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peut dire : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la loi ou les prophètes ; je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mat., V, 17)*.
Mais on ne ramène la loi à cette unité qu'à la condition expresse de croire que le commandement de l'amour de Dieu et du prochain, s'il est pratiqué par l'homme « de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée, de toute sa force », c'està-dire intérieurement et pleinement, dispense des observations positives, prescrites pourtant, elles aussi, par la loi. La loi subsiste et pas un iod n'en tombera ; mais l'homme qui aime le Seigneur et le prochain est libéré de tout autre service. Le scribe de saint Marc le conclut sans effort : Aimer Dieu et le prochain, « c'est plus que tous les holocaustes et les sacrifices ». Sur quoi, Jésus l'approuve et lui donne l'assurance qu'il n'est pas loin du royaume de Dieu.
Le principe est posé qui fait l'unité des affirmations de Jésus, — qui lui permet de dire : « Je
1. Notons que ce texte (Math., V, 17) est amphibologique. On peut l'entendre dans le sens du verset 20 qui suit : « Si votre justice ne surpasse point celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume. » On peut l'entendre dans le sens du verset 19 : « Celui qui aura violé un seul de ses commandements », etc. On peut entendre aussi le verbe «accomplir » dans le sens de réaliser une prophétie ou une figure : « Comment seront accomplies les Ecritures, qui attestent qu'il en doit être ainsi? . (Mat., XXVI, 54.) On voit à cet exemple comment un logion peut tirer du contexte accidentel qui Itii est donné par Tévangéliste un sens qui n'est pas nécessairement le sien.
ne suis pas venu abolir la loi ou les prophètes » , et en même temps : « La loi et les prophètes jusqu'à Jean, depuis lors le royaume de Dieu est annoncé » (Luc, XVI, 16), — qui lui permet de repousser des épaules de ses disciples « les fardeaux insupportables » dont les docteurs de la loi veulent charger les hommes (Luc, XI, 46), et de dire :
^Iat., XI. " Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués, et je vous soulagerai. " Prenez mon joug sur vous et recevez mon enseignement, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos pour vos âmes . '" Car mon joug est doux, et mon fardeau léger.
Ce principe, Jésus lui-même en fait l'application aux obligations les plus coutumières que la loi impose.
Premier exemple : la pureté légale. Les raffinements des pharisiens sur ce sujet — ce qu'on a appelé leur mania pur ifica — ne sont pas simplement une « tradition des hommes », car ils ont leur source dans le Lévitique. La purification de Marie, telle qu'elle est rapportée par saint Luc, est une obhgation imposée à Marie par le Lévitique*.
1. Levit., XII, 1-8. — Luc, II, 22-24 : « Et, quand les jours de leur purification furent accomplis, selon la loi de Moïse, on le porta à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur — suivant ce qui est écrit dans la loi du Seigneur : Tout mâle premier-né
Jésus ne s'attache pas à distinguer ce qui appartient à la Halacha et ce qui appartient au Lévi tique. Qu'on ne parle pas d'aliments purs et d'aliments impurs. Saint Paul écrira, dans lapins authentique manière de l'Evangile : « Le royaume de Dieu n'est pas le manger et le boire, mais la justice et la paix et la joie... » [Rom. y XIV, 17).
Marc, VII. " Et ayant appelé la foule, il lui disait : Écoutez-moi tous, et comprenez. " n n'est hors de l'homme rien qui, entrant en lui, le puisse souiller ; mais ce qui sort de l'homme, c'est là ce qui souUle l'homme
" Et lorsqu'il lut entré dans la maison, loin de la foule, ses disciples l'interrogèrent sur cette parabole, " et il leur dit : Vous aussi, êtes-vous donc sans intelligence ? Ne comprenez- vous pas que rien de ce qui du dehors entre dans l'homme ne le peut souiller ^ " Car cela n'entre pas dans son cœur, mais dans son ventre, puis s'en va dans le lieu secret, qui purifie tous les aliments. " Mais, disait-il, ce qui sort de l'homme, c'est là ce qui souille l'homme. " Car c'est du dedans, du coeur des hommes que sortent les mauvaises pensées : vols, Lmpudicités, homicides, " adultères, cupidités, méchanceté, fraude, dissolution, œU mauvais, calomnie, orgueil, fohe. "' Toutes ces choses mauvaises sortent du dedans, et souillent l'homme.
sera consacré au Seigneur — et pour offrir en sacrifice, comme cela est prescrit dans la loi du Seigneur, une paire de tourterelles ou deux jeunes pigeons. • Cf. Act., XXI, 21-26, sur le nazirat imposé à saint Paul par les anciens de l'Eglise hiérosolymite.
Second exemple : le sabbat. L'observance du sabbat est une occasion d'infinis cas de conscience pour l'orthodoxie juive. L'Évangile nous montre autour de Jésus les Juifs lui demandant sournoisement la solution de leurs scrupules, ou se scandalisant de voir Jésus manifester qu'il en a libéré ses disciples. Un jour de sabbat, Jésus traversant des champs de blé, ses disciples cueillent des épis pour en manger le grain, « tout en marchant » : le Deutéronome le permet (XXIII, 25). Mais la Halacha estimait que cueillir un épi et en détacher les grains équivalait à moissonner et à battre. Et de là l'observation des pharisiens à Jésus : « Voyez donc ! Pourquoi font-ils, le jour du sabbat, ce qui n'est pas permis ? j> On se rappelle la réponse de Jésus : elle répond à deux questions différentes. Jésus, premièrement, répond par l'exemple de David et de ses hommes mangeant les pains de proposition qu'il n'était permis qu'aux prêtres de manger. Jésus répond, secondement, et ici la réponse vise directement la question des pharisiens touchant le sabbat :
IMarc, n. "Le sabbat a été fait pour rhomme, et non pas l'homme pour le ssibbat, " de sorte que le Fils de l'homme est maître même du sabbat.
Saint Mathieu, rapportant cette scène, y a introduit un logion, qui, tout comme l'exemple de
David, répond h une question autre que la question posée :
Mat., Xn. " Ou, n'avez-vous pas lu dans la loi que, les jours de sabbat, les prêtres, dans le temple, violent le sabbat, et ne sont point coupables? * Or, je vous le dis, il y a ici quelque chose de plus grand que le temple.
' Si vous saviez ce que signifie : Je prends plaisir à la miséricorde, et non aux sacrifices, vous n'auriez pas condamné des innocents.
* Car le Fils de l'homme est msdtre du sabbat.
La loi, en effet, prescrit des sacrifices spéciaux pour le jour du sabbat {Num., XXVIII, 9-10). Et, dans le service du temple, il n'y a point de sabbat pour les lévites. Le temple, donc, dispense du sabbat. A plus forte raison le royaume de Dieu, qui est plus grand que le temple, en doit-il dispenser. Et le Fils de l'homme, qui est le ministre de ce royaume, est le maître du sabbat.
Un manuscrit, le Codex Bezac, à son tour, introduit ici (Luc, VI, 5) un autre logion, qu'il faut citer, sans le garantir davantage : a Le môme jour, Jésus, voyant un homme qui travaillait le jour du sabbat, lui dit : Homme, si tu sais ce que tu fais, tu es heureux ; mais si tu l'ignores, tu es maudit, un transgresseur de la loi. » Ce qui signifie : Si tu violes le sabbat en t'inspirant du principe de
dispense proclamé par Jésus, tu appartiens au royaume, tu es heureux; mais si, étant Juif, tu violes le sabbat par indifférence ou mépris, tu mérites le nom de maudit, que les scribes donnent au peuple qui ignore la loi.
Nouvel exemple de la subordination du sabbat. Les pharisiens interdisent de porter secours au prochain un jour de sabbat, sauf le cas où la vie du prochain est en danger. Jésus s'élève contre l'étroitesse de cette restriction :
Marc, III. * Et il entra dans la synagogue, et il s'y trouvait un homme qui avait la main sèche. Et les pharisiens observaient Jésus, pour voir s'il le guérirait le jour du sabbat, afin de l'accuser. ' Et Jésus dit à l'homme qui avait la main sèche : Lève -toi, [et viens] au milieu. * Et U leur dit : Est-il permis, le jour du sabbat, de faire du bien ou de faire du mal, de sauver une vie ou de l'enlever? Mais ils gardaient le silence. "" Et promenant ses regards sur eux avec colère, alfhgé de l'endurcissement de leur cœur, il dit à l'homme : Étends ta main. Et il retendit, et sa main fut guérie.
Ici encore, saint Mathieu, rapportant cette scène, y intercale un logion qui s'y rattache, au moins pour l'affinité du contenu :
^Iat., XII. ^ Étant parti de là, il entra dans leur synagogue. " Et voici, il s'y trouvait un homme qui avait une main sèche, et ils demandèrent à Jésus : Est- il permis
de guérir les jours de sabbat ? [C'était] pour pouvoir l'accuser. " Il leur répondit : Quel est l'homme d'entre vous, s'il n'a qu'une brebis et qu'elle tombe dans une fosse le jour du sabbat, ne la prendra et ne la retirera ? *"- Combien un homme ne vaut-il pas plus qu'une brebis ! Il est donc permis de faire du bien les jours de sabbat.
La même pensée * apparaît dans une scène rapportée par le seul saint Luc :
Luc, Xni. " Jésus enseignait dans une des synagogues, le jour du sabbat. "Et voici, il y avait là une femme possédée d'un esprit qui la rendait infirme depuis dixhuit ans, et elle était courbée et ne pouvait aucunement se redresser. " Jésus, la voyant, lui adressa la parole et Uii dit : Femme, tu es délivrée de ton infirmité. *' Et il tii imposâtes mains. A Tinstant, elle se redressa et glorifia Dieu. '* Mais le chef de la synagogue, indigné de ce que Jésus avait guéri un jour de sabbat, dit à la foule : Il y a six jours pour travailler ; venez donc vous faire guérir ces jours-là et non pas le jour du sabbat. " Le Seigneur lui répondit : Hypocrites ! Est-ce que chacun de vous, le jour du sabbat, ne détache pas de la crèche son bœuf ou son âne pour le mener boire ? " Et cette femme qui est une fille d'Abraham et que Satan tenait liée depuis dix-huit ans, ne fallait-il pas la délier de
1. Même thème dans la guérison de l'homme hydropique (Luc, XIV, 1-6). Même thème dans la guérison de l'aveugle (Jean, IX, 1-41). Notez le mot des pharisiens : « Cet homme ne vient pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le sabbat. • (Jean, IX, 16).
cette chdiie le jour du sabbat "? " Tandis qu'il parlait ainsi, tous ses adversaires étaient confus, et la foule se réjouissait de toutes les choses merveilleuses qu'il faisait.
Troisième exemple : le jeune . Le Lévi tique avait prescrit le jeune du septièm mois (XXVI, 29) ; mais la Halacha avait multi; ! î les jeunes comme une pratique de purification ivraie. « Je jeûne deux fois la semaine, le lundi et le jeudi « , dira le pharisien de la parabole (Luc, XVIII, 12). Jésus, au contraire, ne prescrit pas de jeûnes à ses disciples. Les disciples de Jean lui demandent: « Pourquoi, tandis que les pharisiens et nous, nous jeûnons souvent, vos disciples ne jeûnent-ils pas? » Et Jésus de répondre : « Les amis de l'époux peuventils prendre le deuil aussi longtemps que l'époux est avec eux » (Marc, II, 18-19) ? Qu'est-ce à dire, sinon que la présence du Fils de l'homme les exempte de toute obligation au jeûne? Si, du moins, le jeûne garde sa raison d'être d'exercice de pénitence, c'est à la condition qu'il ne sera pas une parade, mais une mortification intérieure. Et, pour mieux marquer le caractère spirituel de ce jeûne, Jésus ne craint pas d'avoir recours à une hyperbole : « Quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, afin de ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père qui est [présent] dans le secret » (Mat.*, VI, 17-18).
Quatrième exemple: le temple. La loi prescrit à
tout Israélite âgé de vingt ans d'acquitter chaque année, pour le service du temple, une taxe d'un demi-sicle {Exod., XXX, 13), dont l'équivalent était, en monnaie grecque, une double drachme Et voici la scène rapportée par saint Mathieu ;
Mat., XVII. " Lorsqu'ils arrivèrent à Gapharnaum, ceux qui percevaient les deux drachmes s'adressèrent à Pierre et lui dirent : Votre maître ne paie-t-il pas les deux drachmes ?" Il dit : Oui. Et quand il fut entré dans la maison, Jésus le prévint, et dit : Que t'en semble, Simon? Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils des tributs ou des impôts ? de leurs fils ou des étrangers ? " Il lui dit : Des étrangers. Et Jésus lui répondit: Les fils en sont donc exempts.
Il est vrai que, aussitôt, Jésus donne à Pierre le moyen de payer le tribut qu'on lui réclame, « pour que nous ne les scandalisions pas », déclare-fc-il (XVII, 26). Les fils sont exempts, mais le Juif qui n'est pas entré dans le royaume n'est pas exempt.
Marc, I. " Et un lépreux vient à lui, le suppliant, et, tombant à ses genoux, il lui dit : Si tu le veux, tu peux me rendre pur. *' Et ému de pitié, il étendit la main, le toucha, et dit : Je le veux, sois pur. *■ Aussitôt la lèpre le quitta, et il devint pur. *' Et lui parlant sévèrement, il le renvoya, ** et lui dit : Garde-toi d'en rien dire à personne; mais ja, montre-toi au prêtre, et offre pour ta purification ce que Moïse a prescrit, afin que cela leur serve de témoignage.
On peut alléguer que le lépreux guéri est envoyé au prêtre pour qu'on lui délivre l'attestation qu'il est guéri, plutôt que pour porter son offrande au temple. Jésus cependant ne détourne personne du chemin du temple, et lui-même s'y rend. Le temple est pour lui toujours la demeure que Dieu habite (Mat., XXIII, 21). Le temple est pour lui, non le lieu des sacrifices et des holocaustes, mais la maison de la prière essentiellement. Et cette pensée, il l'affirme dans un geste expressif entre tous :
>Iarc, XI. " Et ils viennent à Jérusalem, et étant entré dans le temple, il se mit à chasser ceux qui vendaient et qui trafiquaient dans le temple ; il renversa les tables des changeurs, et les sièges des vendeurs de pigeons ; " et il ne permettait pas que personne transportât aucun objet à travers le temple. *' Et il enseignait, et leur disait : N'est-U pas écrit: Ma maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations? Mêùs vous, vous en avez fait une caverne de voleurs.
L'homme qui aime Dieu montera donc au temple pour y chercher Dieu, là où Dieu a voulu convier son peuple ; l'homme y viendra pour parler à Dieu, pour dire à Dieu son propre cœur et sa misère humblement ; et l'homme sera justifié, non par les œuvres de la loi, s'il les a faites avec orgueil, mais par la bonté propre de son cœur. L'aumône du riche dans le tronc du temple, si large soit-elle, pèsera donc moins que le denier de la veuve (Marc,
XII, 41-44). Le publicain', misérable et méprisé, sera juste plus véritablement que le pharisien :
Luc, XVUI. ^ n dit encore cette parabole, en vue de quelques-uns qui se persuadaient eux-mêmes qu'ils étaient justes, et méprisaient les autres :
'° Deux hommes montèrent au temple pour prier ; Tun était pharisien, et l'autre publicain. " Le pharisien, debout priait ainsi en lui-même: 0 Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont ravisseurs, injustes, adultères, ou même comme ce publicain ; *" je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je gagne. " Le publicain, se tenant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel ; mais il se irappait la poitrine, en disant : 0 Dieu, aie pitié de moi, qui suis un pécheur. " Je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison justifié, plutôt que l'autre.
L'Évangile « accomplit » la loi, non plus dans sa lettre, mais dans son esprit : il veut qu'on garde à la loi une fidélité qui ne soit point matérielle. Mais l'Évangile juge aussi la loi comme une institution
1. « On sait que le fisc romain affermait la perception des impôts à de riches citoyens de chaque province, en grec T£).wvaL, en latin publicani, qui, pour les recueillir, employaient des agents subalternes. Ceux-ci, choisis parmi les indigènes, dépourvus de tout sentiment de justice et de scrupule, recouraient à la fraude, à la violence pour extorquer au delà de la taxe. En Palestine, ils étaient Juifs; mais ils étaient séparés du peuple qui les regardait comme des apostats, des traîtres à Dieu et à la nation : d'où leur nom de pécheurs. » (V. Rose.)
voulue de Dieu pour un peuple indocile et corrompu, et la loi apparaît dès lors comme imparfaite, parce que le peuple pour qui elle a été promulguée était un peuple mauvais. Toute la doctrine de saint Paul est ici en germe : « Aussi longtemps que l'héritier est enfant, il ne diffère en rien d'un esclave... » {GaL, IV, 1-7).
Marc, X. ' Et partant de là, il vint aux confins de la Judée, au delà du Jourdain. Et les foules s'assemblent de nouveau autour de lui, et de nouveau, selon sa coutume, il les enseignait.
' Et les pharisiens, s'étant approchés de lui, lui demandaient, pour le tenter, s'il est permis à un homme de répudier sa femme. ' Il leur répondit : Que vous a prescrit Moïse ? * Ils dirent : Moïse a permis d'écrire une lettre de divorce et de répudier. ' Et Jésus leur dit : C'est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse a écrit ce précepte. * Alais au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme ; ' c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et il s'attachera à sa femme, ' et ils seront deux dans une seule clmii', de sorte qu'ils ne sont plus deux, mais une seule chair. ' Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas.
La question posée par les pharisiens est, en quelque sorte, une question d'école. La loi permettait la répudiation, en en laissant la décision à l'arbitre du mari. « Lorsqu'un homme aura pris une femme et l'aura épousée, si elle vient à ne pas
trouver grâce h ses yeux, parce qu'il a découvert en elle quelque chose de repoussant, il écrira pour elle une lettre de divorce, et, après la lui avoir remise en main, il la renverra de sa maison » [Deut., XXIV, 1). La femme ainsi répudiée pouvait devenir légitimement la femme d'un autre homme. La Halacha était partagée sur l'interprétation du motif requis par la loi : Hillel était pour la répudiation discrétionnaire ; il suffisait que la femme eut cessé de plaire. Schammaï requérait une infidélité de la femme. Jésus répond en affirmant l'indissolubilité du mariages et en fondant cette indissolubilité sur la pensée de Dieu opposée à la loi de Moïse. Si Moïse a permis la répudiation discrétionnaire, c'est à cause de la dureté de cœur des Juifs, de l'incapacité où il les a vus de garder une femme qui a cessé de plaire ; mais Dieu attend davantage de l'homme au cœur juste et pur. De
1. Ainsi l'a entendu saint Paul, / Cor., VII, 10-11 : • Quant aux personnes mariées, j'ordonne, non pas moi mais le Seigneur, que la femme ne se sépare point de son mari... Pareillement, que le mari ne répudie point sa femme. » La pensée de Jésus sur l'indissolubilité sans exception n'est pas douteuse en Marc, X, %*ù et 10-12. Autant en Luc, XVI, 18. Autant en Mat., XIX, 3-8 et 10-12. Il n'y a difficulté que pour le texte fameux, Mat., XIX, 9 : « Or, je vous dis que quiconque répudie sa femme, si ce n'est pour infidélité, et en épouse une autre, commet un adultère, et que celui qui épouse une femme répudiée commet un adultère. » Quelque explication que l'on donne de l'exception notée par saint Mathieu, nous avons là une preuve que nous devons nous guider sur la pensée organique de Jésus et sui la tradition, au milieu des imperfections ou des obscurités de la lettre.
toute façon, la prescription du Deutéronome sur le divorce est jugée.
On rapprochera de ce premier jugement ceux que Jésus exprime quand il oppose, en un parallèle saisissant, les exigences timides de la loi et les exigences autrement larges de l'Evangile :
Mat., V. " Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne tueras point ; celui qui tuera sera punissable par le jugement. " Mais moi, je vous dis, quiconque se met en colère contre son frère, sera punissable par le jugement ; celui qui dira à son frère : Imbécile ! sera punissable par le sanhédrin ; et celui qui lui dira : Fou ! sera passible de la géhenne de feu.
« Tu ne tueras point » {Exod., XX, 13) est un précepte du décalogue, et Jésus entend qu'il soit dépassé. Même jugement sur tel autre précepte du décalogue : « Tu ne commettras point d'adultère » (M, 14):
Mat., V. " Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu ne commettras point d'adultère. " Mais moi, je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter, a déjà commis un adultère dans son cœur.
Autant sur la prohibition du parjure {Exod., XX, 7) :
Mat., V. " Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne parjureras point, mais tu V acquitteras en-
vers le Seigneur de tous tes serments. " Mais moi, je vous dis de ne poiût jurer du tout, ni par le ciel, parce qu'il est le trône de Dieu ; " ni par la terre, parce qu'elle est l'escabeau de ses pieds ; ni par Jérusalem, parce qu'elle est la ville du grand roi. '* Ne jure pas non plus par ta tête, car tu ne peux rendre blanc ou noir un seul cheveu. " Que votre parole soit oui, oui, non, non ; ce qu'on dit de plus vient du malin.
Autant sur la loi du talion {Eœod., XXI, 23-24).
Mat., V. "Vous avez entendu qu'il a été dit: OJ^il pour œil, et dent pour denl. "Mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant. Quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre.
*' Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. '*Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis (faites du bien à ceux qui vous hmssent) et priez pour ceux qui vous persécutent (et qui vous calomnient), "afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes.
Ainsi la loi doit être dégagée de la « tradition des hommes » qui l'interprètent dans la « chaire de Moïse » qu'ils ont usurpée ; la loi doit être ramenée au grand commandement qui la contient toute, et qui est l'amour pour Dieu et pour le prochain ; tout dans la loi est subordonné à ce commande-
ment souverain ; la loi même est imparfaite et n'atteint sa perfection qu'autant qu'elle réalise ce commandement. Un temps viendra, et il est proche, oii ce commandement subsistera seul, et ce sera la fin de la loi.
Jésus a-t-il vraiment annoncé la fin de la loi ■ A-t-il si nettement devancé saint Paul ? Il faut rappeler ici l'entretien de Jésus et de la Samaritaine, dans l'évangile de saint Jean. Jésus demande à boire à une Samaritaine, et cela déjà est pour un Juif une rupture avec la tradition, car « les Juifs n'ont pas de conamerce avec les Samaritains » (Jean, IV, 9). La Samaritaine interroge Jésus et lui pose l'éternelle question qui divise les Juifs des Samaritains : « Vous dites que c'est à Jérusalem (|u'est le lieu oii il faut adorer? » Jésus répond : « Femme, crois-moi, l'heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne » de Samarie, « ni dans Jérusalem que vous adorerez le Père... Mais l'heure approche, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. . . » (Jean, IV, 21-24).
Les Synoptiques n'ont pas recueilU de déclarations comparables pour l'ampleur à cette sublime page johannine. Mais en des allégories, voilées peut-être, assez clairement transparentes pourtant, ils notent des indications qui suffisent. 11 n'est pas peu significatif que, d'une question sur le jeune
dont répoux dispense ses amis, les Synoptiques aient tous trois rapproché le logion que voilà :
Mat., IX. *• Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieil habit; car la pièce emporte une partie de l'habit, et la déchirure est pire.
^' Et on ne met pas du vin nouveau dans des outres vieilles; autrement, les outres se rompent, le vin se répand, et les outres sont perdues ; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et l'un et l'autre se conservent.
Dans un logion que saint Luc joint au précédent, Jésus semble excuser les Juifs de leur résistance à son Évangile :
Luc, V. '" Et personne qui a bu du vin vieux, ne veut du nouveau, car il dit : Le vieux est bon.
Il n'est pas difficile de saisir en ces proverbes une allusion au dualisme de la loi et de l'Evangile. La loi est l'habit vieux, qu'il faut renouveler, et non rapiécer. L'Evangile est le vin nouveau, qu'il ne faut pas mettre dans des cœurs séniles, mais dans des cœurs neufs. De toute façon, il y a du vieux et du nouveau.
Mat., Xm. " Avez-vous compris toutes ces choses? — Oui, répondirent-ils. " Et il leur dit : C'est pourquoi, tout scribe instruit [de ce qui regarde] le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes.
Il y a le bois mort, et il y a le bois vert (Luc, XXIII, 31). Et ceci nous conduit à donner tout son sens à la parabole du figuier maudit :
Mat., XI. *' Jésus entre à Jérusalem, dans le temple. Et après avoir tout considéré, comme il était déjà tard, il s'en alla à Béthanie avec les douze.
'* Et le lendemain après qu'ils furent sortis de Béthanie, Jésus eut faim. " Et apercevant de loin un figuier qui avait des feuilles, il vint pour voir s'il y trouverait quelque chose ; et s'en étant approché, il ne trouva rien que des feuilles, car ce n'était pas la saison des figues. ** Et prenant la parole, il lui dit : Que désormais personne ne mange de ton fruit ! Et ses disciples entendirent.
" Et quand le soir fut venu, ils sortirent de la ville .
" Et passant le matin, ils virent le figuier desséché depuis les racines. *' Et Pierre se rappelant ce qui s'était passé, dit à Jésus : Rabbi, vois, le figuier que tu as maudit a séché.
Dans la perspective de l'enseignement actuel de Jésus, le peuple juif et sa loi se confondent, et, dans ce peuple, Jésus veut voir la partie étroitement fidèle à sa loi et réfractaire à l'Evangile. Cette société juive est un arbre d'apparence vigoureux et feuillu ; mais il ne porte pas de fruit. Et Jésus le maudit. De même Jésus avait traité la stricte tradition pharisienne d'arbre que Dieu n'a point planté, et que le Père céleste déracinera. Le privilège du peuple de Dieu sera aboli : la grande affaire ne
sera plus d'êtee circoncis et enfant d'Abraham, mais d'être parfait comme le Père céleste est parfait. Saint Paul proclamera l'abolition du privilège juif ; mais Jésus Fa proclamée avant lui, ne serait-ce que dans la paral)ole du bon Samaritain. Voici une parabole, en effet, qui s'adresse à un docteur de la loi, et qui est un commentaire du grand commandement libérateur, et qui implique que le prêtre et le lévite ne comprennent pas ce que le Samaritain comprend, c'est à savoir le prix de la miséricorde, et, tout de même, l'Évangile.
Luc, X. " Et voici, un docteur de la loi se leva et dit à Jésus pour l'éprouver : Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? " Jésus lui dit : Qu'est-il écrit dans la loi ? Gomment lis-tu ? " Il répondit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée; et ton prochain comme toi-même. ■* Jésus lui dit : Tu as bien répondu ; fais cela et tu vivras.
" Mais lui, voulant se justifier^ dit à Jésus : Et qui est mon prochain ? '° Jésus reprit la parole, et dit : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho ; et il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s'en allèrent, le laissante demi mort. ^* Par hasard, un prêtre descendait par le même chemin, et ayant vu cet homme, ii passa outre. '^' De même un lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l'ayant vu, passa outre. " Mais un Samaritain, qui voyageait, vint là, et, l'ayant vu, fut ému de compassion. " Il s'approcha, et
banda ses plaies, en y versant de l'huile et du vin. Et rayant mis sur sa propre monture, il le conduisit à une hôtellerie, et prit soin de lui. "Et le lendemain, il tira deux' deniers, les donna à l'hôte, et dit : Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour. " Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands'? '^ Le docteur répondit : C'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui. Et Jésus lui dit: Va, et toi fais de même.
Il en est du Samaritain miséricordieux comme du publicain humble : le publicain était justifié à l'exclusion du pharisien, et le Samaritain est loué à l'exclusion du lévite et du prêtre. Le privilège du légalisme était, aux yeux de Jésus, aboli. La parole du Deutéronome (XXVII, 26) que citera saint Paul comme essentielle au judaïsme : « Maudit quiconque n'est pas constant à observer tout ce qui est écrit dans le Livre de la loi j» et aussi bien cette autre parole {Lévit., XVIII, 5) citée par saint Paul {Gai., III, 10) : « Moïse dit delà justice qui vient de la loi : L'homme qui mettra en pratique ces choses vivra par elles », — étaient désormais autant de lettres déclarées mortes.
Cependant la bonne nouveauté, l'Évangile, ne laisserait pas perdre ce que Dieu avait mis, dès
Torigine, de paroles de vie éternelle dans T Ancien Testament. Jésus sauvait ce qui dans cet héritage divin de son peuple était inconditionné, pur esprit, ce qu'Isaïe avait tant de fois salué du nom de « la lumière des nations » . Pour qui replace Jésus dans le milieu oii il élevait la voix, en face du temple de Jérusalem, au cœur du judaïsme le plus fervent, tout cet enseignement sur la relativité et la fin de la loi était d'une hardiesse inouïe. Vraiment, le témoignage n'était point si faux que portaient ces Juifs devant Gaïphe et le Sanhédrin : « Nous l'avons entendu dire : Je détruirai ce temple fait de main d'homme, et, en trois jours, j'en bâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d'homme » (Marc, XIV, 58). Ni non plus le témoignage porté contre saint Etienne : « Nous l'avons entendu dire que Jésus, ce Nazaréen, détruira ce lieu, le temple, et changera les institutions que Moïse nous a données » {Act., VI, 14).
La paternité de Dieu
L'Évangile est beaucoup moins une théodîcée qu'une intuition sur la personnalité de Dieu. La parole de Jésus, en effet, ne s'adressait pas à des esprits qui eussent tout à apprendre sur Dieu, comme les païens de l'hellénisme attardés à déchiffrer la loi des forces mystérieuses de la nature. La conscience juive devait à la révélation biblique cette incomparable avance d'avoir conçu depuis des siècles Dieu comme distinct de la nature, unique, personnel, maître et juge de l'homme. Cette foi, héritage historique d'Israël, n'avait rien d'abstrait, ni même de purement logique. L'esprit alexandrin, subtil et spéculatif, d'un Philon, était aussi étranger aux auditoires familiers de Jésus que la poésie d'Aratus ou de Gléanthe. Les disciples de Jésus avaient pour théodîcée héréditaire la foi au Dieu de leurs pères. Jésus pouvait rappeler aux sadducéens que Dieu s'était défini en disant : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob » (Marc, XII, 26). Des cantiques comme le Magnificat et le Benedictus, expression de la
piété d'âmes très simples, très pénétrées des sentiments profonds de la race, attestent comment Diei était pour cette piété populaire, non un être d( raison déduit de l'abstredt, mais un personnage d( l'histoire sainte.
Ce personnage avait, aux yeux de cette piété un caractère. Jésus était compris sans effort, quanc il comparait le domaine de Dieu à « un roi qui voulu régler ses comptes avec ses serviteurs » (Mat. XVIII, 22). La piété juive, sans doute, savait qu( Jahvé était bon, mais cette bonté était celle d'ui maître qui consent à s'émouvoir :
J'élève mes yeux vers toi,
ô toi qui sièges dans les deux,
comme l'œil du serviteur est fixé sur la main d son maître,
et l'œil de la servante sur la main de sa maîtresse,
ainsi nos yeux se tiennent levés vers Jahvé, notr Dieu,
jusqu'à ce qu'il ait pitié de nous.
Aie pitié de nous, Jahvé, aie pitié de nous,
car nous n'avons été que trop rassasiés d'opprobres
notre âme n'a été que trop rassasiée
de la moquerie des riches insolents,
du mépris des orgueilleux*.
Dieu était insaisissable comme le ciel pur où 1 piété plaçait sa demeure. Il était irréprésentable