PAUVRETÉ DU VOCABULAIRE DES ENFANTS
termes, connus par à peu près, dont on entrevoit tout au plus la signification. Ils abondent dans le journal que lit un homme du peuple, de sorte que, bien souvent, les idées, politiques ou autres, ne sont perçues par lui qu’en gros. L’ensemble lui produit une impression; il n’apporte pas les précisions sur lesquelles on devrait réfléchir.
C’est pour cela que le peuple écorche les mots, qu’il fait ce qu'on appelle en science de « l'étymologie 'populaire », c’est-à-dire rapproche de façon grotesque la forme des mots inconnus de la forme d’autres qui lui sont familiers. Le baromètre devient la baronnette; la lanter-ne à l'acétylène : la lanterne à la Sainte- Hélène; une élève de lycée (onze ans) parlait récemment des horizons funèbres de Bossuet.
Ces cocasseries amusent l’observateur, et cependant les déformations intimes du sens seraient bien autrement risibles, ou autrement tristes, si l’on pouvait les observer avec la même facilité. C’est par leur faute que tant d’imaginations s’agitent ou s’endorment dans le brouillard et l’obscurité. J’ai eu ces jours-ci une discussion amicale avec un cantonnier de la ville de Paris. Il était furieux contre le repos hebdomadaire. J’ai compris à la fin que pour lui cette expression voulait dire : repos dans la semaine. Encore ne confondait-il pas, comme d’autres « hebdomadaire » et « dromadaire » !
76 l’enseignement de la langue française
L’école doit s’appliquer à faire cesser, dans la mesure du possible, cet état de choses; mais ici, comme ailleurs, elle ne peut que commencer l’œuvre. Bon gré, mal gré, il faut choisir. Il faut enseigner l’immédiatement indispensable, et fournir les moyens qui permettront d’aller plus loin, après l’école. Seulement, quelles règles adopter pour ce choix?
Bien entendu, ce sera au maître surtout, comme je l’ai déjà dit plus haut, à s’inspirer des besoins particuliers du milieu où il enseigne, et du développement des enfants qu’il instruit. Il ne saurait être question ici que de lui donner quelques directions générales.
Le programme comprendra d’abord ce qu’il n’est permis à personne d’ignorer des termes courants de la vie. Si le maître le peut, il donnera une attention particulière à ceux qui seront les plus nécessaires à l’enfant dans la carrière où il va entrer : si l’enfant est agriculteur et terrien, il n’est pas indiqué d’insister sur le vocabulaire maritime. Cela ne veut pas dire qu’il faille totalement négliger celui-ci, ni entrer dans une étude trop approfondie de celui-là; car, en ce qui concerne les termes techniques d’une profession, la pratique les enseignera bientôt à l’enfant mieux que l’école, et il apprendra à nommer les objets spéciaux, outils,
LË CtîOTX DES MOTS
pièces de machine, matériaux, une fois qu’il sera à l’atelier, et qu’il les maniera de ses mains : tout est ici affaire de tact et de mesure.
Il faudra plus d’intelligence encore au maître pour déterminer avec quels termes il convient de familiariser l’enfant, parmi ceux qui ne sont pas et ne seront jamais de son entourage, mais qui précisément lui font connaître des choses auprès desquelles il ne vit pas, et qu’il faut qu’il connaisse, choses du passé, quelquefois, du présent, le plus souvent. Nous n’avons point de roi ni d’empereur, et il importe cependant que l’enfant sache ce qu’est un roi et un empire. Le village ne possède ni musée, ni théâtre, on ne doit pas néanmoins sortir de l’école, sans avoir quelque idée de ce que ces mots représentent. Il faut avoir fait connaissance avec beaucoup d’autres choses, concrètes ou abstraites; savoir ce que c’est qu’un sous-préfet, qu’une administration, etc. Cela est très difficile, sans doute, mais indispensable.
Peut-on se fonder sur le caractère grammatical de certains mots pour les exclure de l’enseignement scolaire? Je répondrai que là non plus il n’y a pas de règles. Si savants et rébarbatifs que soient des termes scientifiques, qui peut affirmer qu’ils ne deviendront pas d’un usage aussi courant que baromètre, thermomètre, télégraphie, ou agriculteur, dont
78 L’enseignement de la langue française
personne ne voulait, il y a cent ans? Superphosphate, métropolitain, cinématographe, sont en train de se vulgariser.
Est-on plus sûr de ne pas se tromper quand on rejette, a priori, des mots abstraits, parce qu’ils sont abstraits? Sans doute, il faut éviter autant que possible l’abstraction, mais qui donc enseignera ce que c’est que la coopération et la mutualité, si on se l’interdit à l’école? Il y a des degrés dans l’abstrait, et aussi des catégories bien diverses; dans certaines d’entre elles l’enfant peut pénétrer sans grande difficulté. Si l’on a soin de partir d’observations portant sur les différentes couleurs, il semble que l’on peut arriver à donner l’idée de la couleur. Je ne crois pas non plus que des phrases comme « le commerce et l'industrie d'une ville sont en prospérité » soient inaccessibles, à condition qu’on se donne la peine de montrer que le commerce ou l'industrie ne sont que des noms collectifs qui additionnent, pour ainsi dire, des maisons de commerce ou des industries particulières.
Si l’on va jusqu’aux mots abstraits proprement dits, encore faut-il faire des distinctions. Que l’on examine seulement les trois termes de la devise républicaine ; le mot égalité est facilement compris des enfants, habitués à constater l’égalité dans les jongueurs et les mesures diverses des objets et des