‹ L'enseignement de la langue franaise: ce qu'il est, ce qu'il devrait tre dans l'enseignement primaire - Cours de MthodologieChapitre 17 sur 89 · L’ORTHOGRAPHE PEUT-ELLE ÊTRE LIBRE · texte numérisé non relu

L’ORTHOGRAPHE PEUT-ELLE ÊTRE LIBRE

dictée d’orthographe aux divers examens. Actuellela dictée est l’épreuve fondamentale de tous les examens élémentaires, la mesure commune à laquelle tous les Français et Françaises sont toisés, pesés et jugés, après quoi des hommes compétents prononcent si les candidats peuvent devenir élèvesjardiniers, ou sages-femmes, ou employés de magasin! Demander la suppression de la dictée, c’est demander la Révolution. Nous n’en sommes pas là!

Accordons tout de même qu’on parvienne à l’obtenir. Il y aura, malgré tout, des épreuves écrites dans les examens. Est-on disposé à laissera l’élève la liberté d’orthographier (si j’ose encore me servir de ce mot) les mots à son gré? Quel gâchis!

Sans indications précises, sans guide qui leur dise comment distinguer, l’instituteur et l’élève auront à voir par eux-mêmes ce qu^il faut rejeter de l’orthographe actuelle et ce qu’il faut en conserver, Un village fera à sa façon, le village voisin à la sienne. Nous voilà retournés à la barbarie dont il a fallu des siècles d’efforts pour sortir, et qui empêchait les mieux disposés d’employer le français dans leurs écrits. Il faut ignorer les éléments mêmes de l’histoire de notre langue pour émettre de semblables propositions.

Et qu’espère-t-on, du reste, que produirait cette

anarchie? Une simplification? Est-ce certain? Est-il bien sûr que l’on écrira tablau comme tuyau, joyau^ et non pas l’inverse? L’expérience montre que les personnes qui n’ont pas appris à fond l’orthographe ne retiennent qu’une chose : c’est qu’il faut charger les mots de lettres inutiles, et elles se font une orthographe plus compliquée encore que celle qui est en usage.

Ajoutons que dans l’intervalle, pendant que cette liberté devrait faire son œuvre merveilleuse, peu de gens accepteraient ce dédain, subitement recommandé, de toute règle orthographique. Il y aurait des écoles qui continueraient à enseigner avec soin l’orthographe, en vue d’obtenir pour leurs élèves les emplois du commerce ou de l’industrie. Car, du moment qu’une orthographe correcte continuerait d’exister, même si l’État cessait d’en exiger la connaissance aux examens, toute une catégorie de personnes persisteraient, ou pourraient persister à vouloir qu’on la respecte dans leurs affaires. Peutêtre même dans un certain monde l’estimerait-on davantage, parce qu’elle ne serait plus la chose de tous; on verrait se former dans la société une classe à part, « V aristocratie de V orthographe ». .11 se constituerait nn mandarinat! Ce n’est pas là ce que peut se proposer une démocratie comme Ja nôtre.

ENSEIGNER LA LANGUE, NON L’ORïHOGRAPHE 37

Il ne faut donc pas nous leurrer. Tant que l’orthographe officielle n’aura pas été réformée — et seul l’État, qui a la garde des grands intérêts communs, peut entreprendre cette réforme, comme il l’a fait dans les pays étrangers : Allemagne, Brésil, Norvège, Serbie — élèves et maîtres porteront le fardeau. On prétendra le leur alléger. Quelques maigres tolérances n’empêcheront pas tout l’enseignement de pâtir, celui de la langue d’abord, parce que le préjugé restera ({M'enseigner V orthographe, cest enseigner la langue, ce qui est la pire des erreurs !

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