Cf. Revue biblique, 1905, p
Luc, XL " Gomme la foule s'augmentait, il se mit à dire : Cette génération est une génération mauvaise ; elle demande un signe ; il ne lui sera donné d'autre signe que celui de Jonas. '** Gstr, de même que Jonas fut un signe pour les Ninivites, de même le Fils de l'homme en sera un pour cette génération. " La reine du Midi se lèvera, au jour du jugement, avec les hommes de cette génération et les condamnera, parce qu'elle vint des extrémités de la terre pour entendre la sagesse de Salomon ; et voici, il y a ici plus que Salomon. " Les hommes de Ninive se lèveront, au jour du jugement, avec cette génération et la condamneront, parce qu'ils se repentirent à la prédication de Jonas ; et voici, il y a ici plus que Jonas.
Dans saint Mathieu (XII, 40), Jésus fait allusion à sa résurrection comme au signe qu'il promet : le Fils de l'homme sera dans le sein de la terre trois jours et trois nuits, comme Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson. Dans saint Luc, cette allusion à la résurrection ne se trouve pas. Le signe donné par Jésus à la génération qui l'écoute, c'est sa personne même et la prédication de l'Évangile. Jonas s'est présenté devant les Ninivites, qui n'étaient point des enfants d'Israël, pourtant, et les Ninivites ont fait pénitence à la prédication de Jonas. Semblablement, la sagesse de Salomon a conquis la reine du Midi, qui n'était pas davantage du sang d'Israël. Or il y a ici plus que
Jonas, plus que Salomon, et on le verra bien au « jour du jugement ».
Quel est-il donc ce serviteur, cet oint, à la fois si humble et si grand ?
L*Eglise chrétienne, pour nommer Jésus, n'a retenu ni le vocable de prophète, ni celui de fils de David, ni celui de Fils de l'homme, ni celui d'oint entendu comme un qualificatif, mais elle a donné à Jésus le nom de « Fils de Dieu » et de « Fils ».
L'expression est courante dans les épîtres de saint Jean, dans les épîtres de saint Paul, dans l'épitre aux Hébreux. Saint Paul écrit, par exemple : « 11 est fidèle, le Dieu qui nous a appelés à la communion de son Fils Jésus-Christ, Notre-Seigneur » (/ Cor., I, 9). Et encore : « Le Fils de Dieu, Jésus- Christ, que nous avons prêché au milieu de vous, Silvain, Timothée et moi, n'a pas été oui et non » (Il Cor., I, 19). a Lorsque est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme, né sous la loi, pour affranchir ceux qui sont sous la loi, afin de vous conférer l'adoption » (Ga/., rV, 4-5). « Ce qui était impossible à la loi, Dieu l'a fait, en envoyant son propre Fils dans une chair semblable à celle du péché » (Rom.y VÏI1,3). « Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré à la mort » (VIII, 32). « Nous avons été récon-
ciliés à Dieu par la mort de son Fils » (V, 10). Saint Paul se déclare investi par Jésus de la mission d'annoncer « l'Evangile de Dieu, que Dieu avait promis auparavant par ses prophètes dans les saintes Écritures, touchant son Fils, né de la postérité de David selon la chair, et déclaré Fils de Dieu miraculeusement, selon l'Esprit de sainteté, par une résurrection d'entre les morts, Jésus-Christ Notre-Seigneur » (I, 1-4). Ainsi pourl'ÉgHse chrétienne, Jésus est le propre Fils de Dieu, non par adoption, mais par nature. Saint Paul encore, devançant de quelque trente ans le quatrième Évangile, affirme, comme un article de la foi chrétienne, la préexistence du Fils dans le sein du Père. Il écrit aux PhiHppiens, vers l'an 61 ou 63 : « Ayez en vous les mêmes sentiments dont était animé le Christ Jésus. Bien qu'il fût dans la condition de Dieu, il n'a pas retenu avidement son égalité avec Dieu ; mais il s'est anéanti lui-même, en prenant la condition d'esclave, en se rendant semblable aux hommes, et reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui. Il s'est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et dans les enfers » {Phili. II, 5-10). Le dogme de la divinité de Jésus, la chris-
tologie, apparaît, dans de telles déclarations, formé, explicite : vingt- cinq ou trente années après que Jésus a disparu de ce monde, sa personnalité est conçue par la foi chrétienne comme celle du Fils, du propre Fils de Dieu, qui, pour notre salut, s'est fait homme, s'est fait serviteur, est mort par devoir, est mort sur la croix, et que, par la résurrection. Dieu a manifesté aux hommes dans toute sa gloire de Fils.
Cette foi de la première génération chrétienne est un fait historique assuré. Elle est, en elle-même, un témoignage de la tradition primitive sur la personnalité de Jésus ; car cette foi n'est pas une foi spontanée et créant elle-même son objet. Il faut que l'impression directe et immédiate donnée par Jésus de sa personnalité ait produit elle-même cette conception transcendante, unique. C'est la foi prêchée par ceux qui ont bu et mangé avec Jésus. De tous les apôtres est vraie la parole de saint Jean : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché du Verbe de vie..., nous vous l'annonçons (I Jean, I, 1-3).
L'intérêt historique est grand à rechercher dans quelles conditions cette foi a sa source dems l'enseignement même de Jésus, tel qu'il nous est présenté par les Synoptiques.
Reconnaissons tout d'abord que la doctrine de la paternité de Dieu implique que ceux qui la reçoivent sont les fils de Dieu, car qui dit Père, dit enfants (Mat., V, 45; Luc, XVU, 25). Quiconque croit à l'Évangile et le vit, peut être appelé fils de Dieu. Ne nous étonnons pas que Jésus dise : « Heureux les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mat., V, 9 : ulol OeoO). Notons cependant que cette appellation leur est promise, non dès ce monde, mais en l'autre. Jésus qualifie de ce vocable les « bénis du Père », ceux qui sont entrés dans l'éternelle joie du « siècle à venir », et qui, là, « sont comme les anges, et sont fils de Dieu, étant fils de la résurrection » (Luc, XX, 36 : utol ôsoO). Cette acception de fils de Dieu était suggérée par l'Ancien Testament, où elle est fréquente, et oii elle désigne quiconque est l'objet de la faveur ou de la complaisance de Dieu. Voici donc une acception du vocable fils de Dieu, qui est bien différente de celle que l'Église chrétienne a retenue : entre les deux acceptions, il y a toute la différence qui sépare la filiation proprement dite et la filiation morale ou d'adoption.
Or dans les Synoptiques, quand le titre de fils de Dieu est donné à Jésus par les possédés qu'il guérit, signifie-t-il la filiation stricte, ou n'est-il qu'un titre d'honneur et une reconnaissance de la puissance surnaturelle qui est en Jésus ?
Marc, El. ' Et il dit à ses disciples de tenir prête une petite barque, à cause delà foule, afin qu'elle ne l'accablât point. " Car il en guérissait beaucoup, de sorte que tous ceux qui avaient des maladies se jetaient sur lui pour le toucher. " Et les esprits impurs, quand ils le voyaient, tombaient devant lui et s'écriaient : " Tu es le Fils de Dieu. Et il les menaçait beaucoup, pour qu'ils ne le fissent pas connaître.
Même exclamation chez le possédé de Gérasa :
Marc, V. " Et ayant vu Jésus de loin, il accourut et se prosterna devant lui ', et, criant d'une voix forte, il dit : Qu'y a-t-il entre moi et toi, Jésus, Fils du Dieu Très- Haut 1 Je t'adjure par Dieu, ne me tourmente pas. ' Car Jésus lui disait : Que l'esprit impur sorte de cet homme.
Nous inclinerions à penser que les démoniaques font appel à la puissance surnaturelle de Jésus, à cette puissance qui est de Dieu, et dont l'usage qu'en ioii le Sauveur atteste que la complaisance de Dieu est en lui. Mais, à tout prendre, ce témoignage, et aussi bien celui du centurion, au Calvaire (Mat., XXVII, 54), sont des témoignages extérieurs à l'enseignement même de Jésus, que nous cherchons seul. Venons donc aux affirmations de Jésus sur lui-même.
Parlant du jour du jugement, Jésus disait :
Marc, XlII. " Pour ce qui est du jour et de l'heure,
personne ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, sauf le Père.
Dans le texte parallèle (Mat., XXIV, 36), saint Mathieu a omis « le Fils » , peut-être par scrupule de limiter la science du Fils. Le texte de saint Marc n'en est que plus remarquable. Aux théologiens il appartiendra d'expliquer comment la science du Père a ses secrets pour le Fils. Ici nous n'avons qu'à relever la place que le Fils s'attribue, au-dessus des « anges dans le ciel ». Saint Paul nous disedt que tout genou fléchit au ciel devant le Fils entré dans sa gloire, et que son nom est au-dessus de tout nom : voici Jésus en personne qui revendique pour le Fils une primauté pareille.
Parlant de lui-même, Jésus s'exprime ainsi, en une invocation à son Père, comme le quatrième Évangile nous ea a conservé de si admirables modèles :
Mat., XI. " En ce temps-là, Jésus prit la parole, et dit : Je te loue. Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. '* Oui, Père, je te loue de ce que tu l'as voulu ainsi. *' Toutes choses m'ont été données par mon Père, et personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père ; personne non plus ne connaît le Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler.
Le même développement se retrouve chez saint Luc:
Luc, X. " En. cette heure même, rEsprit-Saint le fit tressaillir de joie, et il dit : Je te loue. Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. Oui, Père, [je te loue] de ce que tel a été ton bon plaisir. " Toutes choses m'ont été données par mon Père, et personne ne connaît qui est le Fils, si ce n'est le Père, ni qui est le Père, si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. " Et, se tournant vers les disciples, il leur dit en particuher : Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez! '* Car je vous dis que beaucoup de prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu ; et entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu *.
ParsEiintLuc (X, 17-20) on sait où situer cette action de grâce du Sauveur, c'est auretour des soixantedouze disciples de leur mission. Les disciples racontent avec allégresse que les démons se sont soumis au nom de Jésus. Et Jésus leur dit : « Je voyais Satan tomber du ciel comme la foudre... Gepen-
1. On trouvera une justification de Tauthenticité de ces paroles de Jésus, dans les Éludes, janvier 1903, p. 163-170, par le P. DE Grandmaison ; dans J. Aruitage Robinson, The Sludy of Ihe Gospels (London 1902), p. 103-117; dans Holtzmann, N. T. Théologie (Frdburg 1897), t. I, p. 272-278.
dant, ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux. » Le mystère des noms inscrits dans les cieux, l'Évangile prêché et accepté, faisant d'une génération méchante, des « enfants du royaume », des héritiers du royaume, des fils du Père qui est dans les cieux, voilà ce que Dieu a donné par Jésus aux pauvres, aux « enfants j>, tandis que les sages et les intelligents, les scribes et les pharisiens, auront eu des oreilles pour ne pas entendre !
Jésus insiste, de peur, peut-être, de paraître s'attribuer en propre ce qui est de Dieu. Ce que Jésus donne, il le tient du Père : <f Toutes choses m'ont été données par mon Père. » Ces choses ne sont point le gouvernement du ciel et de la terre, mais le message que Jésus apporte : le mot « données » (TcapeSdÔY)) semble devoir s'entendre ici de la vérité, et dcms le sens oii, en saint Jean, Jésus dira de l'Esprit : « Il vous guidera dans toute la vérité, il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce au'il aura entendu » (Jean, XVI, 13).
Jésus est donc venu annoncer aux hommes le Père , et, assertion plus hardie qu'aucune autre, assertion comme aucun prophète n'en a émis qui en approche, Jésus déclare que « personne ne connaît qui est le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler ». Le cœur de l'homme, qui,
dans ses plus hautes intuitions, reste chair et sang, n'est pas capable de voir qui est le Père, cette révélation est propre au Fils. Et cette révélation n'est pas un don gratuit que le Père ferait au Fils, mais qu'il aurait pu faire à un prophète comme Jonas : non, le Fils est par rapport au Père un être unique et que le Père seul connaît : « Personne ne connaît qui est le Fils, si ce n'est le Père. » Le Fils est par nature un mystère aussi impénétrable à l'homme que Dieu.
On a dit que cette déclaration du Sauveur, en saint Mathieu et saint Luc, rejoignait les affirmations du quatrième Évangile (Jean, X, 15; XVII, 2-7, 10, 26), et tout autant les expressions de saint Paul(/ Cor., I, 19-ni, 1). Assurément. Dire que pareille déclaration du Sauveur est le produit de la tradition, c'est émettre un soupçon, chose toujours aisée, mais ce n'est pas établir un fait. Combien il est plus historique de penser que la foi de la tradition a ses sources dans les paroles de Jésus, et que des paroles comme celles-ci nous révèlent une de ces sources? Dans la transfiguration, Jésus ne s'entretenait qu'avec Elie et Moïse ; ici il s'entretient avec Dieu même, en une sorte de dialogue auquel ni ÉUe, ni Moïse, n'ont eu part. Jésus, a-t-on dit, est là dans l'atmosphère religieuse à une hauteur, à une pureté, où aucun souffle humain n'a atteint. Et c'est vraiment là que la filiation divine qui ap-
partîent à Jésus s'affirme incommunicable et transcendante.
Cette vue profonde trouve sa confirmation dans l'exactitude avec laquelle Jésus distingue la filiation qui appartient à ses disciples, et celle qui lui appartient en propre. Soyez parfaits, leur dit-il, comme «votre Père céleste» est parfait (Mat., V, 48). Si vous ne pardonnez pas, « votre Père qui est dans les cieux » ne vous pardonnera pas davantage (Marc, XI, 26). Ne faites pas le bien pour être vus des hommes, sinon vous n'aurez pas de récompense auprès de « votre Père qui est dans les cieux » (Mat., VI, 1). Ferme ta porte, et prie « ton Père qui est présent dans le secret » (Mat., VI, 6). Quand les disciples prieront, ils diront : « Notre Père, qui es dans les cieux » (Mat., VI, 9), ou simplement ; « Père » (Luc, XI, 2). Mais Jésus, s'il adresse à Dieu une invocation semblable, quand il l'appelle simplement « Père » (Mat., XI, 26; Luc, XXIII, 46), ne dit jamais « Notre Père », mais «Mon Père» (Mat., VII, 21; X, 33; XI, 27; XVIII, 35). Quelle meilleure confirmation pourraiton avoir de la parole des Juifs rapportée par saint Jean (V, 18)? « Les Juifs cherchaient avec ardeur à le faire mourir, parce que, non content de violer le sabbat, il disait encore que Dieu était son Père, se faisant égal à Dieu. »
L'expression a égal à Dieu » (laoq -rw eeÇ) est mé-
taphysique, et on n'en rencontre pas de semblable dans les paroles de Jésus. On a noté bien des fois que le Sauveur s'applique à décliner les attributs qu'il veut qu'on réserve à Dieu. Nous l'avons vu réserver à Dieu une science de l'avenir et de ses propres décrets, dont le Fils semble exclu. Le Père décrète et le Fils obéit comme un serviteur. La volonté du Père se fait dans le ciel sans rencontrer de révolte, et Jésus est du ciel assez pour dire : « Que ta volonté soit faite, non la mienne » (Luc, XXII, 42). Dieu est Père pour être obéi, et premièrement par le Fils. « Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère » (Marc, III, 35). Dieu seul mérite d'être appelé bon. Pourquoi, dit Jésus au chef qui l'appelle « bon maître », pourquoi m'appelles tu bon? « Il n'y a de bon que Dieu seul » (Luc, XVIII, 19). Mais cette majesté du Père, du Père de famille des paraboles, réserve au fils une sorte de primogéniture. Jésus, dans les Synoptiques, ne s'est pas appelé « fils unique », « Monogène », mais il n'est pas moins le Fils par excellence, le Fils sans frère du Père sans égal.
JMat., XXI. " Écoutez une autre parabole. Il y avait un homme, maître de maison, qui planta une vigne et l'entoura d'une haie, et y creusa un pressoir, et bâtit une tour ; et il l'afferma à des vignerons et quitta le pays. '* Lorsque le temps de la récolte fut venu, il en-
voya ses serviteurs aux vignerons, pour recevoir le produit de sa vigne. " Mais les vignerons, s'étant saisis de ses serviteurs, battirent l'un, tuèrent l'autre, et lapidèrent un autre. " Il envoya encore d'autres serviteurs, plus nombreux que les premiers ; et ils leur firent de même. " Enfin, il leur envoya son fils, en disant : Ils respecteront mon fils. '^ Mais, quand les vignerons virent le fils, ils dirent entre eux : Voici l'héritier; venez, tuons-le, et emparons-nous de son héritage.* " Et, l'ayant pris, ils le jetèrent hors de la vigne, et le tuèrent. *° Maintenant, lorsque le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ses vignerons ?
*' Ils lui répondirent : Il fera périr misérablement ces misérables, et il affermera la vigne à d'autres vignerons, qui lui en donneront le produit au temps de la récolte.
Une certaine critique a frappé d'exclusive cette parabole, sous prétexte qu'elle prêterait à Jésus une allégorie où se dessine une prophétie de la mort de Jésus, de la réprobation des Juifs, de la vocation des Gentils, et de la ruinC' de Jérusalem. Mais ces traits ne sont pas ceux que pour l'heure nous en voulons retenir. Ce qui est profondément dans le sens des déclarations antérieures du Sauveur sur lui-même, c'est que le maître de maison, le Dieu d'Israël, a une vigne qui est son peuple, et un fils, un fils premier né. La parabole du festin contient un trait semblable : « Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils» (Mat., XXII, 2).
On comprend mieux ainsi la voix qui se fait entendre au moment du baptême de Jésus. Elle se fait entendre, mais de qui sinon de Jésus seul, comme c'est aux yeux de Jésus seul que les cieux s'ouvrent? Nous avons là moins une scène dont le peuple ait été témoin, qu'un enseignement de Jésus, et analogue à celui qu'il donnait quand il disait : « Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair. » Saint Luc écrit : « Comme il priait, le ciel s'ouvrit » (III, 21). Saint Marc note mieux encore la nuance que nous signalons.
Marc, I. " Et aussitôt, comme il remontait de l'eau, il vit les cieux s'ouvrir, et l'Esprit, comme une colombe, descendre sur lui. " Et une voix des cieux : Tu es mon fils, le bien-aimé ; en toi je me complais.
Nous sommes ici, non point dans la légende en travail de sublimation, mais au cœur de la conscience de Jésus, qui est la conscience de sa filiation divine, incommunicable'.
Le peuple acclamait en Jésus de Nazareth un prophète, Jésus se donnait pour le « Fils de
i. Le P. Lagrange a dit très bien : « Les trois Synoptiques, avec des points de vue diflerents, sont d'accord pour montrer combien en Jésus la qualité de Fils de Dieu déborde l'idée messianique, au point que cette filiation ne peut être entendue qu'au sens naturel. Leur opinion est incontestablement la foi
l'homme *, et nous avons vu comment ce titre, apparenté à celui de prophète, s'adaptait à la conception du royaume prêché par Jésus. Le titre de « Fils de Dieu » révèle la conscience que Jésus a et professe avoir de sa divine filiation. Ces constatations faites, nous sommes mieux préparés à aborder la question de savoir dans quel sens Jésus a professé être « Messie » .
Cette question est entre une certaine critique et nous la question fondamentale et décisive ; ou, pour mieux dire, nous prenons ici position entre deux positions opposées de la critique, celle qui supprime dans l'enseignement de Jésus toute affirmation de messianisme, celle qui, au contraire, voudrait dans l'enseignement de Jésus tout ramener au messianisme et à un messianisme apocalyptique, aussi bien le message de Jésus sur le royaume, que la conscience de Jésus sur sa filiation.
Un premier point est assuré, à savoir que la qualité de Messie, au sens populaire et juif du mot, n'a été attribué à Jésus que dans les derniers temps de son ministère. On en a pour preuve la scène de Gésarée de Philippe. Jésus demande qui
de l'Eglise. Or ils ont eu des sources. Cette idée circule partout dans les Evangiles, quoique discrète, presque voilée. Il faut qu'elle soit extraite, pour ainsi dire, des paroles les plus simples et les plus authentiques de Jésus. » Bullelin de liu. eccl., 1904, p. 24-25.
le peuple dit qu'il est, et les apôtres répondent : « Les uns, Jean-Baptiste ; d'autres, Élie ; d'autres, l'un des prophètes » (Marc, VIII, 29). Donc, à l'issue de la prédication galiléenne, le peuple croit reconnaître en Jésus un prophète, rien qu'un prophète.
Au contraire, le jour des rameaux, qui ouvre la grande et dernière semaine, Jérusalem disait : « Quel est celui-ci ?» Et le peuple disait encore : « C'est Jésus, le prophète de Nazareth en Gahlée » (Mat., XXI, 11). Mais sur cette affirmation populaire se superpose, en quelque sorte, l'acclamation : « Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur » (Luc, XIX, 38), « Béni soit le règne de notre père David qui arrive » 'Marc, XI, 10). Et voilà le messianisme populaire enveloppant Jésus, et les pharisiens, effrayés, de dire à Jésus : a Maître, reprenez vos disciples » (Luc, XIX, 29).
Jésus, entré à Jérusalem, monte au temple, et à nouveau l'acclamation messianique retentit :
Luc, XIX. " Et étant entré dans le temple, il se mit à chasser ceux qui vendaient, " leur disant : // est écrit : Ma maison sera une maison de prière. Mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs.
" Et il enseignait tous les jours dans le temple. Les grands-prêtres, les scribes [et les principaux du peuple] cherchaient à le faire périr ; ** mais ils ne savaient comment faire, car tout le peuple à l'entendre était ravi.
Marc, XXI. '* Et des aveugles et des boiteux s'approchèrent de lui dans le temple, et il les guérit.
*' Mais les chefs des prêtres et les scribes, voyant les miracles qu'il faisait, et les enfants qui criaient dans le temple : Hosanna au Fils de David ! s'indignèrent.
Ils s'émeuvent plus encore qu'ils ne s'indignent. Jésus s'est attaché le peuple, qui, en cette grande semaine, inonde de ses foules la ville sainte : il se l'est attaché par ses discours qui le ramassent, et par ses miracles qui le persuadent que Dieu est avec le prophète, et qu'on est sans doute à la veille de quelque geste de Dieu. Gardiens jaloux du légalisme mosaïque, ils s'inquiètent de la présence de cet agitateur, qu'ils savent être leur adversaire, tout comme l'était Jean-Baptiste. Mais du moins Jean-Baptiste prêchait dans le désert, et non, comme celui-ci, hardiment dans le temple, en pleine semaine pascale. La pensée ne leur vient pas qu'il puisse être le Messie, mais leur haine leur suggère que Jésus est un faux prophète, et qu'il « séduit les foules », selon le mot caractéristique du quatrième Evangile (VII, 12). Pour un pouvoir doctrinaire, le faux prophète, le séducteur, est l'ennemi premier (Mat., XXIV, 5; Marc, XII, 22). Aussi le sanhédrin s'inquiète-t-il d'abord exclusivement de savoir si Jésus est ou n'est pas un faux prophète, nullement de savoir s'il est le Messie.
Mat., XXI. " Et quand il fut entré dans le temple, pendant qu'il enseignait, les chefs des prêtres et les anciens du peuple vinrent lui dire : Par quelle autorité fais-tu ces choses, et qui t'a donné cette autorité ? " Jésus leur répondit : Je vous poserai aussi une question ; et, si vous m'y répondez, je vous dirai par quelle autorité je fais ces choses. " Le baptême de Jean, d'où venait-il? du ciel, ou des hommes ? Mais ils raisonnèrent ainsi entre eux : Si nous répondons : Du ciel, il nous dira : Pourquoi donc n'avez-vous pas cru en lui? " Et si nous répondons : Des hommes, nous avons à craindre la foule, car tous tiennent Jean pour un prophète. *' Alors ils répondirent à Jésus : Nous ne savons. Et il leur dit à son tour : Moi non plus, je ne vous dirai pas par quelle autorité je fais ces choses.
De son côté, Jésus n*a pas un mot qui puisse laisser croire qu'il se donne pour le Messie de la foi nationaliste. Il affirme que la mission de Jean- Baptiste était du ciel, et comme les chefs des prêtres et les anciens du peuple, embarrassés, n*en veulent pas convenir, Jésus se refuse à ajouter que son autorité, à lui, est plus divine encore.
Jésus insiste et s'explique dans la parabole des vignerons, et dans la parabole des deux fils. Cette dernière met en parallèle le fils qui dit d'abord : Je ne veux pas, puis qui se repent, et va travailler à la vigne, — et le fils qui dit d'abord : J'y vais. Seigneur, et qui n'y va pas. Le second fils repré-
sente le pharisaïsme, qui dit et ne fait pas : l'autre fils est l'image des pécheurs qui se repentent. Et Jésus conclut :
Mat., XXI. " Lequel des deux a fait la volonté du père ? Ils répondent : le premier. Et Jésus leur dit : En vérité, je vous dis que les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu.
Ils vous précèdent : c'est donc que le royaume est déjà inauguré, et que ce royaume est le règne de la volonté du Père, et que la pénitence y introduit les pécheurs publics plus tôt que les faux justes du pharisaïsme. L'enseignement de Jésus, en cette suprême prédication, n'a pas changé do thèmes, ni transformé l'avènement du royaume religieux de Dieu en une révolution politique. A cette même prédication appartient la réponse de Jésus sur le tribut payé à César. Ici les hérodiens se sont mêlés aux pharisiens (Marc, XII, 13), et la question est un piège à la fois rabbinique et politique :
Luc, XX. " Et ils se mirent à l'observer ; ils envoyèrent des hommes artificieux qui feignaient d'être justes, pour lui tendre des pièges et saisir de lui quelque parole, afin de le livrer au magistrat et à l'autorité du gouverneur. '"Et ils lui firent cette question : Maître, nous savons que tu parles et enseignes droitement, et que tu ne regardes pas à l'apparence, mais que tu enseignes la Toie de Dieu selon la vérité. " Nous est-il permis, ou
non, de payer le tribut à César? ** Jésus, apercevant leur ruse, leur répondit : " Montrez-moi un denier. De qui porte-t-il l'effigie et Tinscription ? De César, répondirent-ils. " Alors il leur dit : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. " Ils ne purent rien reprendre dans ses paroles devant le peuple ; et, étonnés de sa réponse, ils se turent.
Jésus, nous l'avons dit et redit, répudie, s'il était besoin, par une réponse pareille, tout le rêve messianique nationaliste. Mais un autre fait se dégage de cette scène : les pharisiens cherchent un prétexte pour faire du faux prophète un séditieux. Ce prétexte leur manque donc encore ?
Cependant, il est vrai que dans le cercle fermé de ses disciples immédiats, Jésus a accepté le titre d'oint ou de Christ ; il est plus vrai encore que ce titre sera associé pour jamais à son nom dès la première génération chrétienne. A Gésarée de Philippe, quand ses disciples lui rapportent que le peuple le prend pour un prophète, Jésus leur demande : « Mais vous, qui dites-vous que je suis? » On sait la réponse de Pierre. En saint Luc, Pierre répond : « L'omt de Dieu » (Luc, IX, 20). En saint Mathieu : « Tu es l'oint, le fils de Dieu vivant » (Mat., XVI, 16). En saint Marc : « Tu es l'oint » (Marc, VIII, 29). Mais tandis que, en saint Mathieu, Jésus félicite Pierre de ce que le Père qui est dans les cieux le lui a révélé, — ce n'était donc point
Jésus qui l'avait enseigné à Pierre, ni h aucun autre des apôtres, — en saint Marc et en saint Luc, le Sauveur prescrit à tous ses apôtres de ne point lui donner le titre d'oint ou de Christ. Car aussitôt le Sauveur corrige ce que le titre peut éveiller d'idées de gloire et de grandeur humaine, en annonçant la mort qui l'attend.
Luc, IX. *• Et vous, leur demanda-t-il, qui dites- vous que je suis ? Pierre répondit : L'oint de Dieu. ^* Jésus leur recommanda sévèrement de né le dire à personne, " ajoutant : Il faut que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, par les grandsprêtres et par les scribes, qu'il soit mis à mort, et qu'il ressuscite le troisième jour.
Marc, VIII. "' Et c'est ouvertement qu'il leur disait ces choses. Et Pierre, l'ayant pris à part, se mit à le réprimander. " Mais Jésus, se retournant et regardant ses disciples, réprimanda Pierre, et dit : Arrière de moi, Satan ! car tu ne goûtes pas les choses de Dieu, mais celles qui sont des hommes.
Ainsi, les apôtres ne devront pas dire que leur maître est le Christ ; du moins ne devront-ils pas le dire un temps encore. Mais, en un sens qui n'est pas celui que les foules attachent à ce titre, Jésus est cependant le Christ, l'oint dont la mission est de souffrir beaucoup, le serviteur de Dieu qui donne sa vie pour le salut de tous, ce A Di*"'^ ne
plaise, Seigneur! Gela ne vous arrivera point », dit Pierre (Mat., XVI, 22), avec son impétueuse générosité, et aussi avec l'instruction inachevée encore qui est la sienne. Car Jésus a formé peu à peu ses apôtres, les a initiés progressivement au mystère de sa personne et de sa mission, et leur découvre par degrés la perspective du Fils de l'homme dont le devoir est de mourir « en rançon ». Les Synoptiques n'ont pas marqué avec l'ampleur que nous souhaiterions ce messianisme, que nous pourrions appeler paradoxal, puisqu'il heurte si vivement l'apôtre Pierre lui-même, à Gésarée de Philippe ; le quatrième Évangile, au contraire, en a ouvert toute la signification dans le discours apologétique de Jésus. « Les œuvres que le Père m'a donné d'accomplir, ces œuvres mêmes que je fais, rendent témoignage de moi, que c'est le Père qui m'a envoyé... Vous scrutez les Écritures, or ce sont elles qui rendent témoignage de moi... Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, parce qu'il a écrit de moi » (Jean, V, 36-47). En d'autres termes, le Messie paradoxal qu'est le Fils de l'homme, souffrant et mourant sous les coups d'Israël même, a été annoncé par les prophètes. L'avènement du royaume est la prédication de l'Évangile aux pauvres, et le Messie de cet avènement est le Fils de l'homme immolé sur une croix. Saint Paul pourra écrire : « Les Juifs attendent des signes » ,
des prodiges, « et nous, nous prêchons le Christ crucifié, scandale pour les Juifs » {I Cor., I, 22-23). Car sûrement ce Messie crucifié ne pouvait que scandaliser un Galiléen ou un Hiérosolymite, ur apôtre même : « Tous vous serez scandalisés, cai il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées » (Marc, XIV, 27).
Nous réduisons, on le voit, l'acceptation par Jésus du rôle messianique à la limite où il semble bien, en effet, que Jésus l'ait réduite dans sa prédication ; et nous la ramenons au sens très particulier qu'il lui a donné, en fonction de l'idée qu'il inculquait du royaume, en fonction de l'idée de serviteur qu'il attachait au titre de Fils de l'homme, en fonction de l'idée prophétique du serviteur de Jahvé et de sa mort rédemptrice. Ce messianisme paradoxal — on nous pardonnera de l'appeler ainsi — a du moins l'avantage de prendre sa place dans la prédication organique de Jésus et dans la conscience que le Sauveur a de sa personne et de sa mission. Un messianisme autre et plus juif serait incompréhensible dans cette prédication et dans cette conscience : et par là on comprend que des critiques, comme M. Wellhausen, comme M. Wrede, aient éliminé de l'enseignement de Jésus toute trace de revendication messianique.
A ces critiques cependant, il faut dire que Jésus n'aurait pas été condamné par le procurateur
romain comme « roi des Juifs », si vraiment il n'avait pas donné prise à l'accusation de prétendre être le Christ attendu. Pilate fait inscrire sur la croix du Sauveur : « Celui-ci est le roi des Juifs » (Luc, XXIII, 38). Les princes des prêtres et les scribes le bafouent au pied de la croix oti il meurt, en se disant les uns aux autres : « Que le Christ, le roi d'Israël, descende maintenant de la croix, afin que nous voyions et que nous croyions » (Marc, XV, 32). Le couronnement d'épines n'a pas d'autre signification, ni l'ironie des soldats romains fléchissant le genou en disant : « Salut, roi des Juifs » (Marc, XV, 17-19). Pilate offrant la grâce de Jésus disait aux Juifs : « Voulez-vous que je vous délivre le roi des Juifs x> (Marc, XV, 9)? Pour Pilate et pour les Romains, « Christ » veut dire « roi des Juifs ». Les sanhédrites qui ont mené Jésus chez Pilate ont exploité perfidement cette équivoque, dont Pilate n'est d'ailleurs point dupe.
Ltjc, XXin. * Et s'étant tous levés, ils le conduisirent devant Pilate.
' Ils se mirent à l'accuser, disant : Nous avons trouvé cet homme poussant notre nation à la révolte, empêchant de payer le tribut à César, et se disant lui-même Christ, roi.
• Pilate l'interrogea en ces termes : Es-tu le roi des Juifs? Jésus lui répondit : Tu le dis.
* Pilate dit aux chefs des prêtres et à la foule : Je ne
trouve rien de coupable en cet homme. ' Mais ils insistaient, disant : Il soulève le peuple, en enseignant par toute la Judée, ayant commencé par la Galilée, jusqu'ici. " Pilate ayant assemblé les princes des prêtres, les magistrats et le peuple, " leur dit : Vous m'avez amené cet homme comme poussant le peuple à la révolte. Et voici, je l'ai interrogé devant vous, et je ne l'ai trouvé coupable d'aucune des choses dont vous l'accusez ; " ni llérode non plus, car il nous l'a renvoyé, et voici, cet homme n'a rien tait qui soit digne de mort. " Donc, après l'avoir châtié, je le relâcherai.
L'enquête de Pilate établit péremptoirement que Jésus ne s'est pas donné comme Christ, au sens théocratique et national du terme. Mais enfin il s'est donné comme Christ devant le sanhédrin présidé par Caiphe :
Marc, XIV. " Les grands-prêtres et tout le sanhédrin cherchaient un témoignage contre Jésus, pour le faire mourir, et ils n'en trouvaient point ; *' car plusieurs rendaient de faux témoignages contre lui, mais les témoignages ne s'accordaient pas. " Quelques-uns se levant portèrent un faux témoignage contre lui, disant : " Nous l'avons entendu dire : Je détruirai ce temple fait de main d'homme, et, en trois jours, j'en bâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d'homme. "^ Et même en cela leur témoignage ne s'accordait pas. "' Et le grand-prêtre, s'étant levé au miUeu [de l'assemblée], interrogea Jésus disant : No réponds-tu rien à ce que ces hommes déposent contre toi? " Mais Jésus se taisait et il ne répondait rien.
Le grand-prêtre l'interrogea de nouveau, et lui dit : Es-tu le Christ, le Fils du [Dieu] Béni? " Jésus répondit : Je le suis. Et vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel.
" Le grand-prêtre, déchirant ses vêtements, dit : Qu'avons-nous besoin de témoins ? "' Vous avez entendu le blasphème. Que vous en semble? Tous le condamnèrent comme digne de mort. °' Et quelques-uns se mirent à cracher sur lui, à lui voiler le visage, et à le souffleter en lui disant : Devine ! Et les serviteurs le reçurent en lui donnant des coups.
Les sanhédrites écartent les témoignages qui ne vont pas à prouver l'accusation décisive qu'ils entendent faire valoir contre Jésus : le prophète galiléen s'est-il, oui ou non, donné pour le Christ, pour oint du Seigneur, pour fils de Dieu, termes synonymes à leurs yeux? Si oui, il est un séducteur et un séditieux : séducteur, faux Christ, les sanhédrites le livreront, et leur religion même le leur inspire ; séditieux, agitateur, prétendant au trône, les Romains l'exécuteront.
Saint Luc qui ne parle pas de deux comparutions devant le sanhédrin, mais d'une seule, au point du jour, la raconte ainsi :
Luc, XXn. •* Et quand le jour fut venu, le collège des anciens du peuple, les chefs des prêtres et les scribes, s'assemblèrent, et le conduisirent dans leur sanhédrin.
•' Es dirent : Sî tu es le Christ, dis-le nous. Jésus leur répondit : Si je vous le dis, vous ne le croirez pas ; °" et, si je vous interroge, vous ne répondrez pas. •'Désormais le Fils de l'homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu. '" Tous dirent : Tu es donc leFils de Dieu? Et il leur répondit: Vous le dites, je le suis. "Alors ils dirent: Qu'avons-nous encore besoin de témoignage ? Car nousmêmes, nous l'avons entendu de sa bouche.
Saint Luc donne à l'interrogation des sanhédrites un tour astucieux, moins brutal, mais la question décisive est la môme, au fond : Si tu es le Christ, dis-le nous. Le procès intenté à Jésus par les sanhédrites est un procès de messianité. Leur question revient à celle qu'ils posaient à Jésus, quand ils lui demandaient : « Par quelle autorité agis-tu » (Marc, XI, 28)? Jésus répond au sanhédrin dans la même forme qu'il a prise pour répondre à la demande des princes des prêtres sur l'autorité qui l'accrédite. Mais il ajoute une affirmation qui pour nous est nouvelle : le Fils de l'homme désormais assis à la droite de la puissance de Dieu. Le titre de Christ est accepté, et aussitôt le sens est indiqué dans lequel ce titre est applicable à Jésus, et ce sens ne diffère pas de celui qu'a pour le Sauveur l'expression : Fils de l'homme. Le sanhédrin s'indigne : « Tu es donc le Fils de Dieu ? » Question qui, dans la bouche d'un sanhédrite, équivaut à dire : Tu es donc « le Christ, le Fils du [Dieu] béni » .
Mais cette réponse n'est qu'une sorte de préparation. Dis-nous si tu es le Christ, ont demandé les sanhédrites, et voici la réponse directe de Jésus : « Désormais le Fils de l'homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu » * . Les trois Synoptiques donnent cette réponse identiquement. Alors tous les sanhédrites s'écrient — en scribes qui connaissent bien le psaume messianique : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite » — « Tu es donc le fils de Dieu », autant dire le Messie, puisque le texte du psaume est entendu du Messie. A quoi Jésus répond, en saint Luc : « Vous le dites, je le suis. » Qu'a-t-on besoin d'autre témoignage? On tient de Jésus en personne l'aveu qu'il est le Christ, donc un séducteur du peuple, donc aussi un séditieux. C'en est assez pour demander qu'il soit crucifié, et pour l'obtenir de Ponce-Pilate.
On a dit avec grand raison que, pour les Juifs, l'équivalence des titres Messie et Fils de Dieu ne peut être mise en doute. Pour Jésus, au contraire, Fils de Dieu n'est pas l'équivalent de Messie. Jésus n'est pas Fils de Dieu parce qu'il est Messie, mais, étant Fils de Dieu, il se trouve être aussi, et d'une manière inouïe des Juifs, Messie. Il est Messie,
1. « Puissance de Dieu » est un pléonasme, car le terme SûvajjLiç, comme le fait remarquer M. Daiman, est un nom de Dieu.
parce que Israël, sur la foi de ses prophètes, l'attend. Le « jour du jugement » manifestera ce qui, pour l'heure présente, est caché dans la condition de serviteur qu'il a acceptée.
La messianité n'est pas pour Jésus, si nous osons dire, un rôle que la foi populaire lui imposait et auquel il était indispensable qu'il s'accommodât : l'idée d'une pareille compromission est en désaccord avec tout l'Evangile. Mais la messianité n'est pas davantage, comme quelques critiques l'ont voulu, la conscience même de Jésus et l'expression totale de sa personnalité, il s'en faut bien ! La messianité est la tâche que Dieu attend que son serviteur accomplisse, le baptême dont il veut qu'il soit baptisé, l'amer calice que sa volonté veut qu'il boive. C'est une tâche, une mission, un devoir: Jésus revendique publiquement l'office qui est le sien. Mais au plus profond de ce qu'il nous est donné d'entrevoir de son intérieur, la messianité s'évanouit dans la « filialité » divine.
(t II suffit, a fort bien dit le R. P. Rose, il suffit de réfléchir que le mot Messie était devenu, grâce à des espérances nationales surexcitées, un programme politique. Ce nom, dont l'étymologie n'a jamais été en rapport avec le sens, se laisse solliciter et se prête à toutes les significations les plus lointaines de son origine, les plus extravagantes aussi. Il avait été en quelque sorte capté et confisqué par
les pharisiens ; discrètement, ils le transformaient en un symbole politique, dans lequel ils incarnaient la libération prochaine, l'inauguration d'un règne sans fin, où les préoccupations morales et religieuses seraient à l'arrière-plan, où le temple et la loi seraient maintenus comme les principaux organes de purification et de sanctification. Jésus a refusé, au désert, de remplir ce programme ; il devait aussi refuser le titre. Que lui importait un nom qui, dans les conceptions les plus épurées et les plus rectifiées, évoquait encore la puissance politique et la conquête par les armes? Plus tard, quand il aura fondé le règne de Dieu dans les âmes, et non pas en ramenant en Palestine les tribus dispersées, quand il aura montré que le champ de son royaume est le cœur retourné vers Dieu et non pas la terre de Jérusalem la sainte, que le salut est la rédemption du péché et du mal et non pas la libération du joug romain, alors il prendra le titre de Messie. Il l'aura dégagé de la conception populaire en le transmuant, en quelque sorte, et en lui substituant un contenu nouveau. L'œuvre de Jésus ne s'expliquait pas avec ce titre équivoque et dangereux ; sa personnalité se dénommait plus exactement par sa relation avec le royaume de Dieu, que connotaient le titre de Fils de l'homme et, plus encore, celui de Fils de Dieu. Pour les chrétiens d'origine païenne, pour tous ceux qui né talent pas Hébreux et fils d'Hébreux.
qui n'avaient pas caressé les rêves profanes d'un Fils de David chargé de donner à Israël l'empire du monde, de maintenir la loi comme principe de vie morale et le temple comme foyer de vie religieuse, le titre de Messie n'avait pas d'importance. L'Hellène qui entendait l'apôtre lui démontrer que Jésus était le Christ, n'était pas intéressé ; il ne comprenait qu'après de longues explications; son attention se fixait, au contraire, dès qu'on le représentait comme Fils de Dieu. Le Sauveur ne pouvait retenir ce nom qu'en le vidant de son contenu messianique. S'il s'est déclaré Messie devant ses disciples et devant le grand-prêtre qui l'interrogeait, il voulait dire « qu'il était celui qui devait venir » , qu'il ne fallait pas attendre un autre prophète et une autre intervention de Dieu dans l'humanité, qu'il était le dernier révélateur du Père céleste, pour fonder une religion universelle et définitive. Pour nous, aujourd'hui encore, la formule « Jésus est le Christ » n'a pas d'autre sens » *.
11 est, pour qui s'attache à retrouver historiquement l'enseignement de Jésus, il est dans l'Évangile deux épisodes plus pleins de sens que tous les autres, la confession de Pierre à Césarée de Philippe, d'une part, et la dernière cène, d'autre