‹ L'enseignement de JésusChapitre 12 sur 23 · Ps., LI, 8 et · texte numérisé non relu

Ps., LI, 8 et

celle-ci : « Soyez donc parfaits, vous, comme votre Père céleste est parfait » (V, 48). Ne pas tuer, ne pas commettre d'adultère, ne pas se parjurer, sont des prohibitions sociales négatives. Jésus veut qu'on les observe, mais qu'on les dépasse. Il ne suffit pas de ne pas tuer, il faut ne point haïr.

Mat., V. " Si donc tu présentes ton offrande à l'autel et que, là, tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, ** laisse-là ton offrande devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère ; et alors viens présenter ton offrande.

L'adultère est un crime, mais le regard impudique est déjà un adultère commis au fond du cœur (V, 28). L'homme sera jugé sur le témoignage de son cœur. Dieu lui tiendra compte au jour du jugement d'un verre d'eau donné par bonté. Mais aussi bien Dieu lui tiendra compte d'une parole vaine, si cette parole révèle son cœur.

Mat., XII. " Ou bien faites l'arbre bon, et son fruit bon ; ou faites l'arbre mauvais, et son fruit mauvais, puisqu'au fruit on reconnaît l'arbre. '* Race de vipères, comment pourriez-vous dire de bonnes choses, étant mauvais ? Car c'est de l'abondance du cœur que la bouche parle. " L'homme bon tire de bonnes choses de son bon trésor, et l'homme méchant tire de mauvaises choses de son mauvais trésor. " Or je vous le déclare : de toute parole oiseuse qu'auront dite les hommes, ils en rendront

compte au jour du jugement. '''' Car, sur tes paroles tu seras justilié, et sur tes paroles tu seras condamné.

Individuelle et intérieure, la religion sera le sentiment que l'homme aura pour Dieu en retour de l'amour paternel que Dieu a pour lui : la religion sera un amour. Voilà pourquoi Jésus peut dire au scribe qui lui demande quel est le premier de tous les commandements, que ce commandement est d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit, de toute sa force (Marc, XII, 30). Jésus ne parle pas, comme fera saint Paul à Athènes, de chercher Dieu et de le découvrir : dans l'Évangile Dieu est tout trouvé, et il ne reste qu'à l'aimer. Lorsque l'Évangile parle d'avoir foi en Dieu, cette foi s'entend de l'idée que le croyant doit concevoir de la puissance de Dieu et, si l'on ose dire, de l'empressement avec lequel Dieu se met au service de l'homme qui l'aime et qui le prie.

Marc, XI. " Ayez foi en Dieu. " Je vous le dis en vérité, quiconque dira à cette montagne : Ote-toi de là, et jette-toi dans la mer, et s'il ne doute point en son cœur, mais croit que ce qu'il dit arrivera, il en sera ainsi pour lui. ""' C'est pourquoi je vous dis : Tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous le recevrez, et cela vous arrivera.

Transporter une montagne est sans doute une locution proverbiale, une figure de l'impossible, et une façon de dire que tout est possible à Dieu. « Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu j> (Luc, XVIII, 27), car « tout est possible à Dieu » (Marc, X, 27). Le même enseignement est renfermé dans Tépisode du possédé que les disciples n'ont pas pu guérir et que Jésus guérit. J'ai prié tes disciples de chasser cet esprit muet, et ils n'ont pas pu, dit le père du possédé. « 0 race incrédule ! » répond Jésus. Et Jésus se tournant vers le père lui dit : « Si tu peux croire, tout est possible à celui qui croit. » Puis il délivre l'enfant du démon muet qui le possède.

Marc, IX. *' Et quand Jésus fut entré dans la maison, ses disciples lui demandèrent en particulier : Pourquoi n'avons-nous pu le chasser ? '* Et il leur dit : Cette espèce-là ne peut sortir que par la prière.

Chasser les démons étant au pouvoir de Dieu, quiconque prie avec foi obtient de Dieu qu'il intervienne. Autour de Jésus, d'autres que ses disciples chassaient les démons (Mat., VII, 22). Des pharisiens exerçaient ce ministère, semble-t-il (Mat., XII, 27 ; Luc, XI, 19). Dieu n'est-il pas accessible à tous ?

Luc, XVII. " Et les apôtres dirent au Seigneur : Augmentez-nous la foi. • Et le Seigneur dit : Si vous aviez

la foi comme un grain de séneA^é, vous diriez à ce sycomore : Déracine-toi, et plante-toi dans la mer, il vous obéirait.

La tempête apaisée sur le lac de Génésareth contient une leçon pareille :

Marc, IV. " Et il leur dit, en ce jour-là, le soir venu : Passons à l'autre bord. '"* Et lorsqu'il eut renvoyé la foule, ils le prennent tel qu'il était dans la barque ; et d'autres barques étaient avec lui. " Et il se fait un grand tourbillon de vent, et les flots se jetaient dans la barque, au point qu'elle était déjà remplie. " Et lui était à la poupe, dormant sur le coussin. Et ils l'éveillent et lui disent : Maître, cela ne t'inquiète pas que nous périssions ! '* Et s'étant éveillé, il menaça le vent, et dit à la mer : Silence ! tais-toi ! Et le vent cessa, et il se fit un grand calme. *" Et il leur dit : Pourquoi êtes a^ous aussi peureux"? Gomment n'avez- vous point de foi ?

La bonté paternelle de Dieu est une bonté gratuite et prévenante, et, sitôt qu'elle nous est révélée, elle nous presse, elle nous oblige. Dieu se révèle comme un cœur pareil au nôtre, mais parfait, mais attentif, mais magnifique, et c'est d'un tel cœur qu'il nous aime individuellement. Là est pour le croyant la raison de l'obligation qui s'impose à lui d'aimer Dieu et de faire sa volonté.

Le second commandement sera donc semblable

au premier : l'homme qui aime Dieu aimera son prochain comme soi-même. Et le scribe est loué par Jésus d'avoir dit spontanément : « Aimer son prochain comme soi-même, c'est plus que tous les holocaustes et tous les sacrifices » (Marc, XII, 33). Certes, il est sage de faire pour les hommes ce que nous voulons qu'ils fassent pour nous (Luc, VI, 31). Gsœ les hommes nous traiteront comme nous les aurons traités : « Donnez et on vous donnera » (Luc, VI, 38). Cependant cette sagesse intéressée est une sagesse humaine : le croyant lèvera les yeux vers Dieu pour imiter Dieu dans le désintéressement de son amour.

Luc, VI. *' Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle grâce avez- vous ? Les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. " Et si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, quelle grâce avez- vous? Los pécheurs aussi agissent de même. " Et si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir, quelle grâce avez- vous? Les pécheurs aussi prêtent aux pécheurs, afin de recevoir la pareille. "' Mais aimez vos ennemis, faites du bien, et prêtez sans rien espérer. Et votre récompense sera grande, et vous serez fils du Très-Haut, car il est bon pour les ingrats et pour les méchants.

" Soyez donc miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux.

Saint Mathieu reproduit ces mêmes maximes avec quelques traits de plus. Il faut aimer ses

ennemis, bénir qui vous maudit, prier pour qui vous maltraite, afin d'être ainsi « les enfants du Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et descendre sa pluie sur les justes et les injustes » (Mat., V, 45). Aimer qui vous aime est la vertu des publicains. « Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d'extraordinaire? Les païens mêmes n'en font-ils pas autant » (Mat., V, 47) ?

L'amour des ennemis et de l'étranger est sans doute un précepte qu'Israël pouvait trouver dans sa loi. a Si tu rencontres le bœuf de ton ennemi ou son âne égaré, tu ne manqueras pas de le lui ramener » {Exod., XXIII, 4). « Tu n'opprimeras pas l'étranger, car vous avez été étrangers en Egypte» (/^.,9).

Jahvé, dans le Deutéronome, est le « Dieu qui aime l'étranger et lui donne de la nourriture et des vêtements » (X, 18). Le jeune qui plait à Jahvé, dit Isaïe à Israël, est que * tu rompes ton pain à qui a faim, que tu recueilles chez toi le malheureux sans asile, que tu vêtisses l'homme nu, et que tu ne te détournes point de ta propre chair » (Is., LVIII, 7). Mais l'Évangile donne à l'amour du prochain sa raison religieuse fondamentale : comment haïr celui que Dieu aime ? Plus encore : si Dieu est bon pour les méchants, comment pourrions-nous haïr ceux qui nous persécutent? L'An-

cien Testament, quoi qu'on fasse, est le livre d*uu peuple qui a des ennemis à écraser, des oppresseurs dont il attend que Dieu le venge. « Lève-toi, Jahvé, dans ta colère, porte-toi contre les fureurs de mes adversaires, rends-moi justice selon mon droit et mon innocence : Jahvé juge les peuples » (Ps., VII, 7-9). Jusque dans le Benedictus apparaît cette sorte d'idée fixe : l'ennemi d'Israël et la rédemption qu'on attend de Dieu. Mais dans le message de Jésus, l'ennemi n'existe plus que pour être aimé ; l'étranger ou le maudit, le publicain, le Samaritain, portent désormais le nom pacifique pe prochain.

L'amour du prochain en Dieu qui l'aime, dès là qu'il s'inspire de l'exemple même de Dieu, ne connaît plus les limites de la sagesse humaine. Jésus veut nous inspirer une bonté divine, celle qui s'oublie, celle qui se sacrifie. Jésus présente ce devoir de l'amour en des maximes qui sont, sans doute, des hyperboles, mais qui n'en expriment que mieux l'ingénuité que cet amour doit revêtir. Aimer ses ennemis, bénir qui nous maudit, prier pour qui nous calomnie, n'est guère plus aisé que de présenter l'autre joue à qui t'a frappé sur une joue (Luc, VI, 29). « Donne à quiconque te demande, et si l'on prend ton bien ne réclame pas » (VI, 30) : le précepte, intentionnellement, dit plus pour dire moins. Et ainsi faut il entendre la maxime :

« Celui qui te prend ton manteau, ne Tempcche pas non plus de prendre ta tunique » (VI, 29). Et cette autre : « Si quelqu'un te met à la corvée pour un mille, fais-en deux avec lui » (Mat., V, 41). Saint Paul se souviendra de ces préceptes, quand il écrira : « Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissez et ne maudissez pas. Ne rendez à personne le mal pour le mal. Ne vous vengez point. Triomphez du mal par le bien » {Rom., I, 14-21).

Cet amour du prochain connaîtra des délicatesses insoupçonnées encore. Et d'abord, il interdira de juger le prochain. Une sagesse proverbiale inspire de ne pas juger, afin de n'être pas jugé soi-même : c'est la même qui conseille de ne pas faire aux autres ce que vous ne voulez pas que les autres vous fassent. Mais Jésus veut que nous nous défiions de la subtile tentation de condamner, de corriger, de régenter.

Luc, VI. *' Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œU.? " Gomment peux- tu dire à ton frère : Frère, laisse- moi ôter la paille qui est dans ton œil, quand tu ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Hypocrite, ôte premièrement la poutre de ton œil, et alors tu verras comment ôter la paille qui est dans l'œil de ton frère.

L'homme qui aime se rappellera que, pour juger

et condamner, il faut ôtre soi-même au-dessus de tout reproche.

L'épisode de la femme adultère, dans le quatrième Évangile, même aux yeux des critiques qui n'y voient qu'une pièce rapportée et qui n'aurait pas appartenu originairement au quatrième Évangile, est, sans conteste, « un morceau très autorisé de la tradition évangélique » et une histoire « qui est de la plus solide tradition synoptique » . Les scribes et les pharisiens amènent à Jésus une femme qui a été surprise en adultère. Or la loi ordonne de lapider la coupable. Qu'enseigne Jésus ? Et Jésus leur dit : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Alors ces justes s'esquivent, les uns après les autres, « les plus âgés d'abord ». Jésus ne voyant plus que la femme, lui dit : a Femme, oii sont tous ceux qui t'accusaient? Est-ce que personne ne t'a condamnée? » Elle répond : « Personne, Seigneur ! » Jésus lui dit : « Je ne te condamnerai pas non plus. Vas et ne pèche plus » (Jean, VllI, 3-M).

Les éghses qui, dans l'antiquité chrétienne, se sont inquiétées des conclusions qui pourraient être tirées de ce récit, n'ont pas réfléchi que la Grande Église, au second siècle, notamment, avec sa rigoureuse sévérité pour l'adultère, témoignait assez haut que la signification de cette page évangéUque n'est pas l'indulgence pour les femmes qui tombent. La leçon

directe est une leçon d'humilité, la même qu'exprimera saint Paul : « Qui que tu sois, ô homme, toi qui juges, tu es inexcusable » [Rom., II, 1).

Et c'est là une vue parmi les plus profondes de la morale évangélique, que l'amour du prochain, pour être véritable, doit s'allier à l'humilité. La recherche de soi et de la satisfaction de sa vanité, dans les préséances (Marc, XIÏ, 38) , ou dans les titres sonores, est une misère dont Jésus s'applique à détacher ses disciples. « Pour vous, ne vous laissez point appeler Rabbi, car vous n'avez qu'un seul maître, et vous êtes tous frères. Et ne donnez à personne sur la terre le nom de père, car vous n'avez qu'un seul père, celui qui est dans les cieux » (Mat., XXIII, 8-9). Ce n'est pas assez, car cette égalité serait encore une occasion d'orgueil. L'homme ne sera guéri de l'éternelle tentation de se préférer au prochain et de s'élever au dessus de lui, que par l'application passionnée qu'il mettra désormais à se faire le serviteur de tous : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur » (XXIII, 11).

Marc, IX. " Et ils arrivèrent à Capharnaum. Et lorsqu'il fut dans la maison, Jésus leur demandait : Sur quoi discutiez- vous en chemin ? " Mais Us gardèrent le silence, car, entre eux, en chemin, ils avaient discuté qui était le plus grand. " Et s'étant assis, il appela les

douze et leur dit : Si quelqu'un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous.

Saint Mathieu rapporte la même sentence en y joignant le beau mouvement de Jésus appelant un petit enfant, leplaçant au milieu de ses disciples, et disant : « Quiconque se rendra humble comme cet enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux » (Mat., XVIII, 4). L'humilité ainsi conçue n'est pas proprement l'humilité de l'homme devant Dieu, celle du publicain qui dit sa misère à Dieu dans le temple. C'est l'oubli de soi par amour pour le prochain, c'est l'abnégation.

L'amour s'achève dans la générosité. « Donne à qui te demande, et ne cherche pas à éviter celui qui te veut faire un emprunt » (Mat., V, 42). De pareilles maximes n'ont toute leur valeur que si on les oppose à l'égoïsme que Jésus combat, l'esprit de rapine et l'avarice. « Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur » (Mat., VI, 21) : ce mot suffit à dénoncer le souci d'amasser qui, une fois qu'il a saisi une âme, la tient tout entière comme une passion et comme une idolâtrie.

Mat., VI. *' Ne vous amassez pas des trésors sur la terre où mites et rouille détruisent, et oii les voleurs percent et dérobent.

" Nul ne peut servir deux maîtres. Car, ou il haïra l'un et aimera l'autre ; ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre : vous ne pouvez servir Dieu et Mammon.

La sagesse calculatrice inspire à l'homme de donner par intérêt : donnez et on vous donnera. L'amour ne sait qu'une chose, c'est qu' « il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir ». Cette maxime est de Jésus {Âct., XX, 35).

Luc, Xiy. " Il disait aussi h celui qui l'avait invité : Lorsque tu donnes un dîner ou un souper, n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni tes voisins riches, de peur qu'ils ne t'invitent à leur tour et qu'on ne te rende la pareille. " Mais, lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. " Et tu seras heureux de ce qu'ils ne peuvent pas te rendre la pareille.

Individuelle et intérieure, la religion de l'homme nouveau est l'amour que nous rendons à Dieu en l'imitant, et cette imitation de Dieu se manifeste dans l'amour de l'homme pour son prochain. Mais cet amour du prochain n'est-il pas une abdication? Notre vie se transfigure par la part que l'Évangile y fait à Dieu : par là même ne renonce-t-elle pas à être humaine, sociale, et, pour tout dire, capable d'être vécue par tous ?

« Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », dit Jésus (Mat., V, 48). Puis, au jeune homme qui a observé tous les commandements avec fidélité depuis sa jeunesse, et qui demande

ce qui lui manque encore, Jésus dit : « Si tu veux ôlre parfait, va, vends ce que tu possèdes et donnele aux pauvres, puis viens et suis-moi » (Mat., XIX, 2\). N'est-ce pas la preuve que la perfection consiste à se dépouiller de ses biens, h les distribuer aux pauvres, à suivre Jésus pour être pauvre comme lui? L'homme évangélique sera saint François d'Assise tout seul. Et que sera une société sans richesses et sans riches?

Mais pourquoi mettre cette rigueur dans des sentences qui ne sont point des axiomes universels? « Si tu veux être parfait », lisons-nous dans saint Mathieu ; mais saint Marc et saint Luc disent seulement : « Il te manque une chose » (Marc, X, 21 ; Luc, XVIII, 22). Ce jeune homme a observé tous les commandements : Jésus estime qu'à cette perfection légaliste il manque une chose, qui est la générosité et le désintéressement du cœur : Jésus dévoile l'attache qui lie ce Juif à sa richesse. Le jeune homme s'en va, triste, non pas que Jésus lui ait dit de le suivre, mais que Jésus lui ait dit de se défaire de ce qu'il a, « car il avait de grands biens y> . Jésus a voulu éprouver ce cœur, et l'épreuve montre que ce cœur est faible. Toute la morale de lincident est tirée par Jésus :

Marc, X. " Et Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples : Combien difficilement ceux qui ont des richesses entreront dans le royaume de Dieu ! " Mais les

disciples étaient étonnés de ces paroles. Et reprenant, il leur dit : Enfants, qu'il est difficile d'entrer dans le royaume de Dieu ! " Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu.

La leçon est la même que donnait la sentence : « Là oii est ton trésor, là aussi est ton cœur » (Mat., VI, 21). Il est difficile à un riche de n'être pas le prisonnier de sa richesse, et voilà pourquoi Jésus avertit ceux qui ont des richesses que l'entrée du royaume de Dieu leur sera malaisée. Mais où voit-on que Jésus condamne la propriété et que la pauvreté soit une condition du salut ? Des sentences comme celle du chameau qui doit passer par le trou d'une aiguille sont des locutions proverbiales, qui peuvent être hyperboliques sans danger, parce que personne ne les prend à la lettre.

La lettre tue, l'esprit vivifie, et l'esprit est, aussi bien, le sentiment du réel et de la vie, qui corrige ce que les sentences évangéliques ont souvent de paradoxal dans leur expression verbale. « Vendez ce que vous avez, et donnez-le en aumônes », dit Jésus ; et cela ne veut pas dire : Dépouillez-vous, mais seulement : Donnez. « Faites-vous des bourses qui ne s'usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, car où est votre trésor, là aussi sera votre cœur » (Luc, XII, 33-34). L'Évangile ne vise qu'à chasser du cœur de l'homme l'égoïsme. De ce

que Jésus refuse de répondre à cet inconnu qui lui demande d'intervenir dans une affaire de succession, on serait mal venu d'avancer que l'Évangile proscrit le droit de succession.

Luc, Xn. " Quelqu'un dit à Jésus du milieu de la foule: Maître, dis à mon frère de pnlager avec moi notre héritage. ** Jésus lui répondit : 0 homme, qui m'a établi pour être votre juge, ou pjur faire vos partages? " Puis il leur dit : Gardez- vous avec soin de toute avarice ; car la vie d'un homme ne dépend pas de ses biens, fût-il dans l'abondance.

L'idéalisme spirituel qui anime le message de Jésus laisse à la justice civile son rôle, comme h César son droit : il n'a juridiction que sur le cœur de l'homme, pour lui dire : « Gardez- vous avec soin de toute avarice. » Ne voyons pas là de l'indifférence pour les droits contestés, ou pour le faible. Les juges sont faits pour rendre la justice, et, s'ils craignent Dieu, ils feront bonne justice (Luc, XVIII, 2). De toute façon, le juge est le juge.

Mat., V. "Mets-toi d'accord au plus tôt avec ton adversaire, pendant que tu es en chemin avec lui, de peur que ton adversaire ne te livre au juge, que le juge ne te livre au garde, et que tu ne sois mis en prison. *• Je te le dis en vérité, tu ne sortiras pas de là, que tu n'aies payé la dernière pièce.

Et ce sera justice. Le droit civil ou public sont des

institutions au milieu desquelles la générosité évangélique peut se faire sa place sans révolution, quitte à les pénétrer ensuite de son esprit.

Autant convient-il d'en dire du mariage et de la famille. L'Évangile, loin de condamner l'institution du mariage, la consacre et la purifie en en faisan une union que rien ne peut légitimement rompre.

Mat., XIX. ' Et les pharisiens s'approchèrent de lui pour le tenter et dirent : Est il permis à un homme de répudier sa femme pour un motif quelconque ? * Il répondit : N'avez-vous pas lu que celui qui fit l'homme au commencement, les fil homme et femme et qu'il dit : ' A cause de cela, l'homme quittera son père et sa mère, et s^ attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair? "Ainsi ils ne sont plus deux, mais ils sont une seule chair. Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni. ' Ils lui dirent : Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit de donner à la femme une lettre de divorce et de la répudier ? ' Il leur repondit : C'est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes; mais, au commencement, il n'en était pas ainsi.

*° Ses disciples lui dirent : Si telle est la condition de l'homme à l'égard de la femme, il n'est pas avantageux de se marier. " Il leur dit : Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné. ** Car il y a des eunuques qui sont nés tels du sein de leur mère; il y en a qui le sont devenus par les hommes; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes à cause

du royaume des deux. Que celui qui peut comprendre, comprenne.

Le mariage est une union que Dieu a nouée et que l'homme ne doit pas rompre : il est plus sacré que ne le voulait croire la conscience juive ; il est dans la pensée de Dieu un lien intangible, donc légitime.

L'historien doit entendre, en les accordant avec ce principe de l'institution divine du mariage et de la famille, des sentences comme celle-ci : « Si quelqu'un vient à moi, et ne hait pas son père, et sa mère, et sa femme et ses enfants, et ses frères, et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Luc, XIV, 26). L'Évangile, en effet, aurait-ii découvert en tout homme un prochain pour imposer par ailleurs la haine de qui que ce fut? Et quel paradoxe que ce soient les affections de famille que Jésus fasse un devoir de déraciner et de jeter au feu? Non, pareille sentence est de celles qui n'ont pas le sens universel que leur rédaction accidentelle leur attribue* : on doit les entendre en fonction de la pensée organique de l'Évangile qui se manifeste ailleurs, et qui est une pensée d'amour. Il ne faut pas interpréter l'Évangile juridiquement. Il faut y pouvoir lire : « Quiconque d'entre vous ne renonce pas à tout ce qu'il

1. Voyez la rédaction très différente de saint Mathieu, XI, 34-39.

possède, ne peut être mon disciple » (Luc, XIV, 33), sans se croire obligé à tout quitter. Et de même il faut y pouvoir lire les sentences que l'on vient de lire sur les eunuques, sans croire que le royaume des cieux est à ce prix. La même hyperbole est dans la sentence où Jésus dit : «f Si ton œil droit te scandalise, arrache-le, et jette-le loin de toi; si ta main droite te scandalise, coupe-laet jette la loin de toi » (Mat., V, 29-30). L'hyperbole est dans l'image, et il est possible qu'il y ait là une allégorie, l'œil droit, la main droite, symbolisant nos proches et ceux qui nous tiennent de plus près. De toute façon ces sentences morales n'ont pas la rigueur qu'un littoralisme épais serait tenté de leur prêter.

Mais, de même qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir, et que la générosité qui renonce à tout ce qu'elle possède est un abandon que Dieu bénit; ainsi le cœur, qui, pour Dieu et son royaume, renonce au mariage et se voue à la virginité, est un cœur dont Jésus encourage le sacrifice. Tel est le sens probable de la sentence sur les eunuques volontaires. Saint Paul a écrit: « Quant aux personnes mariées, j'ordonne, non pas moi, m£ds le Seigneur, que la femme ne se sépare pas de son mari ; si elle en est séparée, qu'elle reste sans se remarier ou qu'elle se réconcilie avec son mari ; pareillement, que le mari ne répudie pas sa femme » (/ Cor., VIT, 10-11). Mais saint Paul

ajoute : < Pour ce qui est des vierges, je n'ai pas de commandement du Seigneur. Je donne seulement un conseil : il est bon à un homme d'être ainsi » {Ici., 25-26). Saint Paul témoigne par là qu'il connaît l'enseignement de Jésus sur la sainteté du mariage, et qu'il n'en connaît pas sur la virginité, au moins sur l'obligation à la virginité pour les disciples du Christ.

L'ascétisme, dont la pauvreté et la continence sont deux formes historiques, a encore pour expression l'abstinence, le jeune réglé. Le christianisme adoptera un jour spontanément ces pratiques, mais il est bien remarquable que l'Évangile n'en contient pas le précepte. Jésus s'asseoit à la table des riches et mange ce qu'on lui offre.

Luc, V. '" Et Lévi lui fit un grand festin dans sa maison, et il y avait une foule nombreuse de publicains et d'autres personnes qui étaient à table avec eux. ^° Et les pharisiens et leurs scribes murmurèrent devant ses disciples, leur disant : Pourquoi mangez- vous et buvez-vous avec les publicains et les gens de mauvaise vie ?

" Ils lui dirent : Les disciples de Jean jeûnent fréquemment et font des prières, de même ceux des pharisiens, et les tiens mangent et boivent. " Jésus leur répondit: Pouvez-vous faire jeûner les amis de l'époux, pendant que l'époux est avec eux ?

'^^ Les jours viendront où l'époux leur sera enlevé, alors ils jeûneront en ces jours-là.

Même ces derniers mots ne contiennent pas un commandement. Les Juifs de la stricte observance pharisienne savent ce qu'est le jeûne et l'abstinence. Ils savent que les nazirs s'engagent par vœu à venir à Jérusalem, et s'abstiennent de vin jusqu'à ce que leur vœu soit accompli. Saint Paul rencontrera dans les églises qu'il n'a pas fondées des chrétiens de sang juif qui croient devoir observer des abstinences pareilles : « Tel croit pouvoir manger de tout : tel autre, qui est faible [dans la foi], se nourrit de légumes » (Bom., XIV, 2). Saint Paul veut que pareils scrupules soient respectés, mais il ne les impose à personne : « Que nul ne vous juge sur le manger et le boire, ou au sujet d'une fête, d'une nouvelle lune ou d'un sabbat : ce n'est là que l'ombre des choses à venir... Pourquoi vous soumettez-vous à ces prescriptions : Ne prends pas ! Ne goûte pas ! Ne touche pas î Ces défenses ne sont que des préceptes et des enseignements humains » [Col., II, 16, 21, 23). Ces consciences chrétiennes, restées fidèles aux pratiques juives, permettent de comprendre la surprise qu'avaient les Juifs à voir Jésus s'asseoir à la table des publicains et des pécheurs :

Mat., XL *' Car Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils disent : Il a un démon. " Le Fils de l'homme est venu mangeant, et buvant, et ils disent :

C'est un mangeur et un buveur, un ami des publicains et des pécheurs.

Si l'Évangile répudie les observances pfiarisiennes, à plus forte raison est-il étranger au pur ascétisme que pratiquent, au désert, ces pharisiens, puritains, dissidents, qui portent le nom d'esseniens. Nulle part ils ne sont mentionnés dans le Nouveau Testament, et ils ne sont connus que par Josèphe, par Philon, par Pline l'Ancien. Les historiens les représentent vivant comme des cénobites sur les hauteurs au-dessus de la Mer Morte et des ruines d'Engaddi, travaillant aux champs comme des Trappistes, comme eux vêtus de robes blanches, comme eux formés en communautés oiil'on n'entre qu'après un noviciat. Les esséniens sont des pharisiens fidèles au légalisme le plus étroit, les sacrifices exceptés. Ils sont surtout des ascètes voués à la continence, auvégétarianisme, à la pauvreté volontaire. « Gens mira, écrit Pline, sine ulla femina, omni venere ahdicata, sine pecunia, socia palmarum » *. Le bon Pline attribue à cette « gens aeterna in qua nemo nascitur » , un millier d'années d'existence, en quoi il se trompe fort : l'essénisme est un éphémère et tardif essai juif de cénobitisme. Mais l'Évangile n'a rien de l'essénisme.

A en croire un historien récent, la doctrine catho-

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