‹ L'enseignement de JésusChapitre 17 sur 23 · Ps., CXYlll (Vidg., CXVII · texte numérisé non relu

Ps., CXYlll (Vidg., CXVII

foule acclame « le roi qui vient au nom du Seigneur * (Luc, XIX, 38), appuyant ainsi sur le sens des mots consacrés qu'elle emploie. Saint Marc a traduit le même sentiment avec plus de force, quand il fait crier par le peuple : a Béni soit le règne de notre père David qui arrive » (Marc, XI, 9-10) I

Mais, si autour de Jésus l'âme juive s'émeut encore à la pensée du rétablissement glorieux et définitif de l'autonomie d'Israël et du trône de David, il est sûr que pareille pensée est étrangère à l'enseignement de Jésus. Le contraste entre l'esprit pharisien et l'esprit évangélique se retrouve ici encore. Le pharisaïsme est étroitement et douloureusement nationaliste : l'Évangile est étranger à ces angoisses politiques et s'épanouit dans une atmosphère de sérénité et d'amour. Les Romains, dans le Benedictus, sont « ceux qui nous haïssent », et Zacharie demande à Dieu d'affranchir son peuple du pouvoir de ces « ennemis » : l'Évangile veut que nous soyons bienfaisants pour « ceux qui nous haïssent » et que nous aimions nos « ennemis » (Mat., V, 44). Jésus, en édictant ce précepte, avaitil en vue les Romains? On ne peut ni l'affirmer, ni le nier, et c'est déjà une preuve que les ressentiments et les colères patriotiques n'ont pas troublé l'horizon de l'Évangile. On en a une preuve meilleure encore dans la réponse de Jésus sur le tribut payé à César. Les pharisiens lui demandent

s*il est permis de payer le tril^ut aux Romains, et Jésus, se faisant apporter un denier romain et leur montrant l'effigie de l'empereur et l'exergue, leur demande : « De qui est cette image et cette inscription? » Ils lui disent : « De César. » Et Jésus répond : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu j> (Marc, XII, 47). Le Sauveur refuse d'entrer dans la casuistique des pharisiens qui discutent entre eux s'il est permis de payer le tribut : la domination romaine en Judée est l'ordre établi, elle ne soulève dans l'àme du Sauveur ni impatience, ni scandale, ni menace, ni malédiction. Le disciple de Jésus acceptera l'ordre établi comme on accepte l'ordre du monde : il ne se révoltera, ni n'émigrera on ne sait d'ailleurs où : il rendra à César ce qui est à César. Le devoir qui prime tout est de rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Le règne de Dieu est à ce prix. Mais on voit aussitôt que le règne de Dieu ne cherche pas à se substituer au règne de Rome.

Nous cherchons à définir ce que le royaume de Dieu annoncé par Jésus n'est pas, et nous venons de voir qu'il n*est pas un rétablissement politique d'Israël. Allons plus loin, et disons qu'il n'est pas davantage et purement le règne dans le ciel des justes ressuscites.

Le terme « royaume de Dieu j> est le terme dont usent saint Marc et saint Luc. Il n'est pas étranger

à saint Mathieu (XII, 28; XXI, 31, 43), mais saint Mathieu dit constamment « le royaume des deux » , expression inconnue de Marc et de Luc. Cette divergence voulue témoigne de la parfaite synonymie des deux termes « royaume de Dieu » et « royaume des cieux ». » Le terme « royaume des cieux » est un hébraïsme. « Celui qui jure par le ciel, jure par le trône de Dieu et par celui qui y est assis » (Mat., XXIII, 22). Parler de « cieux », c'est parler de Dieu, du moins si l'on parle à des Juifs. On ne peut donc, sur la foi de ce seul vocable, localiser dans les cieux le royaume que Jésus prêche. Mais il suffit que la résurrection soit un article de la foi évangélique, pour qu'un monde nouveau se découvre au croyant. Un épisode du ministère de Jésus jette sur cette foi une vive lumière. Les sadducéens, « qui disent qu'il n'y a pas de résurrection » (Marc, XII, 18), viennent poser à Jésus une difficulté, qui sans doute était pour eux un argument populaire et plaisant. Une femme a eu successivement sept maris, on demande auquel des sept elle appartiendra, « à la résurrection, lorsqu'ils seront ressuscites ». Jésus prend la peine de répondre à cette question quasi voltairienne, et il saisit l'occasion d'enseigner que « à la résurrection » la vie de l'homme sera nouvelle et semblable à celle des anges. Les hommes ne prendront plus de femmes, ni les femmes de maris, « mais

ils seront comme les anges dans le ciel » (Marc, XII, 25), « comme les anges de Dieu dans le ciel » (Mat., XXII, 30). « Ils no pourront plus mourir, parce qu'ils sont égaux aux anges, et qu'ils sont fils de Dieu, étant fils de la résurrection » (Luc, XX, 36).

C'est nécessairement à ce monde de la résurrection que s'appliquent certains traits de la prédication de Jésus, des traits bibliques de couleur, comme celui-ci, dans saint Mathieu (XIII, 43) : « Alors les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père. » Ce royaume est le royaume transcendant dont parlait le livre de la Sagesse. « Ceux-ci », disait Jésus des hommes sans miséricorde, « ceux-ci iront au supplice éternel, mais les justes à la vie éternelle » (Mat., XXV, 46). Aux premiers, les ténèbres oii il y a des pleurs et des grincements de dents (XXV, 30). Aux bons, au contraire, il sera dit : « Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès l'étabhssement du monde » (XXV, 34).

Les hommes qui ont le cœur pur verront Dieu, mais où le verront-ils sinon quand ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel, puisque « les anges dans le ciel voient sans cesse la face du Père qui est dans les cieux » (Mat., XVIII, 10)? Les pacifiques seront appelés fils de Dieu, mais quand seront-ils honorés de ce nom si ce n'est quand ils

seront fils de la résurrection ? Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux : mais comment cette possession serait-elle contemporaine de cette souffrance? Bienheureux ceux qui sont honnis, mais pourquoi ? parce que leur récompense « sera grande dans les cieux » (Mat., V, 8-12). Le monde de la résurrection est dans les cieux et il est le royaume de Dieu. Les ouvriers d'iniquité en seront écartés. « Il y aura des pleurs et des grincements de dents, quand vous verrez Abraham, et Isaac, et Jacob, et tous les prophètes, dans le royaume de Dieu, et que vous, vous serez jetés dehors. Il en viendra de l'Orient et de l'Occident, du Nord et du Midi, et ils se mettront à table dans le royaume de Dieu » (Luc, XIII, 28-29).

Tous ces traits s'appliquent au royaume transcendant de Dieu : mais on ne peut pas dire que, dans l'enseignement de Jésus, le royaume de Dieu soit purement cette vie des justes glorifiés avec les anges devant la face de Dieu dans les cieux.

Le royaume de Dieu est plus près de s'identifier avec la religion de l'homme nouveau, mais il doit s'en distinguer cependant, parce que cette justice nouvelle est seulement une condition préalable à l'entrée dans le royaume. Le Sauveur, en effet,

— Vôd —

distingue à mainte reprise l'entrée dans le royaume des conditions morales sans lesquelles on n'entre pas. « Ce n'est pas quiconque me dit: Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le royaume des cieux, mais quiconque fait la volonté de mon père qui est dans les cieux » (Mat., VII, 21). La pénitence est la première disposition que Jésus requiert : « Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche » (Mat., IV, 17). Quel que puisse être ici le sens de « royaume des cieux » , la repentance est manifestement obligatoire avant tout. Puis, après la pénitence, la justice : « Car je vous dis que si votre justice ne dépasse pas celle des scribes et des pharisiens^ vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux » (Mat., V, 20). L'homme qui est possédé par ses richesses n'entrera qu'en se dépouillant, car « difficilement un riche entrera dans le royaume des cieux » (Mat., XIX, 23). La simplicité et la pureté du cœur, reconquises par une conversion sincère et profonde, achèveront de disposer l'homme au royaume : <i Je vous le dis , en vérité , si vous ne vous convertissez et ne devenez comme les petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux » (Mat., XVIU, 3).

Ces premiers traits font entrevoir le royaume comme un but que l'on atteint par une démarche morale, mais il est clair que la conversion n'est

— IGO —

vraie qu'autant qu'elle dure : la simplicité du cœur, le désintéressement de l'argent, la recherche de la justice, ne sont pas des actions, mais un état, et cet état, qui est un accomplissement persévérant de la volonté de Dieu, est déjà, d'une certaine manière, le royaume de Dieu, ou du moins la royauté de Dieu dans l'individu.

Mais cet état lui-même est-il, en ce monde, si assuré qu'on ne doive perpétuellement faire effort, comme si on avait, pour ne pas le perdre, à le chercher encore et toujours? Puis est-on jamais sûr de le posséder pleinement, et de n'avoir rien à faire pour le posséder plus pleinement?

La parabole du semeur apprend quels risques court la semence du royaume du fait de la légèreté de l'esprit, de la sécheresse du cœur, de la confusion et du désordre intérieur, avant de trouver la bonne terre où elle donne son fruit, jusqu'à cent pour un :

Ltjc, Vin. ° Le semeur est sorti pour semer ses semences ; et comme il semait, une partie tomba le long du chemin et elle fut foulée aux pieds, et les oiseaux du ciel la mangèrent. ° Et une autre tomba sur le roc, et quand elle fut levée, elle sécha, parce qu'elle n'avait point d'humidité. ' Et une autre partie tomba dans les épines, et les épines, ayant crû avec elle, l'étouffèrent. * Et une autre tomba dans la bonne terre, et quand elle fut levée, elle donna du fruit au centuple.

Après avoir ainsi parlé, Jésus disait à haute voix ; Que celui qui a des oreiUes pour entendre, entende.

Qu'est-ce que cette semence? C'est la « parole du royaume », lisons-nous dans saint Mathieu (XIII, 19). Et l'allégorie doit s'entendre ainsi :

Luc, Vin. " Voici ce que signifie cette parabole : La semence, c'est la parole de Dieu. " Ceux qui sont le long du chemin, ce sont ceux qui entendent; puis le diable vient, et enlève de leur cœur la parole, de peur qu'ils ne croient et ne soient sauvés. " Ceux qui sont sur le roc, ce sont ceux qui, lorsqu'ils entendent, reçoivent la parole avec joie; mais ils n'ont point de racine, ils croient pour un temps, et au moment de la tentation, ils succombent. " Ce qui est tombé parmi les épines, ce sont ceux qui ont entendu ; mais ils s'en vont, étouffés par les soucis, les richesses et les plaisirs de la vie, et ils ne portent point de fruits mûrs. " Ce qui est tombé dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant entendu la parole avec un cœur honnête et bon, la retiennent, et portent du fruit avec persévérance.

La semence de la parole du royaume germe donc par un travail pareil à celui des semences qui lèvent (Marc, IV, 26-34). Elle est exposée aux perfidies du semeur d'ivraie (Mat., XIII, 24-28). Mais elle croit aussi, et, si humble que soit la graine, elle s'épanouira a son heure.

Luc, Xni. " Il disait donc : A quoi le royaume de Dieu est-il semblable, et à quoi le comparerai-je ? " Il est

semblable à un grain de sénevé qu'un homme a pris el jeté dans son jardin ; il pousse, devient un arbre et les oiseaux du ciel habitent dans ses branches.

•" Et il dit encore : A quoi comparerai-] e le royaume de Dieut " H est semblable à du levain qu'une femme a pris et mis dans trois mesures de farine, pour faire lever toute la pâte.

La <i parole du royaume » est une trouvaille qu'il n'est pas donné à tous les hommes de faire :

^LvT. , XIII. ** Le royaume des cieux est encore semblable à un trésor caché dans un champ. L'homme qui l'a trouvé le cache ; et, dans sa joie, il s'en va et vend tout ce qu'il a, et achète ce champ.

*' Le royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherche de belles perles. *" Ayant trouvé une i^erle de grand prix, il s'en alla et vendit tout ce qu'il avait et l'acheta.

En toutes ces paraboles, le royaume est la révélation d'une vie, et il est l'effort de l'homme pour réaliser la révélation à lui faite. Dieu parle comme le semeur sème : à l'homme d'entendre, comme il appartient à la terre de nourrir le germe. On ne saurait se lasser de citer la lumineuse parabole recueillie par saint Marc, de l'homme qui a fait les semailles en sa terre : « Qu'il dorme, qu'il veille, la nuit, le jour, la semence germe et s'allonge, sans que lui, le semeur, le sache : d'elle-même la terre

fructifie, l'herbe pousse d'abord, puis l'épi, puis le blé gonflant Tépi : et le fruit étant à point, vient la faucille, car la moisson est là » (Marc, IV, 26-34). L'homme contribue à la germination de la semence par sa bonne volonté, par ses énergies intérieures : une vie qu'il ne connaissait pas sourd en lui, et s'épanouit lentement, et porte son fruit. « Que votre lumière luise devant les hommes, qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Mat., V, 16). Cette fructification des bonnes œuvres, qui est une manifestation du règne de Dieu, se produit donc lentement, mais elle se produit en ce monde et sous les yeux des hommes.

Et de même que le royaume conquiert ainsi un à un ses sujets, ainsi éprouve-t-il que « l'homme ennemi » fait échec à ses pacifiques conquêtes. Les scribes et les pharisiens sont, eux aussi, des semeurs qui sèment; ils courent la terre et la mer pour faire un prosélyte, et, quand il l'est devenu, voici qu'il est « fils de la géhenne », fils du diable, deux fois plus que ses maîtres (Mat., XXUI, 15). Ces mêmes scribes et pharisiens entravent l'Évangile de toutes leurs forces. « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux ; vous n'y entrez pas vous-mêmes, et vous n'y laissez pas entrer ceux qui veulent entrer » (Mat., XXIII, 13). Peut-

être doit-on entendre dans ce sens cette autre parole de Jésus : « Depuis les jours de Jean-Baptiste, le royaume de Dieu est violenté, et les violents le volent » (Mat., XI, 12).

De toute façon, le royaume de Dieu, conçu comme un effort et comme une justice, comme une conversion et comme une persévérance, est un état d'âme. Aux Juifs qui croient que la venue du royaume de Dieu sera un prodige éclatant comme un signe dans le ciel, Jésus oppose la tranquille annonce d'un avènement moral.

Luc, XVII. " Interrogé par les pharisiens quand viendrait le royaume de Dieu, Jésus leur répondit : Le royaume de Dieu ne vient point de manière à frapper les regards. " On ne dira point : Il est ici, ou : Il est là. Car voici, le royaume de Dieu est au dedans de vous.

Le royaume que Jésus prêche et que les violents combattent, ce royaume qui déjà divise « l'homme d'avec son père, la fille d'avec sa mère, la bellefille d'avec sa belle-mère », et qui donne à l'homme pour ennemis les gens de sa propre maison (Mat., X, 35-36), ce royaume est un royaume dont il est vain de se demander quand il viendra, tout autant que de se demander s'il viendra dans les formes décrites par l'imagerie des apocalypses apocryphes. Car ce royaume est « au dedans de vous » aussi bien qu'il est « parmi vous », et, dans le même

sens, il est « proche de vous » (Luc, X, 9), étant déjà établi en quelques âmes.

« Ne craignez point, petit troupeau, car il a plu à votre Père de vous donner le royaume » (Luc, XII, 32). Le royaume, conçu comme l'adhésion à la volonté de Dieu mieux connue, n'est pas un retour à une justice oubliée, un réveil ; il est une nouveauté ; il est une grâce que Dieu fait aujourd'hui, et qu'il n'avait pas faite encore. « La loi et les prophètes jusqu'à Jean ; depuis Jean, le royaume de Dieu est évangélisé » (Luc, XVI, 16). Aux disciples il est « donné de connaître les mystères du royaume des cieux » (Mat., XIII, 11).

Mat., Xni. " Mais heureux sont vos yeux, parce qu'ils voient, et vos oreilles, parce qu'elles entendent! " Je vous le dis en vérité : Beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne Tont pas vu, et entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu.

La même pensée se retrouve dans une autre parole de Jésus:

Luc, X. "En cette heure même, l'Esprit-Saint le fit tressaillir de joie, et il dit : Je te loue. Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. Oui, Père, [je te loue] de ce que tel a été ton bon plaisir.

L'effort de rhomme est donc prévenu par le bon plaisir de Dieu, qui fixe le temps du sedut, et qui élit lui-même ceux qu'il sauve. La parabole du maître qui a loué des ouvriers pour sa vigne, et qui les récompense en donnant autant aux derniers venus qu'à ceux de la première heure (Mat., XX, 1-16), est une parabole que l'évangéliste applique au royaume des cieux, et qui témoigne que Dieu revendique le droit de faire de son bien ce qu'il veut. On a dit avec raison que l'antinomie de la grâce divine et de la liberté humaine, que saint Paul mettra en pleine lumière — « L'élection ne dépend ni de la volonté, ni des efforts, mais de Dieu qui fait miséricorde. . . , et Dieu fait miséricorde à qui il veut » {Rom., IX, 16-18) — est impliquée dans l'évangile du royaume.

De ce point de vue, le royaume de Dieu, tel qu'il s'établit dans l'âme qui se convertit et qui produit son fruit de bonnes œuvres, est un don déjà, mais il est aussi l'arrhe d'un don meilleur encore, qui est la vie en Dieu éternellement. Il est un droit à un héritage qui ne s'ouvrira point en ce monde. Un jour les justes entendront la voix du Juge leur dire : « Venez, les bénis de mon Père, prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde » (Mat., XXV, 34). Et manifestement, ce royaume n'est pas le même que le royaume dont Jésus disait au bon scribe: « Tu

n'es pas loin du royaume de Dieu » (Luc, XII, 34).

Les béatitudes portent la trace de cette équivoque, si nous osons ici user de ce terme dsms son sens étymologique. « Bienheureux serez-vous lorsqu'on vous honnira et qu'on vous persécutera... Réjouissez-vous alors, et tressaillez de joie, parce que votre récompense sera grande dans les cieux » (Mat., V, 11-12). Ailleurs, Jésus avait dit dans le même sens : « Réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans les cieux » (Luc, X, 20). On peut donner la même signification à cette autre béatitude : « Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mat., V, 9)» Et à celle-ci : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu » (V, 8). La récompense est dans les cieux, oti ceux qui ont faim et soif de la justice seront rassasiés, oti ceux qui pleurent seront consolés, oti les doux posséderont sans lutte la terre de promission. Le présent, qui est fait de larmes, de faim, d'inquiétude, s'oppose à l'avenir qui est joie, abondance et paix. Mais ce droit à la joie, ce droit à l'abondance, ce droit à voir Dieu, est dès ce monde le bonheur de l'homme à qui Dieu l'a conféré, et dont, dès maintenant, Ton peut dire que le royaume des cieux est, par anticipation, à lui : « Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux » (V, 3).

Par ses bonnes œuvres, l'homme nouveau se,

fera « un trésor inépuisable dans les cîeux » (Luc, XII, 33). Dès ce monde, toutefois, un trésor lui est acquis. Ne nous lassons pas de relire la parabole de la perle :

Mat., Xin. "Le royaume des deux est encore semblable à un marchand qui cherche de belles perles. " Ayant trouvé une perle de grand prix, il s'en alla et vendit tout ce qu'il avait, et l'acheta.

Le royaume de Dieu se distingue donc soit de la conversion par laquelle on y entre, soit de la vie éternelle dont il est le gage, et il est un don inappréciable, il est la perle qui vaut tout ce qu'on pourrait posséder d'ailleurs. Il est un état de sainteté dans lequel tous ses péchés ont été pardonnes à l'homme'. L'homme que le royaume a fait sien est comme un petit enfant, innocent et bon, car le royaume des cieux est à ceux qui ressemblent aux petits enfants. « Je vous le dis en vérité, quiconque ne recevra pas comme un petit enfant le royaume de Dieu, n'y entrera point » (Marc, X, 15).

1. Sur le baptême, pratiqué déjà par saint Jean-Baptiste (Mat., III, 11; Mat., XXI, 25; AcL, I, 5), voyez Marc, XVI, 16; Mat., XXVIII, 19. Sur l'authenticité de Mat., XXVIII, 10, contestée par M. Conybeare, voyez F. E. Chase, « The Lord's command to baptize », dans le Journal of theological studies, 1903, p. 481-521.

Pur, il est lui-même un principe d'incorruption pour la terre où il vit : « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel s*affadit, avec quoi lui rendra-t-on sa saveur ? Il n'est plus bon à rien, qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes > (Mat., V, 13).

Le royaume de Dieu est l'expression d'une économie nouvelle que Dieu inaugure dans le monde et dont Jésus est l'ouvrier, le démiurge.

Dans l'Évangile de saint Marc, le ministère de Jésus s'ouvre par une prédication dans la synagogue de Capharnaum, et par un exorcisme.

Marc, I. " Et ils se rendent à Capharnaum. Et aussitôt, le jour du sabbat, entrant dans la synagogue, il enseignait. " Et ils étaient frappés de son enseignement ; car il les enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes. " Et aussitôt il se trouva dans leur synagogue un homme ayant un esprit impur, " et il s'écria, disant : Qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. "Et Jésus le menaça, disant : Tais-toi et sors de cet homme. " Et l'esprit impur, l'agitant avec violence et poussant un grand cri, sortit de lui. " Et tous furent saisis d'effroi, de sorte qu'ils se demandaient les uns aux autres : Qu'est ceci ? un enseignement nouveau avec autorité ! n commande même aux esprits impurs, et ils lui

obéissent ! " Et sa renommée se répandit aussitôt de tons côtés, dans toute la Galilée d'alentour.

Ainsi Tacte qui inaugure la maniiestation de Jésus est un acte d'autorité sur la puissance mauvaise, ennemie des hommes et de Dieu : le royaume de Dieu s'affirme par la défaite du démon. « Tu es venu pour nous perdre » , clame l'esprit impur.

Même donnée dans cet autre exorcisme :

Luc, XI. " Et il chassait un démon, qui était muet. Lorsque le démon fut sorti, le muet parla, et la foule fut dans l'admiration. "Mais quelques-uns dirent : C'est par Béelzéboul, le prince des démons qu'il chasse les démons. " Et d'autres, pour l'éprouver, lui demandèrent un signe venant du ciel. " Gomme Jésus connaissait leurs pensées, il leur dit : Tout royaume divisé contre lui-même est dévasté, " et une maison s'écroule sur une autre. Si donc Satan est divisé contre lui-même, comment son royaume subsistera-t-il, puisque vous dites que je chasse les démons par Béelzéboul ?

*" Mais, si c'est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, c'est donc qu'il est venu le royaume de Dieu. " Lorsqu'un homme fort et bien armé garde sa maison, ce qu'il possède est en sûreté. " Mais, si un plus fort que lui survient et le dompte, il lui enlève toutes les armes dans lesquelles il se confiait, et il distribue ses dépouilles.

" Lorsque l'esprit impur est sorti d'un homme, il va dans les lieux arides, y cherchant du repos, et n'en trouvant pas, il dit : Je retournerai dans ma maison d'où je

suis sorti ; " et, quand il arrive, il la trouve balayée et ornée. " Alors il s'en va, et il prend sept autres esprits plus méchants que lui et, entrant dans la maison, ils s'y établissent, et la dernière condition de cet homme est pire que la première.

•' n arriva, pendant qu'il pariait ainsi, qu'une femme élevant la voix du milieu de la foule, lui dit : Heureux le sein qui t'a porté I et heureuses les mamelles qui t'ont allaité ! " Et il répondit : Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent !

L'activité mystérieuse de ces esprits méchants a été un obstacle jusqu'ici invincible à l'avènement du royaume de Dieu. Ces esprits, ici isolés, là en troupe, s'emparent de leur victime, et la possession se manifeste par des infirmités : la folie sous toutes ses formes, la paralysie, l'enchaînement de l'ouïe et de la parole. Jésus guérit ces malades. C'est donc, conclut la foule, qu'il a pouvoir sur les esprits mauvais. Mais d'où lui vient ce pouvoir? Du prince des démons, suggèrent à la foule des adversaires de Jésus, inspirés des mêmes sentiments qui avaient fait dire de Jean-Baptiste qu'il était possédé du démon (Luc, VII, 33). Non, répond Jésus, ce n'est pas au nom du démon que je chasse les démons, car, à. ce compte, le démon combattrait le démon, et comment le royaume du démon pourrait-il être divisé ainsi contre lui-même? Non, le démon est comme un homme fort et bien armé, il garde sa

maison, et elle est bien gardée. Mais vienne un homme plus fort que lui, il le dompte, il le désarme, il le dépouille. Ici l'homme qui dompte l'homme fort, c'est celui qui chasse les démons par le doigt de Dieu. Et donc la domination du démon est vaincue, et « il est venu le royaume de Dieu ».

Mat., IX. * Étant monté dans la barque, il traversa le lac, et il alla dans sa ville. * Et voici, des hommes apportaient un paralytique étendu sur un lit. Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : Aie confiance, mon enfant, tes péchés te sont pardonnes. 'Et voici, quelques scribes se dirent en eux-mêmes : Il blasphème. *Et Jésus, connaissant leurs pensées, dit: Pourquoi pensez- vous des choses mauvaises dans vos cœurs? " Car, lequel est le plus aisé de dire : Tes péchés sont pardonnes, ou de dire : Lève-toi, et marche? "Or, afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés : Lève-toi, dit-il au paralytique, prends ton lit, et va dans ta maison. ' Et s'étant levé, il s'en alla dans sa maison. 'La foule voyant cela, fut saisie de crainte, et elle glorifia Dieu, qui a donné aux hommes un tel pouvoir.

Dieu seul remet les péchés, et voilà pourquoi, au scandale des Juifs, Jésus blasphème quand il s'arroge le droit de remettre les péchés. Mais Jésus guérit ce paralytique de l'infirmité oti quelque démon le tient ; Jésus le guérit par le doigt de Dieu, comme par le doigt de Dieu il remet les péchés.

Péchés remis et démons vaincus, une même puissance victorieuse s'affirme, celle de Dieu et de son règne.

Satan est l'ennemi du royaume divin. Chez saint Marc, dans la parabole du semeur, le semeur sème la parole, mais « Satan vient et enlève la parole semée dans les cœurs » (Marc, IV, 15). Satan réclamera un jour les apôtres eux-mêmes pour les « cribler comme le froment » (Luc, XXU, 31). Satan est l'agent de toutes les tentations qui assaillent l'homme en ce monde. Et le royaume de Dieu est vraiment la victoire de la parole de Dieu sur les énergies du mal.

Luc, X. *' Les soixante-dix revinrent avec joie, disant : Seigneur, les démons mêmes nous sont soumis en ton nom. " Jésus leur dit : Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair. " Voici, je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions, et sur toute la puissance de l'ennemi ; et rien ne pourra vous nuire . " Cependant, ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis ; mais ré jouissez- vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux.

La « puissance de l'ennemi » n'est pas autre que Satan même. Par scorpions et serpents, on peut entendre les « embûches du diable » et les « traits enflammés du Malin », dont parlera saint Paul {Eph., VI, 11-16). Des multiples formes que

revêt cette puissance de ténèbres, rien ne pourra nuire aux disciples de Jésus, parce que Jésus est plus fort que toute cette puissance. «< Le Père, dira saint Paul, nous a rendus capables d'avoir part à rhéritage des saints dans la lumière, en nous délivrant de la puissance des ténèbres, pour nous transporter dans le royaume de son Fils bienaimé » {Col., I, 12-13). Cette libération a un sens profond dans lequel s'ouvre la perspective dogmatique de la Rédemption.

La piété juive, quand elle appelait Dieu son père et son roi, entendait par là que Jahvé distinguait son peuple de tous les autres au monde. Au contraire, la doctrine de Jésus sur le royaume, telle qu'elle se présente à nous jusqu'ici, n'implique aucune acception de peuple . Si l'avènement du royaume consiste en ce que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel, cette terre n'est pas plus déterminée et circonscrite que le ciel. Jésus montre à ses disciples le soleil qui se lève et la pluie qui tombe aussi bien sur le champ du juste que sur le champ de l'injuste : Dieu, dans la nature, est égal pour tous, et nul ne le voit faire de différence entre le païen et le juif. La paternité de Dieu n'implique aucun droit d'aînesse pour Israël. L'entrée dans le royaume n'est pas le privilège d'une race et l'héritage

propre des fils d'Abmham, puisqu'il suffit de faire la volonté du Père qui est dans les deux. Cette docilité est le fruit de la parole de Dieu semée par le semeur : mais le semeur sème sans demander à la terre si elle est juive, ou samaritaine, ou grecque; il ne lui demande que d'être bonne. Le semeur d*ivraie est le diable ; or le diable est le maître de tous les royaumes de la terre. « Celui qui sème le bon grain, c'est le Fils de l'homme ; le champ est le monde » (Mat., XIII, 37-38). Le royaume de Dieu se manifeste ainsi, non plus comme un rêve nationaliste, non plus même comme un souverain bien réservé au peuple historique de Dieu, mais comme un appel adressé à tout homme qui a le a cœur bon » (Luc, VIII, 15). La pensée de Jésus sur Dieu prolonge l'universEilisme de la théodicée des prophètes, et le don de Dieu qu'il annonce est aussi imiversaliste que Tidée de Dieu.

x\ussi bien, dans le cours de sa prédication, Jésus ne se détourne-i-il jamais de qui l'implore, fût-ce un Romain comme le centurion de Capharnaum. Saint Luc semble hésiter à mettre Jésus directement en contact avec le centurion. Ce sont d'abord les « anciens » de Capharnaum qui intercèdent auprès de Jésus en faveur de l'officier romain, puis ce sont de ses amis. Mais saint Mathieu — et tout autant saint Jean — place le centurion en présence

de Jésus et il souligne la leçon que Jésus veut tirer de l'événement pour les Juifs mêmes :

Mat., Vm. " Gomme il était entré dans Gapharnaum, un centurion vint à lui, le suppliant * et disant : Seigneur, mon serviteur est couché à la maison, paralytique et souffrant affreusement. 'Et Jésus lui dit : J'irai, et je le guérirai. * Et le centurion répondit : Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. ' Car, moi qui suis soumis à des supérieurs, ayant sous moi des soldats, je dis à l'un : Va ! et il va ; à l'autre : Viens ! et il vient ; et à mon serviteur : Fais cela! et il le fait. " Jésus, l'ayant entendu, fut dans l'admiration, et il dit à ceux qui le suivaient : Je vous le dis, en vérité, chez personne, en Israël, je n'ai trouvé une aussi grande foi.

" Or, je vous déclare que beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident, et seront à table avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux. ** Mais les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents.

" Et Jésus dit au centurion : Va, qu'il te soit fait comme tu as cru. Et à cette heure même, le serviteur fut guéri.

Saint Mathieu ne s'est pas trompé sur la signification de la bienveillance de Jésus pour le centurion : le cœur de ce païen est une terre meilleure que trop de cœurs juifs. Et voilà pourquoi les « fils du royaume », les Juifs, héritiers naturels de la pro-

messe faite à Abraham, à Isaac, h Jacob, seront exclus de la joie éternelle du royaume de l'au-delà, tandis que, par leur foi, des païens seront jugés dignes d'y avoir part : on y viendra de l'Orient et de l'Occident. A elle seule, cette prophétie embrasse toute la terre dans une commune vocation. Que si la critique exigeait que nous nous en tenions au fait seul, en le séparant de cette prophétie que saint Mathieu y rattache, il resterait que le centurion a imploré Jésus et que Jésus ne l'a point repoussé.

Le cas de la Ghananéenne n'est pas différent. Jésus s'en est allé sur les confins de Tyr et de Sidon. « Et étant entré dans une maison, il voulait que personne ne le sût » (Marc, VII, 24). Or une femme du pays, une « femme païenne, syro-piiénicienne d'origine » , dit encore saint Marc, pénètre jusqu'à Jésus et lui demande de guérir sa fille qui est tourmentée par le démon.

Mat., XV. ** Il ne lui répondit pas un mot : et ses disciples s'approchèrent, et lui dirent avec instance : Rcnvoie-la, car elle crie derrière nous. "* Il répondit : Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. " Mais elle vint se prosterner devant lui, disant : Seigneur, secours-moi ! " Il répondit : Il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. " Mais elle dit : Oui, Seigneur, mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table

de leurs maîtres. '* Alors Jésus lui dit : Femme, ta foi est grande ; qu'il te soit fait comme tu le veux. Et sa fille fut guérie à cette heure même.

Notons cependant que ni le centurion de Capharnaum ni la femme chananéenne ne sont déclarés proches du royaume de Dieu. Jésus, à leur prière, guérit le serviteur infirme et Tenfant possédée ; mais les évangélistes ne parlent point de la conversion du centurion ou de la CSiananéenne. Voici donc apparaître une contradiction entre la vocation de ces païens, qui viendront de l'Orient et de l'Occident prendre leur place dans le royaume de l'au-delà, et l'affirmation du Sauveur, qui se déclare envoyé aux brebis perdues de la maison d'Israël, et qui semble considérer les Juifs comme les « fils du royaume » .

La contradiction disparait pour peu que l'on réfléchisse que l'Évangile du royaume est universaliste, mgdsque la mission que revendique Jésus est limitée. Au cœur même de la prédication galiléenne, quand il semblerait que l'Évangile va prendre un irrésistible essor; quand Jésus dit à ses disciples : « La moisson est grande, mais il y a peu d'ouvriers ; priez le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers dans sa moisson» (Mat., IX, 37-38); et que l'on sait que le champ est le monde ; Jésus, cependant, n'envoie les douze prêcher qu'aux tribus d'Israël, et la première des ins-

tructîons qu'il leur donne est : « N'allez pas sur les routes des Gentils et n'entrez pas dans les villes des Samaritains : allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël » (Mat., X, 5). Chez saint Luc, ce ne sont plus seulement les douze, Qiais soixante-douze autres qui sont envoyés par Jésus, « deux à deux, dans toutes les villes et tous les lieux où lui-même devait aller » (Luc, X, 1). Le Sauveur limite la tâche de ses missionnaires galiléens à la mesure de la mission qu'il sait être la sienne.

Mais cette mission du Sauveur, qui se contient dans les étroites frontières de la Galilée et de la Judée et qui s'achemine vers la croix comme à sa fin, n'est, en quelque façon, qu'un prélude : les paroles que Jésus adresse aux brebis perdues d'Israël sont aussi pour tout homme né de la femme, et le geste du semeur est plus large que l'ingrate terre qu'il foule. On n'a qu'à lire les instructions données par Jésus à ses disciples pour découvrir qu'elles visent, non pas seulement une courte mission galiléenne, mais un au-delà inconditionné encore, autrement étendu que l'horizon de Tibériade ou de Jérusalem.

Mat., X. *° Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu de loups. Soyez donc prudents comme les serpents, et simples comme les colombes. " Mettez-vous en garde contre les hommes, car ils vous livreront aux

tribunaux, et, dans leurs synagogues, ils vous battront de verges ; " et vous serez menés devant des gouverneurs et devant des rois à cause de moi, en témoignage pour eux et pour les païens. " Mais, quand on vous livrera, ne vous inquiétez ni comment vous parlerez, ni de ce que vous direz ; car il vous sera donné à l'heure même ce que vous aurez à dire ; '" et en effet, ce n'est pas vous qui parlerez, c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous.

Ce serait ignorer l'histoire de l'âge apostolique telle que la présentent les Actes des Apôtres et les épitres de saint Paul, que d'affirmer que le principe de l'évangélisation des Gentils s'est imposé sans résistance à la première génération chrétienne. La pensée de Jésus ne nous doit pas compte des scrupules de ses premiers interprètes ; elle se dégage assez clairement. Jésus n'a pas dit à ses disciples : Vous êtes la lumière d'Israël et le sel du judaïsme. Il leur a dit : « Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde » (Mat., V, 13-14). Gomme il leur disait, en parlant de la femme qui vint dans la maison de Simon le lépreux répandre sur ses pieds un vase de parfums : « En vérité je vous le dis, on racontera en mémoire de cette femme ce qu'elle a fait, partout oii l'Évangile sera prêché dans le monde entier» (Marc, XIV, 9)*.

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