joie dans le septième poste : nous ne ferons pas de quart. ^

Jeudi, 23 janvier. — Nous avons encore fait toute la journée des évolutions,... évolutions à la voile par notre poste. Heureusement nous nous en sommes bien tirés, et le commandant en a exprimé sa satisfaction à l’officier de manœuvre, ne se doutant pas que des oreilles de midship étaient à portée, et recueillaient précieusement ses moindres paroles.

Dimanche, 26 janvier. — Dès ce matin, temps superbe. On ne peut pas mieux rêver. Messe sur le pont, à l’arrière; c’est épatant, comme spectacle, de voir tout un état-major, commandant en tête, et tout un équipage courber la tête au moment de l’élévation. C’est consolant de voir comme la France est catholique à l’étranger, et toutes ces cérémonies du culte sur un navire de guerre ne contribuent pas peu à relever notre prestige auprès des peuples religieux, comme l’Espagne par exemple. Mais, même au point de vue du coup d’œil, le tableau est charmant, et je voudrais bien que vous ayez l’occasion d’assister un jour à une messe solennelle sur un bateau, non comme le Borda, mais sur un vrai navire de guerre.

Dimanche, 2 février. — Voilà déjà deux jours que nous sommes en mer. Pendant toute la journée de jeudi, nous avons longé la Guadeloupe et quelques autres îles. Vendredi soir, nous perdons de vue la Désirade, et depuis nous ne voyons que le ciel et l’eau. Nous sommes parés à recevoir tous les coups de vent possibles et imaginables. Nous arriverons donc, je l’espère, sans encombre a destination. Ce dont on parle le plus en ce moment c’est de brûler les Baléares , et d’aller par conséquent directement de Cadix à Toulon.

Lundi, 3 février. — Nous avons aujourd’hui navigué de conserve avec un croiseur danois, qui lui aussi revient en Europe. Gomme sa vitesse était supérieure à la nôtre, il a disparu dans

A BORD DE L’ « IPHIGÉNIE

la soirée derrière l’horizon. Nous avons aussi rencontré un superbe quatre-mâts anglais, toutes voiles dehors. Où va-t-il? nous n’en savons rien.

Dimanche , 9 février. — Tout d’un coup les grandes chaleurs ont cessé, et un brusque changement de température s’est opéré cette nuit. Pendant toute la soirée d’hier, nous avons eu assez gros temps.

Samedi, 13 février. — Depuis quatre jours, c’est une vraie tempête. Nous sommes ballottés, secoués, mouillés, inondés même; mais V Iphigénie se moque bien de ce temps-là. Qu’elle est jolie, fuyant presque à sec de toiles, filant comme une flèche et bondissant légèrement sur les lames !

Mardi, 18 février. — Hier soir, je suis monté dans la hune pendant qu’on prenait le troisième ris. Au petit hunier, il faisait nuit noire; mais on pouvait voir Vlphigénie presque couchée sur le flanc, au milieu d’une nappe d’écume : c’était féerique. Le vent faisait rage, menaçant à tout moment de déchirer le hunier, et le roulis nous faisait décrire de gigantesques arabesques. C’est alors que nos hommes sont admirables, sublimes même ; à chaque instant ils risquent d’être enlevés à la mer ou de venir s’écraser sur le pont, et, malgré cela, ils travaillent comme s’ils faisaient un exercice ordinaire. Ah! je voudrais voir toute la canaille qui hurle contre la marine faire un peu le service de nos gabiers !

Le 26 février 1896, Paul retrouvait la terre d’Europe à Cadix : il achevait son premier grand voyage et celui, assurément, cj[ui lui a laissé le plus vif et le plus poétique souvenir. Retourner aux Antilles, revoir les Antilles, ce sont des expressions fréquentes dans les lettres des années c[ui vont suivre. On voit apparaître aussi l’idée d’une campagne sur les côtes de la Chine ou dans le Pacifique. Voilà

les embarquements qu’il compte demander, lorsqu’il aura fait une ou deux campagnes sur la Melpomène. L’avenir occupe tant de place dans l’esprit, quelle que soit la vie que l’on mène, que la peine ou la joie du présent en est toujours diminuée. Paul Henry est en ce moment partagé entre ces rêves lointains et les regrets d’un passé tout proche encore. La fin de la croisière de V Iphigénie , qui doit se prolonger six mois encore, est loin d’avoir l’attrait du début. Le bâtiment, après avoir touché les côtes d’Espagne, rallie Toulon. De là il n’ira pas, comme les midships l’avaient espéré, faire le tour de la Méditerranée, mais simplement en Corse, en Tunisie, en Algérie 5 le 2 juin, il doit être à Lisbonne, et de là visiter une partie de nos ports français, pour rentrer enfin à Brest le 25 juillet.

Ce programme fut suivi de point en point. De retour à Brest, les aspirants qui venaient de passer leurs examens pour le grade d’aspirant de P® classe ne furent cependant pas envoyés immédiatement en permission. La dernière lettre du volumineux paquet de correspondances que je viens de résumer ou de citer débute ainsi :

Brest, 31 juillet. — Dire que, sans le président de la République, après-demain je serais tranquillement en route pour Kergiesq! Au lieu de cela, il va falloir se morfondre pendant six mortels jours. Félix Faure arrive le 6, à une heure. Ce sera très beau comme cérémonie maritime ; on va sortir pour lui le canot du prince impérial, qui sera conduit par un capitaine de vaisseau et armé par vingt-quatre quartiers-maîtres. Tous les forts, les bâtiments de l’escadre et les stationnaires, plus V Iphigénie,

A BORD DE L’ « IPHIGÉNIE

feront un salut de vingt et un coups. Ce sera un spectacle splendide, surtout pour des gens qui ne sont pas habitués à tout ce ])ruit. Le lendemain, grande revue sur le cours d’Ajot; nous y assistons dans la tribune officielle. Enfin, de trois heures à quatre heures, M. Félix Faure visitera les bateaux de l’escadre et Vlphigeme ; soit, en une heure, une quinzaine de navires. Et voilà pourquoi soixante-quinze midships, revenant d’une campagne éreintante de dix mois, restent six jours à tourner les pouces! Partirons-nous vendredi soir ou samedi matin? Il y aura un encombrement colossal sur la ligne de Brest à Morlaix, et le voyage y perdra de son charme; mais l’arrivée n’en sera que plus agréable. Voilà bien longtemps que j’y pense à cette arrivée à Tréguier !

fi

La réunion tant souhaitée vint enfin, et Kergresq, déjà joyeux, puisque Fheure des vacances avait sonné pour les frères et sœurs, connut ce surcroît de gaieté et d’entrain qu’apportent avec eux les aînés quand ils reviennent vers les jeunes. Paul avait l’âge où l’homme a besoin d’un prétexte pour consentir à jouer, mais où il j oue encore, moitié par condescendance et moitié par plaisir. Les grèves de Plougrescant, les chemins verts, les bois, les champs de blé noir, virent plus de promenades et entendirent plus de rires que jamais. Ce fut là que, le 10 août, on lut en famille, on applaudit, on commenta les quelques lignes de V Officiel qui nommaient Paul Henry aspirant de première classe. Il n’était plus élève : il devenait officier ; il avait droit, comme il le dit quelque part, de porter, en grande tenue, l’habit brodé d’ancres d’or, le ceinturon bleu et or, et le chapeau à claque.

A BORD DE LA (( MELPOMENE D

Le décret qui nommait Paul Henry aspirant de première classe ajoutait cette mention : (c pour prendre rang du 5 octobre 1896, » et attachait le jeune officier au port de Lorient.

Dans les premiers jours d’octobre, il fallut se rendre à Brest pour embarquer sur la Melpomène. C’était un embarquement que Paul avait désiré et demandé. La première lettre qu’il envoie à sa mère, qui vient de quitter Plougrescant et regagner Angers, est pleine de la belle humeur coutumière ; elle nomme les camarades embarqués comme lui à titre d’officiers sur la frégate-école des gabiers. Ce sont, venant du Borda, MM. Léonard, Feillet, Bourdet, Chenet, Saint -Raymond- Ferrât , Lucas; venant de l’École polytechnique, MM. d’Aubarède, Larros, Legrand, Barckhanson. Il ajoute ;

Nous sommes tous ravis et enthousiastes.

A BORD DE LA « MELPOMÈNE

La seconde lettre est désolée : un grand deuil vient d’atteindre les parents et l’enfant.

Brest, 19 octobre 1896. — Mon cher papa bien -aimé, je viens de recevoir la fatale dépêçhe annonçant la mort du pauvre grandpère, et juste au moment de prendre la mer. C’est navrant; je ne pourrai même pas voir une dernière fois celui cpie nous aimions tant. Ah! que la vie de marin est parfois triste, et quel sombre début pour une campagne lointaine !

Ob! comme j’ai souffert, ce soir, dans mon poste, refoulant mon chagrin pour tâcher de recevoir le plus aimablement possible un de mes camarades de Jersey, de Rodellec, que j’avais invité à venir à bord ! C’est dans ces circonstançes-là qu’on sent le dur côté de la vie en commun. Officier, j’aurais été dans ma chambre ; ce soir, il m’a fallu rester pendant deux heures à écoutei des conversations.

J’ai prié et je vais encore le faire toute la soirée pour notre cher mort. Oh! que je souffre de ne pouvoir me rendre à Kergresq ! Partir demain matin, c’est affreux!

Le lendemain, la même pensée cruelle, le même regret de ne pouvoir courir jusqu’à ce petit coin de Bretagne, hier si joyeux, si triste aujourd’hui, étreint le cœur du jeune officier, qui part pour une campagne de plusieurs mois.

Avec quelle tristesse j’ai vu défiler peu à peu toute la côte bretonne, et disparaître au loin dans la brume du soir la rade de Brest! Je revoyais par la pensée le pauvre Kergresq en deuil.

Brusquement, vers six heures, la brise est complètement tombée, et nous voilà inertes au milieu des rochers de toute sorte qui forment l’avant-garde de la côte bretonne. Les voiles pendent le long des mâts, et, à chaque coup de roulis, elles

claquent lugubrement. Le commandant est inquiet, il ne quitte pas le banc de qnart.

Dans cette lettre, dans les pages du journal qui disent toute la vie, qui reviennent sur le passé et qui parlent des projets d’avenir, on retrouve encore l’expression de cette douleur si naturelle causée par la disparition de l’aïeul ; mais nulle part je n’ai rencontré trace d’une préoccupation qui aurait pu venir, en de pareilles circonstances, aux âmes les meilleures et les plus hautes. Pas un instant, il ne s’est demande avec inquiétude : (c Que va devenir Kergresq ? A qui appartiendra le nid où nous avons tous le meilleur de nos souvenirs, le seul endroit de la terre que nous aimions d’amour véritable? » Non, la question ne s’est pas posée. Kergresq pouvait, après la mort du grand-père, devenir la propriété de M. Léon Henry, del’ « oncle Léon », comme les lettres de Paul l’appellent si souvent; mais, dans cette famille unie, les enfants savaient que cela pouvait arriver sans que rien fût changé ; que Kergresq demeurerait toujours le lieu de réunion, qu’il s’ouvrirait aux écoliers en vacances et au marin en congé, qu’on y reviendrait chaque année, que les traditions hospitalières de la vieille maison n’avaient rien à redouter.

Et il en fut ainsi. Paul en doutait si peu, qu’il n’en a pas parlé.

11 note la marche plus ou moins vite de la frégate à voiles et l’existence calme du bord.

On est SI en paix, dit-il, et sans la moindre préoccupation avec une vie réglée par heure, par minute même!

A BORD DE LA « MELPOMÈNE

Il aime cet ordre.

La Melpomène fait route vers un pays que Paul connaît déjà.

Dimanche , 25 octobre. — Nous nous acheminons lentement

La Melpomène.

mais sagement du côté de Madère; la brise est toujours favorable, et la mer a pris sa belle couleur bleue des Tropiques. J’ai bien prié ce matin à la messe pour le pauvre grand-père, (iomme sa mort a attristé mes débuts de campagne! Sans cela je serais trop heureux; il est en effet difficile de trouver un commandant, une veuve (le second) et un état-major aussi charmants. Nous allons rester dix ou onze jours à Madère; ça va être un bien

charmant séjour; nous projetons déjà Jjeaucoup de promenades dans les montagnes qui entourent Funchal.

Mardi, 27 oclohre. — Je vous écris au milieu du concert le moins harmonieux et le plus bruyant que l’on puisse imaginer. Depuis ce matin, la brise a forcé, et maintenant la mer est déchaînée; jamais nous n’avons vu d’aussi belle tourmente... Si vous en voulez une idée, rappelez-vous le coup de vent de la fin de septembre. Successivement on a pris tous les ris aux huniers, puis on a cargué tout, sauf deux ou trois voiles de mauvais temps, grandes comme des mouehoirs de poche.

Le roulis est tel que plusieurs hommes ont été blessés, notre table décapelle avec toute la vaisselle qui est dessus, catastrophe! et le baromètre descend toujours.

5 heures. — Le canot du. commandant est brisé, le canot de service est fendu, le navire fatigue beaucoup. Mais la tourmente est magnifique à contempler. Dans les coups ^de tangage, on voit l’horizon presque à la hauteur de la vergue de misaine.

Mercredi, 28 octobre. — Qu’est-ce que je vois ce matin en montant au quart : calme plat! La tempête a cessé tout à coup, et maintenant nous voilà en vue de terre, mais marchant à peine un mille à l’heure.

Adieu Brest et ses brumes, et vivent les Tropiques!

Jeudi, 29 octobre. — Nous nous sommes tramés avec peine pendant toute la nuit , et , ce matin au lever du soleil , nous avons vu Madère, peu distinctement, il est vrai; car cette île fortunée ne nous apparaît guère que sous la forme d’un éeran grisâtre , qui masque l’horizon devant nous.

La brise se lève vers deux heures, et à quatre heures nous sommes mouillés dans la baie de Funchal... Salut de vingt et un coups de canon, visites, patentes de santé, etc.

Un canot aux couleurs de France aeeoste le bord; le consul de Franee vient nous rendre visite, et surtout nous apporter

A BORD DE LA « MELPOMÈNE >’

des bouteilles de madère (nous en avons six pour le poste). Il nous apprend que la tempête que nous avons ressentie en mer a eu ici des effets terribles. Deux bateaux ont été mis à la côte, et •plusieurs hommes ont été tués ou blessés.

Après un séjour à Madère, une relâche aux Canaries, la

Dakar ( Sénégal).

Melpomène est aux îles du Cap-Vert, le 25 décembre. Et Paul écrit aux siens :

Vous ne pouvez vous figurer combien c’est triste, une fête de Noël à bord, quand plus de mille lieues séparent de la France! Pas de messe de minuit, pas de crèche, pas de ce je ne sais quoi qui rend en famille la fête de Noël si belle et si joyeuse. Aussi l’année prochaine, si je suis, comme j’y compte, embarqué en escadre du Nord, une permission de quelques jours me permettra d’aller passer cette chère fête à Angers, pour la première fois depuis six ans déjà!

Le premier de Fan trouve la frégate en mer.

Vendredi, janvier 1897. — Bonne année à tous encore une fois, et mille bons baisers de la part du « pauvre exilé ».

Nous avons été en corps porter nos vœux au pacha, qui a répondu d’une façon fort aimable aux souhaits du président du carré. Il nous a souhaité d’arriver promptement à Dakar. Dieu l’entende ! Toute la journée des délégations de l’équipage viennent dans le poste offrir leurs vœux aux aspirants ; on les reçoit naturellement avec force vermouths et liqueurs, aussi une « douce gaieté » régnait-elle le soir dans tout le bateau.

Nous avons envoyé des bouteilles de champagne aux premiers-maîtres et aux seconds-maîtres, qui ont été très touchés de cette attention délicate, digne de Félix Faure. Ils ont déclaré que nous étions des types épatants’ et, dans leur enthousiasme délirant, ils ont fait retentir l’avant de leurs vivats en l’honneur des bons aspirants de la Melpoinène.

Samedi, 2. — Éole, le dieu des vents, comme disait Virgile, nous a fait son petit cadeau : la brise nous est maintenant presque favorable, et, demain ou après-demain, nous serons mouillés en rade de Dakar, Et il est grand temps; car, pressés par la famine, nous avons mangé presque toutes les belles dindes que nous avions achetées à la Fraya, et qui devaient nous durer presque jusqu’à Brest.

Le 3 janvier, on arrive à Dakar.

Mereredi, 6 janvier. — Nous sommes en train de faire ce qu’on appelle des manœuvres de force, à savoir démâter le mât d’artimon, manœuvrer des ancres par des moyens aussi industrieux que peu pratiques, etc.

Autre divertissement : tous les matins il y a compagnie de • débarquement dans laquelle je commande, tous les deux jours environ, une section. Voici quelle est notre tenue : casque, veston bleu, pantalon blanc, guêtres noires et sabre. Ça vous a un

A BORD DE LA « MELPOMÈNE

air « expédition coloniale » bien tapé. Les populations dakaroises se pressent sur notre passage.

Le journal enregistre peu de faits intéressants pendant ce séjour en Afrique.

Lundi . rien.

. . . rien.

Mardi . .

Mercredi Jeudi . .

Exemple de la variété de la vie que l’on mène à Dakar. Mais, me direzvous, pourquoi ne pas chasser?

pourquoi ?

Vendredi ... —

Pour une raison bien simple, c’est que la sécheresse qui a sévi aux environs de Dakar a été funeste au gibier, et il faudrait aller trop loin. Tout ce que je peux faire, c’est de vous rapporter des ailes.

La première campagne de la Melpomène , terminée en mars, fut suivie d’un seconde, qui commença en mai 1897, et dont l’itinéraire fut malencontreusement à peu près le même. Paul dut retourner, par une chaleur torride, à Madère, aux Canaries, aux Açores. Malgré ce contretemps et malgré la température, le ton du journal de bord est d’une gaieté constante et charmante. La jeunesse renouvelait sans doute la beauté de la route, et puis la santé, parfaitement rétablie, supportait facilement la fatigue du climat et du métier, et enfin la navigation à la voile plaisait à ce marin breton , qui n’aimait pas, comme tous les Bretons, laisser voir son émotion poétique, mais qui était poète à ses heures.

De ces notes de bord, je donnerai seulement trois courts extraits. Le premier rapporte un incident tragicomique qui se passa au large de Madère; le second

raconte une excursion dans File, et le troisième une réception aux Canaries.

10 mai. — Ce matin, au moment où je montais pour voir un virement de bord : « Un homme à la mer! » Je me précipite sur la dunette, et je vois un malheureux gabier passer le long du bord en nageant. La bouée tombe devant lui ; en quelques minutes il est dessus. Si un requin ne lui coupe pas les jambes, il est sauvé. Vite la baleinière est amenée. Elle pousse; les hommes, courbés sur les avirons, la font voler sur l’eau. Pendant ce temps, nous voyons le gabier, toujours accroché à sa bouée, monter et descendre sur la lame; nous sommes haletants; enfin la baleinière est sur lui, on l’embarque, il est sauvé! C’est un long cri de joie à bord.

Le comique se mêle au tragique. Vous savez que les bouées de sauvetage employées à bord s’allument automatiquement en tombant à la mer, et ne s’éteignent que quand le gaz a brûlé en entier. Le brave patron de la baleinière est moins savant, il souffle dessus pour l’éteindre. Ne réussissant pas, il prend son bonnet et veut la moucher comme un cierge; rien n’y fait. De guerre lasse, il regagne le bord avec la bouée, toujours lumineuse, et on lui explique alors qu’une bouée qui se respecte ne s’éteint pas comme une vulgaire camoufle.

Savez- vous maintenant d’où était tombé cet homme? Du centre de la vergue de petit hunier, c’est-à-dire d’une hauteur de quarante à cinquante mètres. Maintenant comment se fait-il qu’il soit tombé à la mer, au lieu de s’écraser sur le pont, c’est inouï!

Funchal, samedi 2Q juin. — Ce matin, nous sommes partis, vers six heures , pour aller faire la fameuse excursion du grand Kurral. Il fait un temps splendide, les sommets de l’île sont entièrement dégagés; malheureusement une panne nuageuse qui ' s’élève dans le N.-E. nous donne quelques inquiétudes. Nous avons des difficultés avec les douaniers, à cause des provisions

A BORD DE LA « MELPOMÈNE » 63

que nous emportons pour déjeuner. Pourtant, la veille, moyennant dix sous, nous nous étions munis d’une autorisation; cela vous montre qu’il y a d’autres pays que la France pourvus d’une administration tracassière et idiote. Nous sommes bien restés là, sur le quai, une demi-heure, à essayer de sortir notre plus pur castillan pour nous faire comprendre des douaniers finalement sans que ni eux ni nous y ayons rien compris , on nous a laissés partir. Mais la maudite panne monte toujours, et déjà quelques sommets de l’est sont empanachés. Mais presser nos bœufs serait une chose impossible. Nous nous décidons à prendre les choses comme elles arriveront. D’ailleurs, des midships qui s’attarderaient à aussi peu de chose ne seraient pas dignes de leur nom. La montée en chars à bœufs est très , pittoresque ; pendant des kilomètres, des berceaux de vignes forment une voûte presque parfaite au-dessus de la route. Malheureusement, les grappes de raisin qui pendent par milliers sont encore vertes , et ne permettent pas au pauvre voyageur d’étancher sa soif. Vers huit heures, nous arrivons à un endroit où le chemin commence à être impraticable pour les chariots; il faut sortir ses 2i>attes. Et il en faut du courage pour grimper, sous un soleil tropical, des pentes presque à pic et, pour comble de malheur, pavées de ces petits cailloux qui sont la plaie de Madère. Un vrai calvaire à monter. Nous nous arrêtons tous les cent mètres pour souffler un peu; enfin les cailloux cessent, et nous nous remettons en route avec plus de vaillance. Nous longeons un > précipice presque à pic de cinq à six cents mètres de profondeur, qui sur un certain parcours est, chose curieuse, cultivé eu blé; comment peut-on arriver là? c’est inouï, vertigineux, même au sens propre du mot. Nous montons toujours, traversant des nuages, hélas! La montagne se fait plus aride, à mesure que nous avançons; nous marchons à la fde indienne, sur un petit sentier que surplombe une haute falaise, tandis qu’à notre gauche se creuse un gouffre au fond duquel on aperçoit un torrent qui nous semble à peine un filet d’eau. A dix heures, nous

arrivons au terme de notre excursion. Le temps s’est levé, c’est véritablement superbe. Nous sommes sur une sorte d’éperon, qui s’avance au milieu d’un cirque formé de montagnes de mille mètres environ, absolument à pic de tous côtés. Au fond, on aperçoit un joli petit village enfoui dans la verdure. A part les forêts des Antilles, je n’ai rien vu de plus beau.

Vive Madère! Décidément jamais je n’ai vu d’endroit où on soit aussi bien reçu; toutes les maisons de la meilleure société nous sont ouvertes; les environs sont splendides, les soirées sont adorables, tout est à l’unisson.

Lundi. — Nous étions en train de dîner tranquillement, quand le commandant nous fait prévenir que le consul de France donne un bal ce soir, et qu’il désire y voir le plus grand nombre de midsliips possible. Grand enthousiasme au poste; en deux temps trois mouvements on est habillé. Avant d’entrer dans la fournaise que représente tout bal dans les pays chauds, nous allons humer l’air frais sur la place de la Constitution , au grand ébahissement des naturels, qui ne savent que penser de cette exhibition de gens dorés sur tranches. A neuf heures, nous mettons le cap sur la maison consulaire, nous faisons une entrée... brillante. Mais, hélas! il n’y a que le consul qui parle français, toutes les jeunes filles sont espagnoles et ne savent même pas un mot d’anglais. J’essaye de produire ma science espagnole; mais, hélas! l’essai est malheureux, la phrase commencée dans le plus pur castillan se termine piteusement en français, après un léger bafouillage fort peu élégant : « Senorita, hagame usted el favor... de m’accorder une valse? »

Les points simulent le bafouillage. Après un pareil début je n’ose plus me lancer; d’ailleurs, allez donc essayer de comprendre ce que disent ces senoritas qui parlent avec la rapidité de l’éclair. J’ai beau dire : « Hablo un poco el espanol, » je m’attire une suite de « Gomo? como...? » qui me défrisent complètement.

A BORD DE LA « MELPOMÈNE

Le commandant s’en va à onze heures, en nous disant qu’il nous enverra un canot à deux heures. Seulement les invités larguent à une heure, si bien que nous sommes obligés d’attendre un temps infini sur le quai. Un commandant espagnol, qui regagne son bord, nous aperçoit vautrés pêle-mêle, officiers et midships, sur un tas de planches, nous emmène sur son bateau prendre un verre de manzanille. Heureusement le bruit cadencé des avirons ne tarde pas à se faire entendre, c’est le canotmajor. Finalement, à deux heures et demie on se couche. Et le lendemain... oh! combien fatigués! N’importe, parés à recommencer !

Le retour de la Melpomène a lieu par les Açores.

Le 18 juillet, par grosse mer, on touche à Punta-Delgada, puis le cap est mis sur Quiberon. On arrive en France, et le 16 août, au milieu de corvées nombreuses, gagnant bien, comme il le dit, les « quatre-vingt-seize sous que lui alloue le gouvernement u, Paul Henry, pensant à l’emploi d’une prochaine permission, consulte ses parents et leur écrit cette jolie phrase :

Je ferai ce que vous trouverez de mieux pour l’emploi de ma prochaine béatitude.

LA CAMPAGNE DE CRETE

Paul devait être rendu à Toulon le 4 octobre, « pour embarquer sur l’escadre de la Méditerranée. » Mais ce qu’il faut à ce marin déterminé, ce n’est pas la vie d’escadre, c’est le voyage, et, s’il se peut, une campagne. Il a a demandé la Crète ».

. A bord du Charles -Martel. Escadre de la Méditerranée. Toulon. — Telle est ma nouvelle adresse. Quel monde, mon Dieu, qu’un cuirassé, et quel monde effrayant! Je n’y suis pas encore bien habitué, et voilà cependant trois jours que j’y suis. Ah! où est ma jolie petite Alelpo, et sa mâture si fine, et sa voilure si blanche? Quel abîme entre ce monstre de fer hérissé de canons, de cheminées, de passerelles, qui n’a du bateau que le nom, et la fine frégate! Je n’aurais jamais cru que je fusse si « vieille marine ». Par contre, notre poste est superbe, trois fois grand à peu près comme l’ancien, très bien orné, éclairé par de grands hublots le jour, et à l’électricité la nuit. Bref, notre installation est très confortable.

Voilà donc où j’en suis, mais pas pour longtemps heureusement : j’espère bien que, dans une quinzaine, je serai parti pour

LA CAMPAGNE DE CRÈTE

la Crète. C’est Jean Merveilleux - du Vignaux qui m’a annoneé cette bonne nouvelle. Quel poste aurai -je là-bas, je n’en sais rien; soit à terre, soit à bord, ça m’est égal : au moins je ne mènerai pas cette existence abrutissante de Toulon... Je partirai, je suppose, par le Chnrner, un croiseur qui va appareiller d’ici la fin du mois pour la Canée. Il n’y a pas beaucoup d’enthousiasme, dans le noble corps des midships, pour y aller; je crois bien qu’on sera obligé d’en désigner d’office. Combien de temps y resterai-je? je ne sais pas trop, c’est très variable. Je puis y rester deux mois, comme j’y puis rester six. Le climat est très bon en hiver; je vais donc pouvoir guérir mon rhume, qui, d’ailleurs, est en très bonne voie de guérison. Je me suis fait mettre plusieurs couches d’iode, ce qui m’a brûlé atrocement toute la journée d’hier. J’ai dû faire dans cet état un quart de midi à quatre; or, comme sur ce bateau il faut, pour le service, trotter sans cesse d’un pont à l’autre, de la « plage supérieure » à la batterie basse, — cinquante-huit marches, — vous voyez combien j’ai dû jouir.

Ce manège s’est répété une dizaine de fois, vu qu’il y avait grand dîner chez l’amiral, car il y a un amiral et par conséquent une musique. Nous avons concert deux ou trois fois par jour. C’est encore un agrément; mais malgré tout j’aspire à la Crète, à la navigation, et surtout à autre chose qu’un cuirassé ; c’est vraiment trop grand et trop compliqué...

A bord de /’ Amiral- Charner. Toulon, 19 octobre 1897. — Dimanche soir, en rentrant sur le Charles- Martel, j’ai trouvé mon ordre d’embarquement sur le Charner, et me voici installé sur mon nouveau bateau. Je quitte le luxe de l’escadre, pour l’installation un peu bohème du poste qui fait campagne. Ainsi les armoires sont pleines de cancrelas ; dans l’office on a découvert un caisson plein de rats crevés ; les lavabos sont sales à faire peur, etc... Bref, le poste et ses accessoires doivent être assez désagréables, surtout quand il fait chaud. Le commandant et le

second n’ont pas l’air commode du tout ; je crois que nous allons trimer de la jolie façon. Mais du moment que je navigue, que je vois des pays curieux, c’est tout ce qu’il me faut. Et puis, il y a l’imprévu : si je pouvais avoir un poste à terre, je serais enchanté. Mener un peu la vie de campagne, ça serait un rêve. Si je ne suis pas à terre, j’espère que nous ferons, avec le Charner ou un autre bateau, une tournée quelconque dans le Levant, et que nous visiterons Smyrne, Chypre, Corfou, etc... Sinon je trouverai dur de rester des mois et des mois en rade de la Sude, ne descendant à terre que de loin en loin, et encore pour jouer au tennis. Ce n’est pas pour cela que j’ai demandé à aller en Crète...

Mercredi, 20 octobre 1897. — Ce mâtin, le frégaton me fait appeler, et me dit :

« Monsieur, il faudra, ce soir, deux aspirants pour conduire le corps de débarquement du Charner à terre, et joindre les troupes de l’escadre. Je préférerais qu’étant le plus ancien, vous soyez de ces deux aspirants. »

Une préférence de frégaton, c’est un ordre; il n’y avait donc qu’une chose à faire et à dire, s’incliner et répondre froidement :

« Bien, commandant ».

C’est très joli de commander un corps de débarquement, mais où le mener? Voilà ce que ne savent ni le frégaton, ni l’ofhcier fusilier, ni personne. L’éternelle ritournelle me remplit de perplexité :

« Monsieur, vous irez à terre et... vous vous débrouillerez.

— Mais, commandant...

— Vous avez compris, monsieur, ça va bien. »

A midi et demi, j’embarque avec mon armée dans les embarcations; car non seulement je suis général, mais mes pouvoirs s’étendent aussi sur une flotte composée d’un canot à vapeur, d’une chaloupe et d’un canot ordinaire. Mes troupes comprennent un peloton d’infanterie placé directement sous mes

LA CAMPAGNE DE CRÈTE

ordres, une section d’artillerie et un détachement de torpilleurs mineurs (comme qui dirait du génie), commandé par l’aspirant Gendre. Ajoutez deux tambours et clairons, des infirmiers, et... voilà! comme dit M. Mangou. Hein! quel honneur pour la famille Henry!

Cdiemin faisant, nous voyons tous les canots de l’escadre rallier le môme point ; naturellement nous faisons comme eux , et le débarquement des troupes s’effectue sans encomlire. Aussitôt à terre, je confie à mon divisionnaire l’artillerie et le génie.

Compagnie de débarquement du Chanter dans la montagne.

tandis que l’infanterie s’ébranle vers un point de direction inconnu. Je ne sais pas si vous avez essayé cela, mais c’est une manœuvre très délicate, grosse de difficultés imprévues.

« Dites donc, maître, » et je me penche vers le second maître qui marche à côté de moi, « savez- vous où l’on va?

— Non, lieutenant, je suis nouvellement embarqué, et... »

Et c’est leur refrain à tous !

Désespéré, je prends une direction quelconque, et fièrement nous marchons... Nous marcherions encore, si, ô bonheur! je n’eusse aperçu un homme multigalonné, ceintiironné, armé, bref, tout ce qu’il faut pour représenter un chef d’armée.

« Peloton, halte! »

Mes hommes s’arrêtent, joyeux du devoir ou du kilomètre accompli, sous la poussière provençale. Puis je me dirige vers l’homme aux nombreuses dorures, un capitaine de vaisseau; je m’arrête à six pas, je présente le sabre, et lui crie poliment :

« Commandant, j’amène le détachement du C/iarner, et je viens prendre vos ordres.

— Bien, monsieur, voyez le commandant d’infanterie. »

Amère désillusion, ô mirage trompeur qui me faisait entrevoirie port! Douloureusement impressionné, je reviens vers mon corps d’armée, et, farouches, nous reprenons sombrement notre route sans but. Puis nouvel homme galonné, nouvelle enquête :

« Commandant, j’amène le détachement du C ha ruer, et je viens prendre vos ordres.

— Bien, monsieur, vous allez vous joindre au Pascal, pour former la 3® compagnie du 1®^’ bataillon. »

Il y a du mieux; vous pourriez même croire que c’était fini... Le pauvre garçon!... Il a enfin trouvé! Il va rejoindre le Pascal... Et je vous arrête là. Où est le Pascal f C’est très joli de me dire de le rejoindre; mais où est-il, je n’on sais rien. Et il y a, sur le terre-plein, trois ou quatre mille hommes qui évoluent pour trouver leurs places respectives.

Je n’en finirais pas, si je voulais vous conter toutes les vicissitudes de cette journée-là; je suis enfin arrivé à mon poste, puis nous avons défilé, musique en tête, dans les rues de Toulon, et, après une heure ou deux d’exercices variés, nous sommes revenus. J’ai retrouvé mon génie, mon artillerie, mon escadre, et j’ai rallié le bord où je suis redevenu l’humble midship qui a des devoirs à faire tous les samedis, comme le premier potache venu.

Samedi. — Nous quittons enfin ce Toulon de malheur. J’ai été déjeuner ce matin sur le Jauréguiherry , avec un vieux de la Melpo, et je suis revenu à bord au moment de l’appareillage.

LA CAMPAGNE DE CRÈTE

A quatre heures, le corps mort est filé. « En avant, quatre-vingts tours! » Nous’ passons à ranger le Brenniis; sa musique nous joue Samhre-el-Meuse et la J\Iarseillaise. On nous traite presque comme si nous partions pour une expédition guerrière...

Le trajet de V Amiral -Charner était tout indiqué et peu long. Le bateau traverse le détroit de Bonifacio, celui |de

Compagnie de débarquement.

Messine, passe en vue des côtes de la Grèce, et, après quatre jours de navigation, jette l’ancre en rade de la Sude.

La première impression n’est pas favorable.

Une côte pelée et grisâtre; au fond, quelques maisons couvertes en briques et entourées de cyprès, un méh-mélo de bateaux de toute forme, de toute taille, et surtout de toute nation, tel est l’aspect général.

Nous mouillons tout près de terre, entre un russe et un autrichien.

Au moment d'e descendre à terre, on nous annonce qu’il est

défendu de sortir de l’arsenal; on craint, paraît-il, des troubles. Ça commence bien. Nous voilà réduits^à piétiner dans une espèce de cloaque fangeux de cinq cents mètres de long...

Il n’y a qu’une chose intéressante, c’est de voir toutes les nations européennes représentées dans un si petit espace. On tombe d’un poste d’Anglais dans un poste de bersagliers ; plus loin, ce sont des Autrichiens qui font l’exercice ; puis une patrouille de soldats russes qui vont en chantant des chœurs mélancoliques. Tout ça grouille et se démène dans cette tourbière , sous un ciel morne comme notre ciel de novembre en France. C’est une première désillusion, ce vent pluvieux qui fait songer aux plus mauvais jours de Brest.

L’impression ne se modifie pas le lendemain.

J’ai le pressentiment que nous allons être immobilisés ici de longs mois, sans aucun intérêt... A propos, vous ferez bien de me donner des nouvelles de Crète , quand vous en verrez dans les journaux. Ici, nous ne savons rien.

13 novembre 1897. — ... Je suis enfin allé à terre, et je ne suis pas mécontent de mon excursion à la Canée. La grande route n’est pas merveilleuse; mais, par contre, à chaque pas on rencontre des types très intéressants. Le plus souvent, ce sont des groupes de paysans crétois chassés par la misère, qui se traînent mélancoliquement, en quête d’un asile. Des vieillards, des femmes et des enfants surtout. Les hommes sont dans la montagne, ou ont été massacrés par les Turcs. Puis un grand brouhaha, c’est un peloton de cavalerie turque qui arrive au grand trot, sans s’inquiéter des « chiens de roumis » qu’il rencontre sur son chemin. Pas riche en uniformes l’armée turque , dans ces pays-ci! Les hommes sont d’une saleté repoussante, et les officiers font pitié avec leurs vieilles tuniques rapiécées et usées jusqu’à la corde. Ce n’est pas de leur faute, paraît-il; on ne leur doit que six mois d’appointements, si bien que ces malheureux meurent littéralement de faim. Quand, par hasard, il arrive

LA CAMPAGNE DE CRÈTE

quelque argent, c’est bien sinqîle : le grand chef paye une dizaine d’hommes, et empoche le reste. Quand les autres réclament, il les fait taire, grâce au témoignage de ses dix gaillards, et le tour est joué. Doux pays! Tous les cinq cents mètres nous croisons des patrouilles, des fantassins cette fois, mais tout aussi misérables que leurs camarades de la cavalerie. Tous sont bourrés de cartouches, dans le dos, sur le ventre, sur la poitrine; bref, des arsenaux ambulants. A part ça, des têtes de ])raves gens, qui

Soldats turcs.

n’ont pas plus l’air d’avoir tué leur demi-douzaine de Grecs que vous et moi.

Il ne faut pas s’y fier. Ils sont chargés de la police, et ils l’entendent à leur manière. Quand ils n’ont pas de Grétois sous la main , ils ne se font pas faute d’attaquer les Européens ; on m’a déjà raconté plusieurs histoires plutôt désagréables arrivées à des officiers. Aussi est -il recommandé expressément d’être rentré à la Sude avant la tombée de la nuit. Au bout d’une heure de marche, nous arrivons sur une colline d’où nous découvrons toute la vue de la Ganée et des environs. C’est la première chose un peu jolie que je vois depuis mon arrivée; mais, il faut le dire, les circonstances sont éminemment favorables ; la mer est d’un bleu intense, comme je ne crois pas l’avoir jamais vue, et les

montagnes couvertes de neige forment, un fond admirable. Puis la Ganée a un certain cachet oriental, avec ses nombreuses mosquées et leurs sveltes minarets. Nous longeons le cimetière (franchement exotique celui-là), et nous entrons en ville; à notre gauche s’étendent les quartiers qui ont été pillés et brûlés au moment des troubles ; devant nous la vraie ville ou du moins ce qui en reste, et, à notre droite, la partie réservée aux casernes des troupes internationales.

La ville n’est pas très intéressante, quand on a vu Tunis et Sfax. Ce qu’il y a de curieux, c’est la diversité des uniformes; car, comme vous le savez, toutes les nations de l’Europe y sont représentées.

Samedi, 18 décembre, jour de la Saint - Nicolas , fête de Nicolas II, le petit père, le grand et cher ami de la France, l’autocrate de toutes les Russies. Aussi a-t-on bissé ce matin le grand pavois ; pour un si gros personnage on ne pouvait pas faire moins. A terre, il y a une revne initernatioaMle ; le parfait photographe charge donc son .appareil., revêt ses pins jbeanx atours, et descend à terre, escorté de quelques-uns de ses congénères. Ces dignes messieurs ont eu la précaution de faire retenir une voiture, précaution louable, certes; car s’il ne pleut pas encore, ça. ne tardera pas. Nous descendons à terre, confiants et satisfaits, à la surface du moins, car le photographe qui est avec nous a repéré les nombreux nuages qui s’accumulent au-dessus de nos têtes... Pas de voiture! Nous attendons cinq minutes, rien ne vient, et nous voilà partis clopin dopant. Nous arrivons à la Ganée crottés, sales à faire peur; mais, rassurez- vous, notre prestige n’est pas diminué d’un pouce : tous les officiers étrangers sont dans le même état. Les troupes sont ‘en carré, et attendent depuis huit heures ce matin... Dix heures et demie, rien n’arrive, pas un amiral; les légumes de l’armée de terre commencent à s’impatienter. Onze heures, une dépêche arrive de la Sude, annonçant que, vu l’état menaçant du temps, les amiraux ne descendraient pas à terre; prière de décommander la revue.

LA CAMPAGNE DE CRÈTE 75

Elle était raide celle-là! Fureur concentrée; le chœur des midsliips se joint à la basse du murmure populaire par quelques exclamations bien senties. Le colonel français galope du côté du colonel russe, qui galope droit au colonel italien, qni, etc... De toute cette galopade, il résulte qu’on décide de demander à un capitaine de vaisseau italien, commandant la place de la Canée, de venir passer la revue. Et on attendait toujours... Enfin, un mouvement se fait dans la foule; des commandements retentissent; le commandant italien apparaît; le panvre homme était concbé.

Dans les ruines.

paraît-il, et il accourt au saut du lit. La revue commence, et se finit snivant tous les principes que vous connaissez. Seulement, au lieu d’entendre une seule et unique fois la Marseillaise , nous passons par toute la série des hymnes anglais, autrichien, italien et russe. Pas un seul Turc à cette revue; Djevad-Pacha, n’ayant pas été invité, boude les amiraux.

Le colonel russe prend le commandement des troupes internationales, qui vont se masser ponr défiler. C’est un grand diable de cosaque à trogne enluminée; il braille, d’une voix rauque, des commandements en français, puis la petite cérémonie commence. Au son d’une petite musique aigrelette, s’avancent d’abord les Monténégrins ; ce sont tous de beaux hommes ; leurs officiers

portent le costume national albanais, fustanelles et manteau blanc. Puis viennent les Russes, prescpie tous petits au contraire; ils sont sales, mal habillés, et ne défilent même pas au pas. Après les Russes, voici les « amis et alliés », les marsouins français; ils marchent à une jolie allure, très crânes dans leur sombre uniforme. Derrière eux arrivent , à un pas lent et cadencé , les Autrichiens ; ils ont l’air d’être en bois; tous, en arrivant à hauteur du commandant, tournent automatiquement la tête vers lui. On les croirait mus par une ficelle. Une fanfare éclatante retentit soudain , et la troupe sombre des bersagliers arrive au pas gymnastique. Très joli ensemble; rien de curieux comme de voir tous ces plumets verts osciller avec un ensemble parfait. Enfin voici MM. les Anglais : une ligne de piquets rouges, un point, c’est tout... C’est une façon de parler; car, à peine le défilé venait-il de finir, que l’amiral russe arrive, tranquillement, sans se presser. Naturellement, on recommence tout. Mais, comme il est plus de midi, et que je ne serais pas fâché de faire remonter mon estomac qui s’obstine d’une façon inquiétante à faire connaissance avec mes talons, je reprends de mon pied léger la route de la Sude. J’arrive à bord à une heure et quart, harassé, affamé et... furieux, parce que mon appareil de photographie a eu un enrayage, que j’ai voulu le réparer, et que j’ai simplement réussi à voiler mes plaques de ce matin.

Le soir de cette mémorable journée, nous avons eu un grand bal à bord du Navarin, un cuirassé russe. L’installation était fort jolie, et, s’il y avait eu des femmes, le bal aurait été fort réussi. Malheureusement, il n’y avait guère que dix personnes du sexe faible, pour trois ou quatre cents officiers de tous grades et de toutes nations. Malgré tout, on ne s’est pas ennuyé du tout. Mais, a la fin, ça tournait à la ribote franco-russe; aussi je me suis promptement éclipsé, plus heureux que certains de mes camarades que les officiers russes ont gardés de force.

Dimanche, 19 décembre. — Journée triste et froide. Je crois que nous entrons dans une période de mauvais temps. Vers

LA CAMPAGNE DE CRÈTE

quatre heures, la Bombe, le futur stationnaire à Constantinople, est arrivée sur rade. C’est un petit aviso-torpilleur monté par un lieutenant de vaisseau, deux enseignes et un midship. J’aurais bien voulu l’avoir, mais c’est l’escadre qui a fait la désignation.

Je mets la dernière main à rnon travail d’infanterie; j’ai des instructeurs à peu près nuis ; il va falloir que je leur fasse de petites conférences, d’où surcroît de besogne.

Les amiraux.

Lundi et mardi. ■ — Rien de saillant. Le temps est devenu de plus en plus mauvais, et on se calfeutre à bord.

Mercredi. — Voilà, paraît-il, ces MM. les Crétois furieux de ne pas nous voir partir. Ils ont décidé d’attaquer cette nuit le poste italien de l’Akrotyri; un aide de camp de Canevaro nous en apporte la nouvelle à dix heures du soir. Les projecteurs sont braqués sur la position précitée, et on attend, mais en vain; on attend toute la nuit, les insurgés ont dû changer d’avis.

Charner. La Sade, 25-20 décembre (quart de onze heures trois quarts à trois heures trois quarts). — Bon Noël, et bonne année, mon cher papa, ma chère maman et toute la famille! Je manque encore une fois à ces chères fêtes de famille que j’aime tant. Mais je n’en serai que plus heureux, l’année prochaine, de pouvoir

enfin en prendre ma part. Voilà déjà huit ans que eela ne m’est arrivé. Bien triste et bien soni])re ici, le jour de Noël! J’étais de service, mais j’ai pu cependant aller à la messe consulaire à la Canée. J’ai bien prié à toutes vos intentions, spécialement pour Joseph et Yves; j’ai eu le plaisir d’entendre chanter VAdesLe fideles et quelques noëls. Rien ne m’émeut comme ces bons vieux airs, qui me rappellent le temps où nous attendions fiévreusement que maman ouvrît la porte de notre chambre, pour entonner : Il est né le divin Enfant, et voir ce qu’avait mis dans nos souliers le petit Jésus.

Que m’a-t-il mis cette année? Est- ce un ordre de rallier la France prochainement? Ne serait-ce point plutôt une bonne petite insurrection crétoise bien intéressante?

On se bat tous ces jours-ci autour de la Canée; mais c’est peu sérieux, et nous n’intervenons pas encore.

Charner. La Sude, 27 décembre. — J’^ai oublié, dans ma dernière lettre, un chapitre important, celui des étrennes. Permettez à un riche Grétois (trop riche même, puisque avec la meilleure volonté du monde il ne pourrait dépenser d’argent) ; permettez , dis-je, à ce Grésus de votre connaissance d’offrir un petit cadeau à ses frères et sœurs. G’est le premier plaisir que j’ai ici, car je pense à la joie du petit monde surtout, en voyant déplier certain mandat que le vaguemestre vient de me remettre, et cette seule pensée me fait rire tout seul, pendant que je vous écris ce petit mot. Je vois toute la scène de l’arrivée du facteur... Une lettre de Paul! encore! quelle chance! Suite du tableau! et je ris de plus belle. Vrai, si on me voyait, on me croirait fou; heureusement c’est pendant un quart de huit à minuit, et je me suis enfermé dans le kiosque de la timonerie.

Dimanche, janvier 1898. — Représentation à bord, donnée par les hommes de l’équipage : gros succès de fou rire. Les jeunes premières surtout, avec leurs luxuriantes chevelures d’étoupe, obtiennent des applaudissements délirants. Dorénavant, il y aura

LA CAMPAGNE DE CRÈTE

théâtre au moins une fois par semaine ^ et cette mesure fera, je crois, beaucoup de bien à l’équipage. •

Le 16 janvier, profitant d’une permission de quelques jours y Paul et quatre autres midships font une excursion à Athènes. Puis la vie ordinaire reprend son cours. Elle menace même de se prolonger plus qu’on îe pensait.

La Sude, 25 février. — Le CJianzy vient d’être rappelé en France, et il a appareillé ce matin; nous, au contraire, qu’est-ce que nous apprenons en même temps? que nous devons rester ici jusqu’au mois d’octobre, et même plus longtemps. On parle toujours d’une tournée à Smyrne pour le mois de mars, je crois que cela arrivera à temps pour nous empêcher de devenir de vrais sauvages.

Les Turcs sont en plein « Beïran »; autrement dit, leur « Ramadan » a pris fin , et ce ne sont â terre que « nopces et festins » . On rencontre des bandes de musulmans plus ou moins ivresmorts. Il y a même eu des histoires assez ennuyeuses avec l’infanterie de marine française, ce qui a fait renaître le fameux refrain : « On craint des complications. »

Nous allons appareiller lundi pour Poro-les-Bains, localité située au nord-est de la Crète, petit trou pas cher, plages pour familles, hôtel-casino encore à construire. Des croiseurs de la marine française sont mis à la disposition de MM. les voyageurs, pour effectuer leur transport de la Sude à Poro. Départs tous les lundis. Nota Non seulement ce transport est à l’œil, mais on sert à boire et à manger. — Et, de fait, quand nous annonçons notre départ pour une semblable destination , on voit rappliquer des bandes de Turcs et de Grecs qui viennent nous demander le passage, qu’on leur accorde à de rares exceptions près. Vous voyez donc que mon boniment de tout à l’heure est de tout point exact.

Charner , 28 avril 1898. — Dimanche dernier, le paquebot

de France a amené la femme de notre commandant et celle d’un officier, ainsi que leurs enfants. Vous voyez donc qu’il n’y a pas grand espoir de revenir, puisque tout le monde s’installe ici définitivement. Le lieutenant de vaisseau dont je vous parlais vient de passer une terrible semaine. A peine arrivé, son fils est tombé malade du croup. Hier matin il était à l’agonie; hier soir, au contraire, un mieux sensible se déclarait, et maintenant on espère le sauver. Je vous demande une prière pour ce pauvre petit. Ce serait si affreux, pour son pauvre père, de le voir mourir quelques jours après la réunion si longtemps désirée!

Charner, 27 mai. — Voilà donc encore un mois de fini, et fini sans encombre, puisque je suis toujours dans le même état de santé le plus florissant , et que nous avons abandonné définitivement la Sude pour la Ganée, ce qui est autrement agréable. Au lieu de se trouver dans une rade étouffante, écrasée de presque tous les côtés par de hautes montagnes qui ne laissent passer aucune brise, on est en pleine mer, devant une petite ville assez coquette, toujours exposée au vent du large. Et puis les distractions augmentent ; presque tous les soirs une des musiques , française, anglaise, italienne ou russe, vient jouer sur le quai, et c’est naturellement le rendez-vous de toute la fine fleur de la Ganée. N’exagérons rien : quand il y a une demi-douzaine de dames, la société est considérée comme des plus brillantes. Pour en avoir davantage, il faut qu’un des amiraux donne une soirée ou une matinée à bord; alors on a vu parfois vingt dames, dont dix au moins, il est vrai, ont vu le jour au commencement du siècle.

L’essentiel est qu’on sorte un peu de l’encroûtement physique et moral dans lequel nous faisons, hélas! des progrès désespérants.

Charner. La Caiiée, 18 juin. — 31 degrés à l’ombre, ce matin à onze heures! voilà qui promet un bon mois de juillet, suivi d’un bon mois d’août. Vous n’avez guère idée de ce que peut

LA CAMPAGNE DE CRÈTE

être, par une chaleur pareille, un poste de midships, surtout sur un cuirassé. Les 31 degrés dont je vous parle, c’est sur le pont, au grand air , qu’on les a trouvés. Mais dans un poste de quelques mètres carrés, entouré de tôles de tous les bords, sans autre aération que quatre petits hublots de vingt centimètres de diamètre, voyez un peu ce que ça peut être. En ce moment, sur les deux coussins sont vautrés deux midships dépoitraillés, «liant, geignant, bras et jambes affalés dans toutes les directions.

Débarquement d’un canon.

En face de moi un autre, nu jusqu’à la ceinture, s’est endormi le nez sur son journal de bord qu’il était en train d’écrire, et de GTOsses gouttes de sueur tombent sur son cahier. D’autres, encore plus légèrement vêtus, accroupis sur les divans, s’éventent avec grâce en fumant des cigarettes d’Orient. Et aujourd’hui on a la paix, il n’y a pas d’exercice; mais les autres jours de la semaine, inspections, branle-bas de combat, exercice du fusil, etc., pleuvent dru. Eh bien! malgré tout, il n’y a personne de malade et même personne de sérieusement fatigué ; seulement nous commençons à sentir les avantages de la vie turque, essentiellement contemplative.

Fin juillet. — Vous voilà donc à la veille de votre départ

pour Plougrescant ; Yves doit être reçu, la maison regorge de prix, et tout le monde est joyeux, même moi.

D’abord nous avons eu, pour le 14 juillet, un très joli bal à bord du Charner; nous nous sommes beaucoup amusés; pour un peu on se serait cru en France, ou tout au moins dans un drôle de pays où on aurait rassemblé pêle-mêle des Français, des Russes, des Anglais, des Turcs, etc. Et puis, le matin, le commandant m’avait fait appeler, pour me féliciter de la façon dont je faisais mon service; spécialement, pendant que mon chef de quart était absent, j’ai montré, m’a-t-il dit, quelle confiance on pouvait avoir en moi. Vous pensez si j’ai été fieixet joyeux, d’autant plus que le commandant est plutôt avare de ce genre d’éloges. Voilà qui me donne du bonheur pour quelque temps. Mes camarades du poste ne savaient pas d’où venait ma jubilation; car, en revenant de chez le commandant, je me suis livré à une gigue effrénée qui les a laissés plutôt rêveurs. Je suis ravi d’offrir ce petit plaisir à ma chère maman pour sa fête; mais, hélas! que ne puis-je, etc... (Voir mes dernières lettres.)

Surtout ne criez pas par-dessus les toits que le cher aspirant a reçu des éloges de son commandant; car, sans com73ter ma modestie offensée, après cela on serait tout étonné de ne pas me voir revenir avec les étoiles de contre-amiral au moins.

Charner, 5 aoûL 1898. — Dans cette période d’inspection générale, on est pris dans un tourbillon vertigineux d’exercices, d’examens de toutes sortes. Depuis huit jours, j’interroge mes fusiliers sur tout ce qu’ils ont à savoir, et ce n’est pas une petite besogne. Je n’ai d’ailleurs pas encore fini. Demain, à midi, appareillage. A une heure, branle-bas de combat, veille contre les torpilleurs jusqu’à quatre heures. A huit heures, grand tir de combat de nuit, avec attaques de torpilleurs à l’appui, et enfin, comme clôture, ejuart de minuit à quatre. Et ainsi de suite jusqu’au 20 août. Nous allons retourner à la Sude, la houle commençant à devenir gênante devant la Canée.

LA CAMPAGNE DE CRÈTE

J’ai reçu lundi votre lettre m’annonçant le beau suecès de lity; toutes mes félicitations au brillant lauréat de la faculté de Poitiers; tous mes compliments anssi à MM. et M^^^^ Henry juniors, cpii remplissent de leurs glorieux noms les palmarès d’Angers. Les treize prix de Michel surtout ont excité mon admiration’. Et maintenant rticureuse jeunesse prend ses ébats dans le paradis terrestre c[ui a nom Plougrescant. Pendant qne je

Les troupes internationales à la Canée.

demande à mes élèves les devoirs d’une sentinelle en cas d’alerte, vous prenez gaiement le chemin de l’église , ponr préparer le concert religieux qui doit, le 15 août, plonger dans le ravissement les rndes et naïves populations qui..., dont..., etc.

Mardi, G septembre. — Ce soir à quatre heures, nous recevons une dépêche annonçant qu’on se bat à Candie. Stupenr à bord, tout le monde croyait la Crète pacifiée jusqn’à la gauche, et voilà que ça reprend. Les télégrammes se succèdent : « Anglais

Michel se prépare aujourd’hui (1902) au concours de l’École navale, afin de remplacer, dans la marine, son aîné toml^é à l’ennemi.

en retraite. — Anglais cernés. — Situation grave. — Situation critique. » Immédiatement conférence des amiraux. Allonsnous appareiller et prendre notre part à la petite fête? Tous les préparatifs sont faits, les officiers rappelés, et puis rien. Il est décidé que l’amiral reste ici. Le Camperdown, Dinelz, VEtruria et VAstrea appareillent immédiatement. Dans la soirée, les détails arrivent; voici ce qui a eu lieu. On avait décidé, ces temps derniers, que les droits de douane, de dîme, etc., seraient perçus au ])rofit des finances crétoises, au lieu de revenir aux Turcs comme autrefois; d’où mécontentement de ces derniers. A Candie, où la population musulmane est en grande majorité, la mesure fut très impopulaire. Le 5, une manifestation eut lieu. Le fi, on envoya un détachement anglais protéger les employés chargés de percevoir les dîmes. Ces quelques hommes se heurtèrent à une foule compacte, qui les reçut à coups de pierre. Les Anglais eurent l’imprudence de faire feu. En un clin d’œil le conflit se propagea dans toute la ville. De toutes parts on vit sortir des bachi-bouzouks armés jusqu’aux dents. Ceci montre, entre parenthèses, que nous sommes en présence d’un complot organisé de longue date; car, sans cela, comment expliquer qu’en quelques secondes on ait pu rassembler une fonle qu’on évalue à quinze mille individus? Les Anglais se replièrent en éprouvant de grosses pertes. Leur colonel, qui était sur le quai, fut coupé de la troupe principale; il se réfugia dans deux maisons successivement; on y mit le feu; il ne fut sauvé que grâce à l’intervention de Turcs réguliers, qui l’embarquèrent snr un navire de servitude anglais mouillé dans le port. Pendant ce temps, le Mazard, un petite aviso anglais mouillé près de la ville, envoyait quelques obus dans le tas; amis et ennemis durent sans doute écoper. A un moment donné, on envoya nn youyou porter un médecin à terre; successivement les quatre hommes de l’armement furent tnés par des bachi embusqués dans les maisons du quai. Voilà où nous en sommes pour les détails.

La dernière dépêche est la suivante ; « Cinquante à soixante

LA CAMPAGNE DE CRÈTE

hommes hors de combat, dont un officier et quatorze hommes tués. Les bachi ont mis le feu aux quatre coins de la ville, qui sera réduite en cendres si nous ne recevons pas de renforts. »

Mercredi, 7 septembre. — Ce matin, on a expédié une compagnie d’infanterie de marine et une compagnie de bersagliers. Un bateau français, le Vautour, est également parti pour Candie. Toute la nuit le télégraphe a joué; il s’est passé des scènes épouvantables. On estime que huit cents chrétiens ont été massacrés; le consul d’Angleterre, plusieurs Européens ont été assassinés. Des misérables se sont emparés de la fille du consul anglais, tiu ont coupé tes seins, et finalement l’ont égorgée. ^ oilà ce qui se passe , à la fin du xix® siècle , dans une île européenne, confiante en la protection des puissances! Ce coup de foudre s’est répercuté dans toute Tîle ; une surexcitation énorme règne à la Canée; il y a eu déjà plusieurs paniques, heureusement sans malheur à déplorer.

Jeudi, 8 septembre. — Nous sommes allés ce matin, avec la compagnie et les canons de débarquement, faire, sous couleur de promenade militaire, une reconnaissance sur Halépa. Nous étudions le cas où nous aurions à protéger la retraite, sur la Sude, de tous les Européens résidant à Halépa. Nous avons dû traîner les canons dans des endroits impossibles ; les hommes sont revenus éreintés. Si nous étions attaqués en semblable posture, la première chose à faire serait de larguer notre artillerie, sans quoi il faut presque toute l’infanterie pour la traîner.

Vendredi, 9 septembre. — Les réfugiés de Candie commencent à arriver; il se passe des scènes navrantes. A chaque navire qui arrive de Candie, des gens nous supplient de leur donner une embarcation , pour aller voir si leurs parents qui ont disparu n’ont pas trouvé refuge à bord. — Une petite jeune fille revient en sanglotant; elle a appris que sa mère avait été égorgée, son père a disparu ; elle est seule maintenant , sans aucune res-

source, sans même un chapeau et avec une robe d’emprunt. Et combien sont dans le même cas! ^

Samedi, 10 septembre. — Dorénavant, nous allons faire des patrouilles dans le pays, pour calmer l’elTervescence des gens et protéger les chrétiens en cas de massacre. La situation à Candie est très grave : les troupes internationales sont bloquées dans le camp anglais, et les liachi sont maîtres de la ville. Les puissances envoient chacnne nn bataillon et des navires. Allonsnous avoir quelque chose de sérieux? Pour moi, je ne le crois pas. On laisse les Anglais se débroniller à Candie, puisque, sitôt leurs renforts arrivés, on retirera les troupes françaises et italiennes. Ce sont donc eux qui auront toute la peine, mais vous pouvez être sûrs qu’ils en retireront du proht. Nous avons été très surpris de voir que l’amiral n’ait pas pris les affaires en main, sous sa responsabilité. Les événements nous diront s’il a eu raison. Mais, en attendant, nous sommes payés pour savoir que, dans ces occasions-là, nous sommes toujours volés.

Dimanche, 11 septembre. — J’ai patrouillé toute la matinée par monts et par vaux. Rassurez- vous, nous n’avons eu ni morts, ni blessés. Non pas que ma troupe ne se soit vaillamment comportée ; mais comme nous n’avions d’autre ennemi que le soleil et la poussière, nous avons remporté la victoire sans effusion de sang. Il a été décidé que je commanderais la patrouille du matin, et mon officier celle du soir. Pas de nouveau combat à Candie; les Anglais ont déjà reçu deux cuirassés et deux croiseurs, plus des troupes.

Lundi. — Une lettre de Kergresq. Quelle joie! mais aussi quelle déception nous apportent les journaux ; les résidences de six mois sont portées à quatre , et celles de trois mois à deux ; quelle tuile! Décidément je n’ai pas de chance. Enfin prenons-.en notre parti; quatre mois c’est déjà bon, mais c’est égal, j’en garde une dent à Lockroy. Ce matin, je snis entré dans une fureur terrible, fureur partagée d’ailleurs par deux de mes camarades qui

LA CAMPAGNE DE CRÈTE

passent enseignes en même temps que moi. Ce soir, le calme s’est fait, et avec lui l’espérancê est entrée dans nos coeurs troublés! Après tout, la résidence conditionnelle pourra bien compléter à six mois le congé que nous allons prendre.

Mardi, 13 septembre. — Toujours nous patrouillons sans plus de résultat.

Les Anglais se démènent; ils viennent d’envoyer un ultimatum au pacha de Candie, disant que si, dans quarante-huit heures, Candie iTest pas évacuée, ils n’hésiteront pas à entrer dans la voie de la répression. En attendant, ils demandent cent bachibouzouks pour les fusiller, et un officier de gendarmerie turque (ancien officier anglais d’ailleurs) pour le pendre à la grande vergue d’un de leurs cuirassés.

Charner, 9 octobre 1897. — M. renseigne de vaisseau Henry allume sa pipe, vient s’asseoir à son bureau, place devant lui certain groupe fait à Kergresq, et entame une conversation {hélas! un monologue) avec son papa et sa maman, et tous ses frères et soeurs, sans oublier la « pau’p’tite Lisette ».

Me voilà donc enseigne de vaisseaiC : ma situation à bord est donc changée du tout au tout. D’abord j’ai ma chambre, et puisque j’y suis, je vais Vous décrire ladite chambre, pour que vous puissiez vivre un peu avec moi par la pensée, pendant le dernier mois d’exil. Certes elle n’est pas grande, ma chambrette; mais propre, bien éclairée par un grand sabord, elle est bien gentille. En entrant, d’abord, après vous être butés dans la portière rouge c|ui barre ma porte , vous trouveriez mon cabinet de toilette ; c’est un peu prétentieux comme terme , car il ne se compose que d’une simple porte, ouverte et d’une sorte de capharnaüm caché aux profanes par une petite tenture, contenant mes objets de toilette. Il est dominé par une étagère pour mes souliers et des portemanteaux pour sabres, parapluie, etc. Le tout est agrémenté de tentures rouges , réglementaires d’ailleurs pour les

^ La nomination est du 2.7 septembre 1898, « pour compter du 5 octobre. »

chambres d’officiers, et de photographies diverses. Sur mon étagère j’ai installé, comme je vous l’ai déjà dit, un petit sanctuaire^ avec toules les photographies que j’ai àe vous; et de mon lit,^ en m’endormant, j’aperçois Thérèse, Marguerite et Loui-

sette, et MM. Michel et Lily jouant avec le pousse-pousse sur la pelouse de Kergresq, avec, au fond, le grand figuier et plus loin la chère maison.

Celle-là, je l’ai mise comme transparent, avec une ou deux autres, sur un des globes électriques qui m’éclairent; toutes les autres (de la famille) sont sur une étagère; le groupe Lily et Louisette, si gentils sur leur balcon; Thérèse et Marguerite en premières communiantes ; un vieux groupe fait à Kergresq avec l’apjDareil que nous avait donné l’oncle Léon ; j’ai aussi la vue de Kergresq, l’église de Plougrescant , la place du bourg, etc. Enfin, de chaque côté, j’ai installé deux sortes de « panoplies » de photos : à gauche, grand-père Henry et grand-père de Puniet,^ Armand de Montrichard, René Bazin, Boissarie et même monsieur votre fils en bordache, sans la barbe noirâtre qui orne maintenant son menton; à droite, mes souvenirs de ma campagne de l’année dernière, encadrant la MeJpomène toutes voiles dehors, et quelques vues de navires de ma connaissance. Un point, c’est tout. Vous voilà donc maintenant en possession d’une description aussi minutieuse que peu littéraire de ma chambre. Dame! je ne suis pas un Xavier de Maistre I

Gomme enseigne, je suis au carré, et pour toujours j’ai dit adieu aux postes d’aspirants, non sans une certaine mélancolie peut-être; que de gais moments je ne reverrai plus sans doute !

Le commandant a été très aimable, quand j’ai été lui faire ma visite de promotion, et l’amiral, de son côté, m’a souhaité d’être aussi bon enseigne que j’ai été bon aspirant {!). Vous avez appris sans doute que M. Bottier avait été promu vice-amiral; c’est un ' avancement exceptionnel , qui n’a de précédent que pour l’amiral Courbet.

LA CAMPAGNE DE CRÈTE

Charner. — La Sude, 21 octobre. — Enfin la date du 20 est passée, et sans bataille; vous devez donc être rassurés. Les Turcs ayant accepté rultimatum, tout intérêt a disparu, et nous sommes retombés dans notre même existence d’antan. Les Turcs ayant jusqu’au 4 novembre pour évacuer la Crète, il est probable que l’amiral gardera le Charner jusque vers cette date; nous partirons alors pour Toulon, après avoir fait une courte escale au Pirée.

Je compte donc pouvoir être à Angers le 15 novembre. L’aurai-je assez reculée, cette bienheureuse date! Mais cette fois c’est définitif. Qui sait si je n’aurai pas la veine d’attraper six mois de résidence au lieu de quatre? Dans tous les cas, je compte, après mon congé, demander à prendre mon brevet de fusilier au bataillon de Lorient. Gela me fera donc une année en Lrance, avec la faculté d’aller passer presque tous les dimanches à Angers ou à Plougrescant. J’ai appris, par votre dernière lettre, que notre cher Tity était entré au noviciat de Laval; comme il doit vous manquer! J’aurais bien voulu passer quelques jours en famille avec lui. Enfin, de temps en temps nous ferons un petit voyage à Laval, n’est-ce pas, ma chère maman?

Nous pourrons instituer (sur mes économies) un « prix de voyage à Laval » , pour celui ou celle de la bande qui aura été le plus sage pendant le mois.

Mais, la première fois, il faudra que nous soyons le plus nombreux possible; papa se fera remplacer pour un cours, et tous ceux qui seront disponibles viendront. On ne dépense pas beaucoup d’argent en Crète, c’est bien le moins que je me serve de mes économies pour faire des heureux.

Cette longue campagne de Crète prit fin, en réalité, pour Paul Henry, le 24 novembre 1898.

Page 1