‹ L'enseignement de la langue franaise: ce qu'il est, ce qu'il devrait tre dans l'enseignement primaire - Cours de MthodologieChapitre 36 sur 89 · I — LA MATIÈRE. LE CHOIX DES MOTS · texte numérisé non relu

I — LA MATIÈRE. LE CHOIX DES MOTS

Déjà la plupart des bons livres modernes font une place, si modeste qu’elle soit, au vocabulaire. Il faut se proposer plus et mieux, car posséder la langue, c’est disposer d’un nombre suffisant de mots sur le sens desquels on n’a aucune hésitation. Les « machin », les « chose », par lesquels tant de gens remplacent les termes exacts, viennent non seulement de la paresse, d’un refus de l’effort nécessaire pour trouver des termes justes, mais surtout d’une ignorance véritable et invincible. Il est mille moyens de se rendre compte de la pauvreté du vocabulaire d’une foule de gens. Croyez-vous que la ménagère qui va acheter son « bœuf » connaisse le nom des morceaux? C’est, la plupart du temps, le geste et un pronom démonstratif qui tiennent lieu du mot technique. « Donnez-moi ce morceau-cz. » « Ca fait mon affaire. » Une dame marchande un

l’enseignement du vocabulaire . 73

velours; l’employé lui annonce qu’il est tramé coton. « Tramé » est-il compris exactement? Je me suis informé auprès de femmes du métier, j’ai pu constater que tramé signifiait pour elles simplement mêlé. « Imprimé sur chaîne » ne leur présentait non plus aucun sens précis, quoique des étoffes de ce genre fussent à la mode, et se vendissent en masse dans les magasins.

Qui, parmi nous, serait capable d’énumérer les parties qui composent une fenêtre, de dire exactement ce que signifie : le chapeau, le jambage, la jouée, la feuillure, le jet d'eau, V embrasure, V ébrasement, etc.? Et il ne faudrait pas croire que l’embarras commence seulement au moment où l’on entre dans les vocabulaires techniques. Une femme de quarante ans, après vingt années de vie à Paris, sachant au reste lire et écrire couramment, ne comprend en aucune façon ce que veulent dire ; rumeur, brouhaha, clapoter, haleter. L'horizon signifie pour elle : loin, bien loin; cité n’a pas d’autre sens que groupe de maisons. Airain, symphonie, demi-teinte lui échappent complètement. On multipliera sans peine les observations de ce genre.

Cette pauvreté de vocabulaire précis qu’on observe chez les adultes, sitôt qu’ils sortent du cercle ordinaire des objets qui les entourent et des

idées qui leur sont familières, devient une véritable pénurie chez les écoliers. Si l’on met un enfant en présence d’une page de dictionnaire, on demeure étonné du grand nombre de mots qu’il ignore.

Yoici une expérience faite sur une fillette de douze ans, très avancée pour son âge, et faisant de bonnes études secondaires. Dans une première page de dictionnaire, elle sait à peu près 23 mots, 13 lui sont inconnus. Dans une autre page, c’est 17 seulement qu’elle sait, et 20 qu’elle ignore.

Si, au lieu de prendre un dictionnaire, on choisit parmi les textes qui sont étudiés à l’école, les résultats de l’épreuve ne seront pas moins concluants. Dans la poésie de V. Hugo, Afrès la Bataille, un écolier de dix ans, élevé dans un milieu très propre à le développer, ne comprend pas : héros, hussard, ému. A plus forte raison, si nous observons l’enfant au moment où il arrive à l’école. Dans un texte tout à fait simple, un bébé de cinq ans, très réfléchi et qui s’exprime bien, ignore des mots comme : treille, coûter, soupçonner, avouer, honteux, franchise, prouver, promettre, oublier, honnêteté, sincérité, vertu. On aperçoit sans peine que ce sont les mots abstraits surtout qui n’ont pour lui aucun sens.

A côté des mots ignorés, restent encore dans l’ombre, ou dans la pénombre, une foule d’autres

Page 1