Cf. Bulletin de litt. ecclésiastique, 1904, p
Le royaume de Dieu a ce dernier caractère, qu'il est une vocation. Dieu appelle ; les hommes entendront-ils? Dieu invite ; les hommes viendront-ils?
Luc, XrV. " Un de ceux qui étaient à table, ayant entendu ces paroles, dit à Jésus : Heureux celui qui mangera le pain dans le royaume de Dieu ! *" Et Jésus lui répondit : Un homme donna un grand souper, et il invita beaucoup de gens. " Et il envoya son serviteur, à l'heure du souper, dire aux conviés : Venez, car tout est déjà prêt. " Et tous unanimement se mirent à s'excuser.
Le premier lui dit : J'ai acheté un champ, et je suis obUgé d'aller le voir; excuse-moi, je te prie. " Un autre dit : J'ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les essayer ; excuse-moi, je te prie. " Un autre dit : Je viens de me marier, et c'est pourquoi je ne puis aller. " Le serviteur, de retour, rapporta ces choses à son maître.
Alors le maître de la maison irrité dit à son serviteur : Va promptement dans les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. " Le serviteur dit : Maître, ce que tu as ordonné a été fait, et il y a encore de la place. '' Et le maître dit au serviteur : Va dans les chemins et le long des haies, et (ceux que tu trouveras) contrains-les d'entrer, afin que ma maison soit remphe. " Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon souper.
La sévérité de Jésus, ici, est pour les âmes attachées aux soucis matériels, et que ces soucis détournent de venir à l'Évangile. Saint Mathieu, qui rapporte la même parabole, y introduit une donnée qui appartient à une parabole différente : il ne suffit pas d'être invité au festin, ni même d'y venir, car on n'y est point reçu sans la justice et la conversion que figure la robe nuptiale.
Mat. , XXn. • Alors il dit à ses serviteurs : Les noces sont prêtes ; mais les conviés n'en étaient pas dignes. • Allez donc dans les carrefours, et appelez aux noces tous ceux que vous trouverez. ** Et ces serviteurs s'en allant sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu'ils trouvèrent, méchants et bons, et la salle des noces fut pleine de convives. " Le roi y étant entré pour voir ceux qui étaient à table, aperçut là un homme qui n'avait pas d'habit de noces. " n lui dit : Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir un habit de noces? Cet homme garda le silence. " Alors le roi dit aux serviteurs : Liez-lui les pieds et les mains, et jetez-le dans les ténèbres du dehors, oii il y aura des pleurs et des grincements de dents.
" Car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.
Sans doute, on doit entendre ces deux paraboles du royaume transcendant. Ne valent-elles pas, cependant, de la prédication du royaume en ce monde ? N'y a-t-il pas dès ce monde des hommes qui la repoussent ou qui n'en sont pas dignes ? des
chiens à qui il ne faut pas donner ce qui est saint, des pourceaux à qui il ne faut pas jeter les perles, a vos perles, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, et que, se tournant contre vous, ils ne vous déchirent » (Mat., VII, 6) ? Il y aura des maisons et des cités sur lesquelles les disciples devront secouer la poussière de leurs sandales, parce que maisons et cités ne les auront point accueillis (Marc, VI, 1 1). Jésus lui-même constate qu'il se trouve sur ses pas des auditeurs qui l'écoutent et qui ne l'entendent point. Si bien qu'il peut dire à ses disciples : « A vous il a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu ; mais pour eux, qui sont dehors, tout est paraboles » (Marc, IV, 11). Jésus ouvre la porte du royaume, mais il en est qui restent dehors, qui sont dès maintenant dehors, par le fait de leur volonté rebelle. « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble sa couvée sous ses cdles, et tu ne l'as pas voulu » (Luc, XIII, 34) I
Dès ce monde, on distingue donc ceux qui sont du royaume, et ceux qui sont dehors. Ceux qui sont du royaume sont autour de Jésus un nombre bien humble au début. La parabole du gredn de sénevé s'applique à eux : le sénevé est la plus chétive des graines, et pourtant la semence d'un grand arbre. Jésus voit les siens comme un troupeau, dont il est le pasteur; quel petit troupeau!
« Ne crains pas, petit troupeau : car il a plu à votre Père de vous donner le royaume » (Luc, XII, 32). L'image du troupeau rappelle l'image de la couvée rassemblée sous les ailes de la poule. Il n'est pas d'image qui soit mieux dans la manière des paraboles de Jésus, et qui ait une meilleure marque d'authencité.
- L'identification de l'Église et du royaume, qui, depuis saint Augustin, est classique, est loin d'être une interprétation littérale rigoureuse: la notion du royaume est elle-même si complexe ! Mais l'institution de l'Eglise n'est pas fondée par nous sur cette identification. On ne doit pas dire davantage : Jésus a annoncé le royaume, et c'est l'Église qui est venue, comme si l'Église s'était spontanément substituée à l'espérance qu'on avait pu concevoir d'un avènement visible du royaume! En réalité, Jésus a annoncé le royaume, tant le royaume transcendant qui est dans le ciel, que le royaume immanent qui est dans les âmes chrétiennes, et l'Église est apparue, que Jésus avait annoncée aussi, et qui est autre chose que le royaume soit transcendant, soit immanent. Dans la parole : « Ne craignez pas, petit troupeau, car il a plu à votre Père de vous donner le royaume », personne ne s'avisera de dire que le troupeau et le royaume sont une seule et même réalité.
Si Jésus répudie si vivement le titre de roi, c'est
que, aussi bien, Israël n'est pas pour lui « son » peuple. Jahvé, dans l'Ancien Testament, dit: « Mon peuple » . Jésus ne le dit jamais. Dans ce « peuple » , en effet, Jésus ne trouve qu'un petit troupeau de disciples pour le suivre. Mais ce troupeau est formé dont Jésus entend bien être le pasteur. Combien familière nous est devenue cette image du « troupeau » ! Nous n'y voyons pas pourtant assez comme elle s'oppose à l'image de « peuple » , et que cette image de « troupeau » est l'idée génératrice de l'Église.
Le petit troupeau visible est avant tout le groupe des apôtres choisis par Jésus. Ils sont douze, appelés individuellement, attachés à Jésus par une familiarité plus étroite, par une instruction plus continue. Jésus leur a fait quitter leur gagne-pain et leur maison. Eux, ils l'ont suivi, jusqu'à la croix, et la preuve que Jésus les a attachés à sa personne et à son œuvre d'une foi profonde exceptionnellement, c'est que cet attachement est plus fort que tout au monde. « Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées » (Marc, XIV, 27). Le pasteur peut, il est vrai, être frappé, car Jésus parmi les douze en a choisi un pour ralUer le troupeau. « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment; mais y ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas : et toi, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Luc, XXII, 31-32).
Simon aura donc des frères à affermir; avec eux, une œuvre à continuer, qui est la prédication du royaume. Ils ne retourneront pas à leurs barques et h leurs filets du lac de Tibériade : ils sont passés « pêcheurs d'hommes » (Marc, I, 17).
Jésus a fait à Pierre des déclarations plus précises encore. A lui, en effet, il a dit : « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux » (Mat., XVI, 19). Les critiques qui veulent voir dans des déclarations telles le produit de la tradition préparant inconsciemment la primauté de Rome, ou même le produit de hardis faussaires romains du second siècle, ne tiennent nul compte du métal tout juif de ces logia. Les « clefs du royaume » sont à rapprocher de la « clef de la science », dont parle Jésus (Luc, XI, 52), comme ayant été volée par les docteurs de la loi. Les « clefs du royaume » sont, en quelque manière, la prédication et la science du royaume, science cachée aux sages et aux prudents, mais révélée aux petits. Les mots lier et délier sont des termes du langage rabbinique : délier, c'est déclarer permis ; lier, c'est déclarer défendu : toute la casuistique des rsibbins est enfermée dans ces mots, toute l'autorité de la chaire de Moïse où sont assis les scribes et les pharisiens, qui « lient des fardeaux
pesants et difficiles à porter et les mettent sur les épaules des hommes » (Mat., XXIIT. 2-4). Ce pouvoir de lier et de délier, dont Jésus usait avec une royale liberté, est domié à Pierre.
Jésus a dit, de même : « Et moi je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle » (Mat., XVI, 18). Ce logion a plus qu'aucun autre excité la critique : on y a dénoncé une anticipation des « usurpations » romaines * ! En réalité, Jésus dit à Pierre, qui vient de confesser qu'il est a le Christ, le fils du Dieu vivant » , que cette foi lui a été révélée, non par la chair et le sang, mais par le Père qui est dans les cieux. Voilà pourquoi Pierre est la pierre — jeu de mots qui vaut moins en grec qu'en araméen, où il porte sur le seul mot Céphas — et sur cette pierre Jésus pourra bâtir. On pense alors à la parabole
Mat., Vn. ** C'est pourquoi, quiconque entend ces paroles que je dis, et les met en pratique, sera semblable à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc. " Et la pluie tomba et les torrents vinrent et les vents soufflèrent et se jetèrent contre cette maison, et elle ne
1. S'il est vrai que le quatrième évangile soit plein d'échos des Synoptiques, comment ne pas penser à la parole du Sauveur rapportée par saint Jean: « Simon, fils de Jean..., pais mes agneaux..., pais mes brebis » (Jean, XXI, 15-17)? Cf. Bulletin de lut. eccl.f 1904, p. 49-50.
s'est point effondrée ; car elle était fondée sur le roc. " Et quiconque entend ces paroles que je dis, et ne les met pas en pratique, sera semblable à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable. " Et la pluie tomba et les torrents vinrent et les vents soufflèrent et se précipitèrent sur cette maison ; et elle s'est effondrée et son effondrement a été grand.
Jésus est comme cet homme prudent qui bâtit sa maison sur le roc. Mais cette maison est une assemblée, au sens qu'a le mot èxx).Yi(jCa dans l'Ancien Testament déjà : c'est l'assemblée de tous ceux que Jésus appelle à lui, car Jésus appelle, ses apôtres ont après lui mission d'appeler, et nombreux sont les appelés, x>.y)toC. L'appel continuel des hommes au royaume est la fonction de cette âxx).Yi<îia, contre laquelle les portes du Schéol, c'est-à-dire la Mort et Satan, déchaîneront en vain leurs efforts, la pluie, les torrents et les vents, impuissants à ébranler la maison qui a été fondée sur le roc.
Jésus lui-même
En quelques traits épars des récits évangéliques, les évangélistes ont noté le sentiment des foules qui entendirent renseignement de Jésus. Les gens de Nazareth, qui connaissaient l'humble milieu où enfant il avait grandi, s'étonnaient de ce qu'ils appelaient d'un mot très juif, sa « sagesse » . Ils savaient qui était Marie, sa mère, et qui le charpentier dont ils le disaient le fils. Es connaissaient ceux qu'ils appelaient ses frères, Jacques, Joseph, Simon et Jude. Ils lui connaissaient pareillement des sœurs ^ Ils s'étonnaient de le découvrir si différent. « Ils se scandahsaient en lui » (Mat., XIII, 54-57). Sa « sagesse » les étonnait, et ses miracles tout autant.
En ces deux étonnements se révèle l'impression que Jésus donne aux gens de Nazareth d'être un prophète. Et Jésus en personne confirme leur impression, quand il leur dit, en rappelant un trait de la vie de Jérémie : « Un prophète n'est méprisé que dans sa patrie, et chez ses parents, et dans sa maison » (Marc, VI, 4)
1. Voyez FouARD, La Vie de Notre-Seigneur Jésm-Chrisl (Paris 1880), t. I, p. 494.
Mais, au loin, en Galilée, la renommée, plus respectueuse que les gens de Nazareth, ne marchande pas à Jésus la qualité de prophète. A Gésarée de Philippe, lorsque Jésus demande à ses disciples pour qui les foules le prennent, les disciples aussitôt prononcent des noms de prophètes. « Ils lui dirent : les uns, Jean-Baptiste; d'autres, Élie; d'autres encore, Jérémie, ou quelqu'un des prophètes » (Mat., XVI, 14). Le tétrarque de Galilée a entendu parler de Jésus dans les mêmes termes.
Marc, VI. " Et le roi Hérode entendit parler [de Jésus], car son nom était devenu célèbre, et il disait : Jean- Baptiste est ressuscité des morts, et c'est pour cela que les puissances miraculeuses agissent en lui. " D'autres disaient : C'est Élie. Mais d'autres disaient : C'est un prophète, comme l'un des prophètes. " Mais Hérode, l'ayant entendu, disait : Ce Jean que moi j'ai fait décapiter, c'est lui qui est ressuscité.
Les foules simples, vives à percevoir, sont gauches à exprimer : elles ont le sentiment prof ond que Jésus n'enseigne pas comme les scribes et qu'une puissance à part est en lui (Marc, I, 22) : aussitôt elles pensent aux plus grands prophètes de l'histoire sainte. Elie est revenu des cieux, peutêtre, ou « l'un des anciens prophètes est ressuscité » (Luc, IX, 19), à moins que ce ne soit Jean-Baptiste. La foi en la résurrection des morts, et en leur retour
sur terre, est une foi vivante dans Tâme juive que n'a point touchée l'incrédulité sadducéenne. Le premier mouvement n'est pas d'acclamer en Jésus le Messie libérateur qui doit venir, mais le prophète, « l'un des anciens prophètes, » qui reviendrait.
L'illusion de retrouver en Jésus un prophète d'autrefois n'est qu'une forme de l'émotion que Jésus soulève. Le mot de prophète répond surtout à l'impression que donnent au peuple ses miracles. A Naïm, Jésus ressuscite le fils d'une veuve, sur quoi l'évangéliste écrit :
Luc, Vn. " Tous furent saisis de crainte et ils glorifièrent Dieu, disant : Un grand prophète a paru parmi nous, et Dieu a visité son peuple. *' Et ce bruit se répandit dans toute la Judée et dans tout le pays d'alentour.
Saint Luc semble se pleiire à relever ce qualificatif de prophète. Jésus étant invité chez un pharisien, une pécheresse vient arroser de parfum les pieds du Sauveur. Le pharisien s'en scandalise : a Si cet homme était prophète, il saurait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche » (Luc, VII, 39). Le pharisien avait donc tenu Jésus pour un prophète. Chez saint Luc encore, les disciples d'Emmatis parlent de Jésus de Nazareth comme d'un « prophète puissant en œuvres et en paroles
devant Dieu et devant tout le peuple j> (Luc, XXIY, 19). Mais Luc n'est pas le seul à avoir noté cette impression des foules et des scribes : Mathieu racontant l'entrée triomphale de Jésus à, Jérusalem ajoute ce trait qui lui est particulier :
Mat., XXI. " Et lorsqu'il entra daas Jérusalem, toute la ville fut ébranlée, et l'on disait : Qui est celui-ci? " La foule répondait : C'est Jésus, le prophète, de Nazareth en Gahlée.
Le peuple traduit son admiration et son émotion par un qualificatif, que la tradition chrétienne n adoptera pas, qui n'en est que plus authentique puisque Ton ne peut soupçonner cette tradition de l'avoir créé elle-même, et qui exprime confusément déjà un aspect, l'aspect surnaturel, de la personne de Jésus.
Nous avons vu Jésus ne pas répudier ce titre de prophète. Ne seraitr-ce pas à ce même titre qu'il conviendrait de rattacher celui qu'il se donne de Fils de l'homme?
On a eu grand raison de dire que la question que soulève ce titre « fils de l'homme » étedt la plus complexe et la plus débattue de la théologie du Nouveau Testament. C'est une énigme pour la critique, qui va jusqu'à se demander si vraiment Jésus
s'est donné ce titre, ou si ce titre ne lui aurait pas été attribué par une tradition tardive, et, par exemple, par les Gnostiques du ii" siècle ! En fait, l'Église chrétienne a refusé de se servir de cette expression : sa foi au Sauveur, à sa filiation divine incommunicable, à sa préexistence éternelle dans le sein du Père, ne pouvait s'accommoder de ce titre. Saint Paul ne l'emploie jamais. On ne le relève dans aucune épître du Nouveau Testament. Les Évangiles ne le citent que dans les propres paroles de Jésus. La destinée de ce vocable est pareille à celle du vocable « prophète » , à cette différence près que Jésus en use pour se désigner lui-même.
Quand on cherche l'origine de cette expression « fils de rhomme », dans l'Ancien Testament, on trouve que c'est une façon poétique de dire « l'homme ». Ainsi Isaïe écrit (LI, 12) :
Qui es-tu pour avoir peur
d'hommes qui vont mourir,
de fils d'hommes qui passeront comme l'herbe !
Jérémie de même (XLIX, 18) :
Ce sera comme la catastrophe de Sodome, de Gomorrhe, et des villes voisines, dit Jahvé; personne n'y habitera, aucun fils de l'homme n'y séjournera.
Et le psalmiste (VIII, 5) :
Qu'est-ce que rhomme pour que tu te souviennes de lui, et le fils de l'homme pour que tu en prennes soin ?
De ces exemples, qu'il serait facile de multiplier, on peut conclure que dans la langue poétique de l'Ancien Testament, « fils de l'homme » est synonyme d'homme. Mais chez Ezéchiel et chez Daniel, l'emploi de l'expression « fils de l'homme » se particularise. Il est bien remarquable, en effet, que Jahvé s'adressant à Ezéchiel, ne l'appelle jamais autrement que a fils de l'homme ». On ^ relevé cette appellation quelque quatre-vingts fois dans Ezéchiel.
Elle se rencontre aussi chez Daniel : « Tandis que moi, Daniel, j'avais cette vision et que je cherchais à la comprendre, je vis devant moi comme une figure d'homme. Et j'entendis une voix d'homme du milieu de TOulaï. Elle cria et dit : Gabriel, explique-lui la vision. Il me dit : Comprends, fils de l'homme... » (Dan., VIIL 15-17). On a pensé que « fils de l'homme » était, ainsi, devenu synonyme de « prophète » , mais c'est trop dire, et on ne pourrait pas citer d'exemple d'un pareil emploi. On a dit plus justement que « fils de l'homme » était un terme, en quelque sorte, consacré, par lequel Dieu, ou un ange, interpellait le prophète auquel il adressait la parole, et par lequel aussi était exprimée la distance qui séparait le prophète de son interlocuteur divin ou angélique. Ce vocatif implique la dignité et l'humilité
du prophète en face de Dieu. Le « fils de l'homme » n'est pas, dans ce sens, l'homme idéal, comme le voulait Schleiermacher, mais l'homme devant Dieu, l'homme dans l'attitude du serviteur que Dieu a choisi pour lui adresser la parole : il est choisi, mais il n'est qu'un serviteur.
Jésus a, croyons-nous avec M. Weizsâcker, fait de ce vocatif ainsi entendu, un nominatif, par où il marque surtout sa qualité de serviteur, dans ce qu'elle a d'humble et de soumis. « Le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir » (Marc, X, 45). a Les renards ont leurs tanières, les oiseaux du ciel leurs nids, mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête » (Mat., VIII, 20). « Celui qui sème le bon grain, c'est le Fils de l'homme » (Mat., XIII, 37). « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc, XIX, 10). Le terme Fils de l'homme est employé par Jésus particulièrement dans l'annonce qu'il fait de ses souffrances, de sa mort. Quand, à Césarée de Philippe, Jésus demande à ses disciples ce que disent les foules du Fils de l'homme, et que Pierre rappelle « l'oint, le fils de Dieu », Jésus sévère intime à ses disciples de « ne dire cela de lui à personne ».
Marc, VIII. " Et il commence à leur enseigner qu'il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup et qu'il soit rejeté par les anciens, par les grands-prêtres et par
les scribes, et qu'il soit mis à mort, et qu'il ressuscite après trois jours. " Et c'est ouvertement qu'il leur disait
ces choses.
Marc, IX. *° Et étant partis de là, ils traversèrent la Galilée. Et il ne voulait pas qu'on le sût. ^ Car il enseignait ses disciples, et il leur disait : Le Fils de l'homme sera livré entre les mains des honmies ; et ils le feront mourir; et, mort, trois jours après il ressuscitera. " Mais ils ne comprenaient pas cette parole, et ils craignaient de l'interroger.
Marc, X. " Et ils étaient en chemin, montant vers Jérusalem, et Jésus allait devant eux, et les disciples étaient troublés, et ceux qui le suivaient avaient peur. Et, prenant de nouveau les douze auprès de lui, il commença à leur dire ce qui devait lui arriver : '' Voici, nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux grands-prêtres et aux scribes. Et ils le condamneront h mort, et ils le livreront aux païens, et ils l'outrageront et cracheront sur lui, '' et ils le flagelleront et le feront mourir ; et, après trois jours, il ressuscitera.
L'expression Fils de l'homme est liée, non plus seulement à la pauvreté, à l'humilité, au labeur de Jésus, mais h sa passion. Elle évoque ainsi l'idée du serviteur de Jahvé décrit par Isaïe, « rhomme de douleurs et connaissant la souffrance » (Is., LUI, 1-12). Et de fait il est probable que le sens enfermé par Jésus dans l'expression Fils de l'homme est solidaire de l'idée du servi-
leur de Jahvé dont la mort est la rançon du peuple. Ce sens exclut sûrement toute idée de gloire messianique et de royauté triomphante.
Marc, X. " Et Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s'approchent de lui, et lui disent : Maitre, nous voudrions que tu fisses pour nous ce que nous te demanderons. " Il leur dit : Que voulez- vous que je fasse pour vous? " Et ils lui dirent : Donne-nous que nous soyons assis l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, quand tu seras dans ta gloire. " Jésus leur répondit : Vous ne savez ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je bois, ou être baptisés du baptême dont je suis baptisé? ^° Et ils lui dirent : Nous le pouvons. Et Jésus leur répondit : La coupe que je bois vous la boirez, et du baptême dont je suis baptisé vous serez baptisés ; " mais quant à s'asseoir à ma droite ou à ma gauche, ce n'est pas à moi à vous le donner; c'est pour ceux à qui il a été préparé. *' Et les dix, ayant entendu cela, commencèrent à s'indigner contre Jacques et Jean. " Et Jésus les ayant appelés, leur dit : Vous savez que ceux qu'on regarde comme les chefs des nations les tyrannisent, et que leurs grands les oppriment. *' Mais il n'en est pas ainsi parmi vous. Mais quiconque veut être le plus grand parmi vous sera votre serviteur; ** et quiconque veut être le premier parmi vous sera l'esclave de tous. " Car le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et pour donner sa vie en rançon pour un grand nombre.
Le messianisme juif que l'on a voulu, sur la foi suiiout des apocalypses apocryphes comme le Livre
d*Enoch, enfermer dans le vocable « fils de l'homme », s'évanouit*. Une antinomie s'affirme entre l'idée populaire ou littéraire du Messie et l'idée qu'en donne Jésus quand il parle du Fils de l'homme, antinomie admirablement saisie par le quatrième évangile. « La foule dit à Jésus : Nous avons appris par la loi que le Christ demeure éternellement : comment donc dis tu : Il faut que le Fils de l'homme soit élevé? Qui est ce Fils de l'homme» (Jean, Xn, 34)?
L'âme juive contemporaine et témoin de la prédication du Sauveur, était trop ardemment nationaliste pour ne pas mettre dans ses émotions les plus religieuses une part de ses rêves de restauration et de revanche politique. Les disciples d'Emmaûs se sont attachés au prophète de Nazareth parce qu'ils espéraient que « ce serait lui qui
1. Pour l'interprétation que nous venons de donner du titre fils de l'homme •, nous ne tenons pas compte de son emploi dans le Livre d'Enoch. Dans les portions les plus anciennes du livre, « fils de l'homme » est synonyme d'homme, d'accord avec le langage poétique de l'Ancien Testament. Dans les portions où « fiîs de l'homme » est messianique, on a vraisemblablement affaire à des interpolations chrétiennes. Nous ne pouvons que renvoyer pour la discussion de ce problème à N. Scfimidt, art. • Son of man » de VEncyclopaedia biblica, t. IV (1904).
jNous nous séparons aussi du R. P. Rose, Études sur les Évangiles, p. 169-182, qui, après Holtzmann et Dalman entre autres, cherche l'origine du titre « fils de l'homme » dans Daniel (Vil, 13). Jésus aurait pris ce titre pour caractériser son œuvre de fondateur du royaume de Dieu, en se reportante la vision de Daniel
délivrerait Israël » (Luc, XXIV, 21). La foule qui acclame Jésus à son entrée dans la ville sainte, acclame en lui le rêve du « règne de notre père David qui arrive » (Marc, XI, 10). Ce cri populaire est plein de l'illusion que Jésus pourrait être le nouveau David, l'envoyé providentiel, le prince victorieux, qui chassera l'oppresseur et qui restaurera la royauté voulue de Dieu. Jésus traverse ainsi comme une atmosphère chargée d'idées fixes. Mais nous avons vu aussi comment Jésus s'en dégage, et comment sa maxime : « Rends à César ce qui est à César », est la répudiation du rêve politique qu'autour de lui on voudrait attacher à sa personne. Jésus déchue de même l'apparence de droit à la royauté de David que lui vaudrait le titre de fils de David qui lui est donné. Jésus, écrira saint Paul, est « né de la postérité de David selon la chair » {Rom., I, 3), et nul mieux que saint Paul ne savait la qualité d'une pareille nedssance. Jamais cependant Jésus n'a fait état de ce titre ; jamais il ne lui est donné par ses disciples, ni reconnu ou contesté
où le fondateur du royaume des saints est nommé fils de l'homme. En rigueur, le passage de Daniel favorise plutôt l'idée du Messie inaugurant le royaume eschatologique, et nous retombons ainsi dans le messianisme le plus juif. Mais la difficulté radicale, elle a été faite par M. Driver entre autres, consiste en ceci que l'être qui est « comme un fils d'homme • (Daniel, VII, 13), est un être purement symbolique, mais symbolique de gloire et de victoire, et qu'il n'est pas possible d'identifier avec le serviteur souffrant et crucifié que Jésus désigne sous le titre de « fils de l'homme ».
par ses ennemis. C'est une acclamation populaire qui le salue au passage. Les deux aveugles de Jéricho crient à Jésus : « Seigneur, fils de David, aie pitié de nous » (Mat., XX, 30). La Ghananéenne crie de même : « Aie pitié de moi. Seigneur, fils de David » (Mat., XV, 22). Jésus ayant guéri un possédé aveugle et muet, tout le peuple s'écrie : « N'est-ce point là le fils de David » (Mat. , XII, 23)? Et assurément, le Messie attendu par les scribes est un fils de David; mais, à tant de siècles de distance, la filiation davidique est une qualité qu'il a en commun avec trop de Juifs, pour que cette filiation seule distingue le Messie de sa race. Aussi bien, à supposer que Jésus ait revendiqué le titre de « fils de David », il est sûr qu'il a revendiqué du même coup une qualité plus haute, et, pour tout dire, incommunicable.
Marc, XII. "Et Jésus enseignant dans le temple disait : Gomment les scribes disent-ils que le Ghrist est le fils de David? " David lui-même a dit, par l'Esprit-Saint ; Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu^à ce que je 'place tes ennemis sous tes pieds. " David, lui-même, l'appelle Seigneur; comment donc est-il son lils ?
Jésus accepte l'attribution traditionnelle du psaume CX à David : il accepte que Jahvé dise au Seigneur de David : « Assieds-toi à ma droite. »
Nul doute que ce Seigneur soit le Messie victorieux attendu des Juifs, le roi-prêtre pour toujours à la manière de Melchisédech^ Gomment donc estil si supérieur à David que David l'appelle son Seigneur, et que cependant il soit fils de David, comme le veulent les scribes ? La leçon que Jésus tire de cette difficulté, à l'adresse des scribes, c'est que a le roi-prêtre pour toujours » est et n'est pas fils de David, et qu'une filiation stricte est unlittéralisme dont les scribes sont, les premiers, victimes. L'oint promis par Dieu et que Dieu fera asseoir à sa droite, est le même dont Jésus dira : « Il y a ici plus que Jonas, plus que Salomon » (Mat. , XII, 41- 42). Et il pourrait dire : Il y a ici plus que David. Le mot « christ » a été pris par la tradition chrétienne primitive, et déjà par saint Paul, comme un nom propre et le synonyme de Jésus. Au contraire, dans le langage des Juifs contemporains de Jésus, le mot «f christ » qualifie tantôt le Messie qui doit libérer Israël, tantôt tout homme que Dieu a choisi, que Dieu a oint, pour une mission déterminée. C'est dans ce dernier sens, qui n'est pas strictement messianique, que saint Pierre dit au centurion Corneille : « Tu sais ce qui s'est passé dans toute la Judée, en commençant par la Galilée, après le baptême que Jésus a prêché : comment