Études sur les Évangiles, p
part. A ces deux épisodes se rattache un enseignement suprême de Jésus, qui est rannonce et la signification de sa mort.
A Gésarée, pour la première fois, Jésus découvre à ses disciples « qu'il faut qu'il aille à Jérusalem ». La prédication en Galilée est finie. Jésus peut secouer la poussière de ses sandales sur Nazareth, surCorozaïn, sur Bethsaïda, sur Gapharnaum, sur les cités ingrates oii sa prédication a retenti en vain avec ses miracles (Mat., XI, 20-24). Il a maintenant à « affermir sa face pour aller à Jérusalem » (Luc, IX, 51). Jésus sait quel accueil auraient fait à sa prédication des cités étrangères à son peuple, comme Tyr ou Sidon (Mat., XI, 21). Meiis un devoir l'appelle à Jérusalem. Il sait par expérience combien grande est l'hostilité du parti pharisien, toutpuissant, et que les « princes des prêtres » n'y sont pas mieux disposés. Il sait que sa personne est haïe. « Heureux serez-vous, a-t ildit déjà à ses disciples, lorsqu'on vous insultera, qu'on vous persécutera, et qu'on dira faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi » (Mat., V, 11). Jérusalem est la cité qui tue les prophètes et lapide ceux qui lui sont envoyés (Mat., XXllI, 37). Mais un divin dessein veut que Jésus aille à Jérusalem, et qu'il y souffre beaucoup, et qu'il soit rejeté par les scribes, les anciens et les princes des prêtres, et qu'il soit mis à mort.
A dater de la scène de Gésarée, Jésus semble saisir toutes les occfisions de ramener l'esprit de ses disciples sur la perspective de sa mort prochaine. Les disciples ont à vaincre en eux-mêmes tant de préjugés et d'illusions, pour parvenir à l'intelligence du dessein divin I Pierre, à Gésarée, se révolte contre la pensée que Jésus ait à souffrir mort et passion: « A Dieu ne plaise, Seigneur! Gela ne vous arrivera point » (Mat., XVI, 22). Les autres disciples ne comprennent pas, et n'osent interroger.
Luc, IX. ** Tandis que tous étaient dans Tadmiration de tout ce qu'il faisait, il dit à ses disciples : Pour vous, écoutez bien ces paroles : Le Fils de l'homme doit être livré entre les mains des hommes. "Mais les disciples ne eomprenaient pas cette parole ; elle était voilée pour eux, afin qu'ils n'en eussent pas le sens ; et ils craignaient de l'interroger à ce sujet.
Jésus s'en va à travers les villes et les villages, enseignant, et faisant route vers Jérusalem (Luc, XIII, 22).
Luc, XIII. " A cette même heure, quelques pharisiens vinrent lui dire : Va-t'en, pars d'ici, car Hérode veut te tuer. " Il leur répondit : Allez, et dîtes à ce renard : Voici, je chasse les démons et je fais desguérisons aujourd'hui, et demain ; et le troisième jour j'aurai fini. ^' Mais il faut que je marche aujourd'hui, demain et le jour suivant; car il ne convient pas qu'un prophète périsse hors de Jérusalem.
•* Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes, et vous ne l'avez pas voulu !
Les disciples suivent Jésus dans sa route vers Jérusalem, ils vont sans comprendre, mais inquiets de toutes les menaces qui s'accumulent.
Marc, X. " Et ils étaient en chemin, montant vers Jérusalem, et Jésu? allait devant eux, et les disciples étaient troublés, et ceux qui le suivaient avaient peur. Et, prenant de nouveau les douze auprès de lui, il commença à leur dire ce qui devait lui arriver : " Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme sera livré aux princes des prêtres, et aux scribes, et aux anciens ; ils le condamneront à mort, et ils le livreront aux gentils ; et ils l'insulteront, et cracheront sur lui, et le flagelleront, et le feront mourir ; et il ressuscitera le troisième jour.
Pareille annonce, au festin de Béthanie, quand la femme vient répandre sur la tète de Jésus un vase de parfum :
Marc, XIV. * Or il y en avait quelques-uns qui s'indignaient entre eux : A quoi bon cette perte de parfum ? ' Car on aurait pu vendre ce parfum plus de trois cents deniers, et les donner aux pauvres. Et ils frémissaient contre la femme. " Mais Jésus dit : Laissez-la.
Pourquoi lui faites- vous de la peine ? C'est une bonne œuvre qu'elle a faite à mon égard : ' toujours vous aurez des pauvres avec vous, et quand vous le voudrez, vous pourrez leur faire du bien; mais moi, vous ne xn'aurez pas toujours. ' Elle a fait ce qu'elle devait . elle a d'avance embaumé mon corps pour la sépulture.
On ne peut pas ne pas relever l'affinité de cette parole des derniers jours, avec cette autre qui appartient à la prédication galiléenne : « Les amis de l'époux peuvent-ils jeûner pendant que l'époux est avec eux ? Aussi longtemps ^: ii'ils ont avec eux l'époux, ils ne peuvent jeûner. Les jours viendront où Fépoux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront en ce jour-là » (Marc, II, 19-20).
De tous ces traits on doit conclure que la mort n'a pas surpris Jésus comme une rencontre inopinée, qu'il n'a pas marché vers elle comme vers une fin inévitable, mais qu'il l'a prédite et qu'il l'a acceptée comme un devoir. Il est le Fils de l'homme, il est le serviteur; la voie douloureuse est une part de la tâche du serviteur, et elle s'ouvre devant lui.
Luc, XII. *® C'est un feu que je suis venu jeter sur la terre, et que désiré-je, si déjà il est allumé? " J'ai à être baptisé d'un baptême, et quelle angoisse en moi jusqu'à ce qu'il soit accompli?
Cette parole répond à celle que le Sauveur
adressait aux fils de Zébédée : « Pouvez-vous boire le calice que je vais boire, ou être baptisé du baptême dont je vais être baptisé » i^Marc, X, 38)? Elle répond à celle que prononcera le Sauveur dans la nuit de Gethsémani.
Marc, XIV. " Et ils viennent dans un jardin appelé Gethsémani, et Jésus dit à ses disciples : Asseyez- vous ici, pendant que je prierai. " Et il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commença à être saisi de frayeur et d'abattement. " Et il leur dit : Mon âme est triste jusqu'à la mort; restez ici, et veillez. " Et ayant fait quelques pas en avant, il tomba contre terre, et il priait que, s'il était possible, cette heure s'éloignât de lui.
" Et il disait : Abba, Père, tout t'est possible, porte ce calice loin de moi. Et cependant, non ce que je veux, mais ce que tu veux. " Et il vient [vers les disciples], et il les trouve endormis, et il dit à Pierre : Simon, tu dors ! Tu n'as pu veiller une heure ! " Veillez et priez, afin que vous n'entriez pas en tentation ; l'esprit est prompt, mais la chair est faible.
" Et s'étant éloigné de nouveau, il pria, disant la même parole.
La volonté du Père, cette volonté qui doit être faite sur terre comme au ciel, était donc ce que Jésus voyait dans ce baptême et dans ce C/alice. La parole d'Isaïe sur le serviteur de Jabvé se réalisait : a II a plu à Jahvé de le briser par la souffrance ; mais quand son âme aura offert le sacrifice expia-
toîre, il verra une postérité, il verra de longs jours, et le dessein de Jahvé prospérera dans ses mains » (Is., LUI, 10). Le Fils de l'homme s'identifiait là, en une plénitude parfaite, avec le serviteur, et le programme messianique de Jésus trouvait une expression adéquate dans la déclaration : a Le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rançon d'un grand nombre » (Marc, X, 45).
N'essayons pas, comme les critiques de nulle foi, de faire de cette acceptation de la mort un simple exemple de résignation et d'abandon à la volonté de Dieu une fois connue. Jésus certes avait enseigné à ses disciples à ne pas craindre ceux qui tuent 'le corps (Mat., X, 28). Il leur avait donné l'assurance que celui qui voudrait sauver sa vie la perdrait, et que celui qui la sacrifierait pour lui la sauverait (X, 39). La mort de Jésus, au contraire, était annoncée par Jésus comme un abandon de soi, comme une obéissance, comme un sacrifice inimitable. En perdant son âme, le disciple ne sauverait que son âme : Jésus mourrait, lui, pour la rançon d'un grand nombre.
Ne nous hâtons pas de nous plaindre que la lettre des Evangiles — ici, pour justifier la dogmatique de la rédemption, ailleurs pour d'autres articles fondamentaux de la foi chrétienne, comme l'institution de l'Église — soit en quelque sorte
précaire et imprécise. Il convient en ces rencontres de n'oublier pas le « cinquième Évangile » , qui est la tradition, et qui a été le véhicule de la foi intégrale. Alors même que cette tradition explicite et développe, encore est-il qu'elle n'opère que sur des données préexistantes, et qui ne peuvent avoir d'autorité si elles ne peuvent se réclamer de Jésus comme de leur auteur premier. « Je vous ai enseigné avant tout, écrivait saint Paul aux Corinthiens, comme je l'ai appris moi-môme, que le Christ est mort pour nos péchés, conformément aux Écritures » (/ Cor., XV, 3). Saint Paul, peutêtre, pensait à l'enseignement donné par Jésus à ses apôtres à la dernière cène. « J'ai appris du Seigneur ce que je vous ai aussi transmis, savoir que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain, et, après avoir rendu grâces, le rompit et dit : Ceci est mon corps pour vous : faites Cv i en mémoire de moi. De même, après avoir soupe, il prit le calice et dit : Ce calice est la nouvelle aUiance en mon sang; faites ceci, toutes les fois que vous en boirez, en mémoire de moi. Car, poursuit saint Paul, toutes les fois que vous mangez le pain et que vous buvez le caUce, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne » (/ Cor., XI, 23-26).
A ce moment solennel, en ce soir qui ouvre la nuit tragique où «le Fils de l'homme s'en va, selon ce
qui est écrit de lui » (Marc, XIV, 21), Jésus montre à ses apôtres le pain qu'il leur rompt et le vin versé dans la coupe qu'il leur passe. Ce pain rompu, ce vin versé, c'est son corps crucifié, c'est son sang répandu. Du même coup, Jésus a institué la sainte Eucharistie, dont la tradition nous enseignera plus pleinement encore le miraculeux réalisme. « Faites ceci en mémoire de moi », a dit Jésus, et saint Paul après lui : a Vous annoncez la mort du Seigneur, toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez ce calice. » Pourquoi annoncer la mort? Si les premiers disciples avaient à commémorer un acte où leur foi trouvât davantage sa raison d'être, n'était-ce pas la résurrection du Seigneur qu'ils auraient dû annoncer « jusqu'à ce qu'il vînt » ? La résurrection était la source de leur joie, de leur espoir, de leur foi. « Si le Christ n'est pas ressuscité, votre foi est vaine, vous êtes encore dans vos péchés » (/ Cor., XV, 17). Si l'on convnémorait par l'Eucharistie la mort de Jésus, c'est donc que cette mort avait un sens en soi, une valeur en soi. « Ce calice est la nouvelle alliance en mon sang. » Ici se rejoignent, comme des avenues qui aboutiraient à une croix, la perspective que l'enseignement de Jésus ouvrait sur la fin de la loi — et celle qu'ouvrait son enseignement sur la justice nouvelle et la religion de l'homme nouveau — et sur la réconciliation du monde au Père qui est dans
les deux — et sur la part qu'avait le Fils de l'homme daus cette religion et dans cette réconciliation. Le sang d'un sacrifice scellait cette alliance nouvelle, et la victime du sacrifice était le Fils de l'homme.
Cet enseignement est trop central pour que les Synoptiques s'en soient tus.
Marc, XIV. " Et pendant qu'ils mangeaient, ayant pris du pain et ayant rendu grâces, il le rompit et il le leur donna, et il dit : Prenez, ceci est mon corps. " Et ayant pris une coupe et ayant rendu grâces, il [la] leur donna, et ils en burent tous. " Et il leur dit : Ceci est mon sang, [le sang] de la (nouvelle) alliance, qui sera répandu pour beaucoup. " Je vous dis en vérité que je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu'à ce jour-là oii je le boirai nouveau, dans le royaume de Dieu.
Saint Marc a donc, comme saint Paul, noté ce trait que le sang répandu sur la croix est le sang de l'alliance scellée entre Dieu et le peuple qui a cru en Jésus : voilà pourquoi ce sang est répandu pour le bénéfice, non pas de tous, en fait, mais de beaucoup, entendez les hommes qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent.
Mat., XXVI. " Or, pendant qu'ils mangeaient, Jésus prit du pain; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le donna aux disciples, en disant : Prenez, mangez, ceci est mon corps. " Il prit ensuite une coupe ; et, après
avoir rendu grâces, il la leur donna, en disant : "* Buvez-en tous ; car ceci est mon sang, le sang de l'alliance, qui est répandu pour beaucoup, en rémission des péchés.
En saint Mathieu, Jésus témoigne que la fraction du pain n'est pas, tant s'en faut, une parabole en action : « Prenez, mangez, buvez-en tous », dit le Sauveur, exprimant par là que les apôtres doivent prendre chacun leur part de ce pain et de ce vin, et que cette participation parfait l'alliance. Les disciples ne font pas qu'annoncer la mort du Seigneur et en commémorer la valeur rédemptrice, chaque fois qu'ils rompent le pain en souvenir de leur Maître crucifié, mais ils renouvellent l'alliance en participant à la victime du sacrifice.
Sacrifice sans pareil, la mort du Sauveur sur la croix dispensera de tout autre sacrifice. Les chrétiens des premiers jours peuvent monter au temple comme à une maison de prière : les sacrifices du judaïsme n'existent plus pour eux, et leur union à Jésus immolé sur la croix les dispense à jamais des obligations de l'ancienne alliance, à laquelle s'est substituée la nouvelle alliance manifestée par l'Évangile et scellée par le sang du Fils de l'homme.
L'Avenir
L'enseignement de Jésus, tel que les Synoptiques l'ont fixé dans leurs écrits, contient une part de prophéties qui ont trait à l'avenir du judaïsme, à l'avenir de l'Évangile, et à l'avenir du monde.
Rien ne serait plus faux que d'affadir la prédication de Jésus et d'en faire, comme on l'a essayé, une pastorale : la parole du Sauveur a des accents très doux, très persuasifs, à l'ordinaire, mais elle en a aussi d'une sévérité qui rappelle les sombres éclats de saint Jean-Baptiste. Le sort de l'homme est fait d'une alternative assez tragique pour que la voix de Jésus s'émeuve et devienne au besoin menaçante.
Ces menaces s'adressent d'abord au judaïsme rebelle à l'Évangile.
Luc, XI. " Et Jésus répondit : Et à vous aussi, docteurs de la loi, malheur !
*' Malheur à vous : parce que vous bâtissez les tom-
beaux des prophètes que vos pères ont tués. " Vous rendez donc témoignage aux œuvres de vos pères et vous les approuvez; car eux, ils ont tué les prophètes, et vous, vous bâtissez leurs tombeaux. " C'est pourquoi la sagesse de Dieu a dit : Je leur enverrai des prophètes et des apôtres ; ils en tueront et en persécuteront, " afin qu'il soit demandé compte h cette génération du sang de tous les prophètes qui a été répandu depuis la création du monde, " depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie, tué entre l'autel et le temple; oui, je vous le dis, il en sera demandé compte à cette génération.
La génération juive à qui Dieu a fait cette grâce incomparable de lui donner Jésus pour la convertir, est évidemment plus coupable qu'aucune autre, si elle ne se convertit pas. De toute façon elle « thésaurise la colère » de Dieu pour le « jour de la colère », comme dirait saint Paul. On demande à Jésus s'il pense que les Galiléens « dont Pilate a mêlé le sang à celui de leurs sacrifices » , ou si les gens de Jérusalem qu'a écrasés la tour de Siloé dans sa chute, étaient plus coupables que les autres Galiléens ou que les autres habitants de la ville sainte. « Non, répond Jésus, et je vous le dis, si vous ne vous repentez, vous périrez tous de même » (Luc, XIII, 5).
Ces menaces visent directement Jérusalem, ville insensible à la prédication de Jésus. Si Jés annonce par son Évangile et scelle par sa mort un"
nouvelle alliance, la cité sainte et son temple,
signes sensibles de l'ancienne alliance, doivent
disparaître : la désolation de Jérusalem sera le signe de sa répudiation par Dieu.
Luc, XIX. " Et comme il approchait, Jésus, voyant la viUe, pleum sur elle, et dit : ** Si toi aussi, au moins en ce jour qui t'est donné, tu avais connu [le message] de paix ! Mais maintenant il est caché à tes yeux. " Il viendra sur toi des jours, où tes ennemis t'environneront de tranchées, t'enfermeront, et te serreront de toutes parts; " ils te détruiront entièrement toi et tes enfants au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée.
Pour bien entendre ces plaintes, il convient d'y reconnaître pour une part le style des prédications prophétiques. La description des calamités qui menacent est une forme de l'éloquence religieuse juive. Un Isaïe émeut son peuple en lui représentant les détresses qui l'attendent : « Malheur à Ariel, à Ariel, à la cité où David a dressé sa tente !... Je camperai tout autour de toi, je t'environnerai de postes armés, et j'établirai contre toi des retranchements. Tu seras abaissée... Ta voix sortira de terre comme celle d'un spectre, et ta parole montera de la poussière comme un murmure » (Is., XXIX, 1-4). La parabole des mau-
vais vignerons (Marc, XII, 1-9) évoque le souvenir d'une admirable page d'Isaïe, oti Jahvé représente son peuple sous la figure d'une vigne, la vigne que le bien-aimé a soignée avec amour et qui ne lui a donné que du verjus. « Maintenant, habitants de Jérusalem et hommes de Juda, jugez entre ma vigne et moi... J'arracherai sa haie, et elle sera broutée. J'abattrai sa clôture, et elle sera foulée aux pieds y> (Is., V, 1-7). Jésus dit de même : « Maintenant que fera le maître de la vigne ? Il viendra, il exterminera les vignerons et il donnera sa vigne à d'autres. »
Cependant le style de ces paroles ne leur enlève pas leur précision, et certaines atteignent à une netteté qui dissipe tout doute :
Marc, XIII. * Et comme il sortait du temple, un de ses disciples lui dit : Maître, regarde, quelles pierres, et quelles constructions ! ' Et Jésus lui dit : Tu vois toutes ces grandes constructions ? Il ne restera pas pierre sur pierre, [rien] qui ne soit renversé.
La tradition ne s'est pas trompée en prenant à la lettre les menaces de Jésus et en pensant que la ruine de Jérusalem, en 70, a réalisé la prophétie*.
1. Nous ne pouvons pas ne pas noter que les Synoptiques dans le discours qu'ils rapportent de Jésus sur la ruine de Jérusalem et la fin du monde (Marc, XIII, 1-31; Mat., XXIV, 1-35; Luc, XXI, 5-33), ont rassemblé des instructions qui n'avaient sûrement pas été données toutes en une fois et en bloc. Les Synoptiques, en effet, supposent : 1° que les disciples
Luc, XXI. " Comme quelques-uns parlaient du temple, qu'il était orné de belles pierres et d'offrandes, Jésus dit : • Ce que vous voyez... ! des jours viendront où |il ne restera pas pierre sur pierre, [rien] qui ne soit renversé.
' Ils lui demandèrent et dirent : Maitre, quand donc cela arrivera- t-il, et à quel signe connaitra-t-on que ces choses vont arriver?
" Lorsque vous verrez Jérusalem investie par des armées, alors sachez que sa désolation est proche. " Alors, que ceux qui seront en Judée fuient dans les montagnes, que ceux qui seront au milieu de Jérusalem en sortent, et que [ceux qui seront dans les champs n'entrent pas dans la ville. " Car ce seront là des jours de vengeance, pour accomplir tout ce qui est écrit. " Malheur aux femmes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jotTrs-là ! Car il y aura une grande détresse dans le pays, et de la colère contre ce peuple. •* Et ils tomberont sous le tranchant de l'épée et ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu'à ce que soient accomplis les temps des nations.
ont posé à Jésus deux questions à la fois, la question de la ruine de Jérusalem et la question de la fin du monde, et 2" que Jésus répond aux deux questions sans les séparer. Cotte supposition est invraisemblable. Maldonat a été jusqu'à dire, après saint Augustin, saint Jérôme et Bède, que Jésus semble « confuse de utraque respondisse, sicut confuse apostoli interrogaverant..., ne quisposset finem mundi cognoscere* . Nous aimons mieux penser que la tradition rédactionnelle a créé la confusion en bloquant en un seul discours tout ce qu'elle possédait de paroles de Jésus sur l'avenir. Mais nous concluons commo Jlaldonat : « Diligentis alque prudentis lectoris est, quae de Jerosc» lymitano excidio, et quae de mundi fine dicuntur, subtili conjectura distinguer e. » {In Mat., XXIV, 5).
Saint Luc voit s'ouvrir un horizon qui n'a d'autre limite que le jour où le jugement des nations aura son tour. Jérusalem est cependant jugée d'abord, elle est foulée aux pieds par les nations, ses enfants sont emmenés captifs une fois de plus parmi toutes les nations. Que nous voilà loin des rêves du messianisme nationaliste, et de ce royaume dont, aux yeux d'une certaine critique, Jésus aurait annoncé l'avènement immédiat î
Sous forme d'un discours aux douze apôtres, au moment où Jésus les envoie prêcher devant lui en Galilée, saint Mathieu a groupé les instructions du Sauveur à ses disciples, instructions prophétiques pour une part, et où l'on reconnaît sans effort les conditions et les épreuves de la prédication apostolique *.
Mat., X. * Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. " N'ayez ni or, ni argent, ni monnaie, dans
1. Même observation à faire ici que plus haut: « Saint Mathieu, la remarque est de Maldonat lui-même (commentaire sur le chap. xxiii), ne s'occupe pas de l'ordre chronologique; il s'est attaché à rapporter l'enseignement de Jésus; il déplace les logia et les combine avec d'autres qui ont été prononcés en des temps et en des lieux divers, dès qu'il trouve entre eux une ressemblance générale et un intérêt commun. Il est donc permis de penser qu'ici il a composé un recueil d'instructions données par Jésus à ses apôtres à deux moments, lors de leur envoi dans les bourgades de la Gahlée et lors de leur apostolat dans le monde » (V. Rose).
vos ceintures, " ni sac pour le voyage, ni deux tuniques, ni souliers, ni bâton. L'ouvrier mérite sa nourriture.
" En quelque ville ou village que vous entriez, inlormez-vous qui y est digne, et demeurez là jusqu'à ce que vous partiez. " Entrant dans la maison, saluez-la, en disant : Paix à cette maison. " Et si la maison en est digne, que votre paix vienne sur elle ; mais si elle n'en est pas digne, que votre paix retourne à vous. " Et si on ne vous reçoit pas et qu'on n'écoute pas vos paroles, sortant de cette maison ou de cette ville, secouez la poussière de vos pieds.
" Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu de loups. Soyez donc prudents comme les serpents, et simples comme les colombes.
*' Mettez-vous en garde contre les hommes, car ils vous livreront aux tribunaux, et, dans leurs synagogues, ils vous battront de verges. " Et vous serez, à cause de moi, traduits devant les gouverneurs et devant les rois, pour servir de témoignage à eux et aux nations.
*" Mais lorsqu'ils vous livreront, ne vous inquiétez pas de ce que vous direz ; car il vous sera donné à l'heure même ce que vous aurez à dire ; " et en effet, ce n'est pas vous qui parlerez, c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous.
" Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant, et les enfants se soulèveront contre leurs parents, et les feront mourir. " Et vous serez haïs de tous, à cause de mon nom ; mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé.
" Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez
dans une autre. Je vous le dis en vérité, vous n'aurez pas achevé les villes d'Israël jusqu'à ce que vienne le Fils de l'homme.
Le jour du jugement des nations viendra avant que l'Évangile ait pu conquérir Israël. La conversion des Juifs est une œuvre oti les disciples de Jésus ne réussiront pas plus que leur maître n'a réussi.
" Le disciple n'est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur. *"" Il suffit au disciple d'être traité comme son maître, et au serviteur comme son seigneur. S'ils ont appelé le maître de la maison Béelzéboul, combien plutôt encore ceux de sa maison? *• Ne les craignez donc point.
Car il n'y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni de secret qui ne doive être connu. '' Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en plein jour ; et ce qui est dit à l'oreille, prêchez-le sur les toits.
•' Et ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l'âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr l'âme et le corps dans la géhenne.
" Ne vend-on pas deux passereaux un as ? Cependant, H n'en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père. '° Et même les cheveux de votre tête sont tous comptés. " Ne craignez donc point, vous valez plus que beaucoup de passereaux.
" Or donc, quiconque me confessera devant les îiommes, je le confesserai devant mon Père qui est dans les cieux ; " mais quiconque me reniera devant les
hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.
'' Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu donner la paix, mais lancer le glaive." Car je suis venu pour diviser l'homme d'avec son père, la fille davec sa mère, la belle- fille d'avec sa belle-mère. '" Et Vhomme aura -pour ennemis ceux de sa propre maison \
" Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fiUe plus que moi n'est pas digne de moi.
" Et qui ne prend pas sa croix, et ne marche pas derrière moi, n'est pas digne de moi.
" Qui conserve sa vie la perd, et qui perd sa vie à cause de moi la trouvera.
" Qui vous reçoit me reçoit, et qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé.
** Celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et celui qui reçoit un juste en qualité de juste recevra une récompense de juste. *' Et quiconque aura donné à boire, seulement un verre d'eau fraîche, à l'un de ces petits parce qu'il est mon disciple, je vous le dis en vérité, il ne perdra point sa récompense.
* Et lorsque Jésus eut achevé de donner ses instructions à ses douze disciples, il partit de là, pour enseigner et prêcher dans les villes [du pays] .
Ces instructions, ainsi recueillies et présentées 1. Les mots soulignés sont une citation de Michée, VII, 6.
en bloc par saint Mathieu, dépassent de beaucoup les conditions de la brève mission des douze en Galilée : nous ne voyons pas, en effet, qu'à leur retour les douze rapportent à Jésus qu'ils aient rien rencontré des épreuves annoncées là. Et aussi bien quelques-unes de ces mêmes instructions sont insérées par les Synoptiques eux-mêmes dans un autre « discours » de Jésus, le discours « sur la fin » (Marc, XIII, 9-13 et paralL). En réalité, ces tribulations sont pour une mission tout autre, celle où vraiment les apôtres seront au milieu des loups comme des brebis, celle où il y aura pour eux des synagogues et des prétoires où comparaître, et des flagellations et des supplices, celle où il faudra confesser Jésus « en témoignage » , celle où l'Évangile apparaîtra comme un glaive qui sépare, celle où la religion de l'homme nouveau sera une imitation de Jésus et un portement héroïque de croix. Que ces paroles étaient capables de donner de cœur à la première génération chrétienne, qui les a vécues ! Mais comme elles révèlent, elles aussi, à l'Evangile une mission illimitée ! « Il faut que l'Evangile soit prêché à toutes les nations » , avant que le jour du jugement des nations ait son heure (xMarg, XIII, 10).
• * Israël frappé dans sa cité sainte et dans son temple, les nations appelées à l'Évangile, tel est l'ave-
nir prédit. Au dernier plan de cet avenir se place enfin, mais seulement enfin, le jour du jugement.
Il convient d'introduire dans la doctrine du jugement la même distinction que dans la doctrine du royaume, car la pensée juive contemporaine de l'Évangile associe le jugement au royaume et entend le premier en fonction du second. Le « jour de Jahvé » est, pour elle, le jour oti Jahvé jugera enfin entre son peuple et les ennemis de son peuple : le jugement des nations est le prélude du royaume des saints.
Tel il est décrit dans Daniel : les quatre empires ennemis, symbolisés par les quatre animaux surgis de la mer, sont au terme de leur domination. Daniel voit des trônes préparés où un vieillard vient s'asseoir. Son vêtement est blanc comme la neige, ses cheveux comme de la laine pure. Son trône est de flammes de feu, « mille milliers le servent » . Alors, « le Juge s'assit, et des livres furent ouverts » . Et le quatrième empire, « la bête est tuée, son corps détruit et livré au feu : aux autres bêtes, aussi, on avait ôté leur domination » (Dan., VII, 9-12). Le jugement rendu, Daniel regarde encore « dans les visions de la nuit, et sur les nuées vient comme un fils d'homme » , c'est le symbole du royaume des saints. Il s'avance jusqu'au vieillard. « Et il lui fut donné domination, gloire et règne : et tous les
peuples, nations et langues le servirent..., et son règne ne sera jamais détruit » {VII, 13-14).
Le jour du jugement des nations est aussi la justification de Dieu môme dans le monde, puisque, à pareil jour, les promesses faites par Jahvé à son peuple élu, ces promesses si longtemps protestées, enfin seront tenues. Dans ses plus cruelles épreuves nationales, le peuple juif reste confiant en la parole que Jahvé lui a donnée, mais il n'en attend qu'une manifestation plus éclatante de la souveraineté et de la justice de Jahvé. Le prophète Joël prophétisait ainsi :