‹ L'enseignement de la langue française, ce qu'il est - ce qu'il devrait être dans l'Enseignement primaireChapitre 102 sur 104 · CULTURE HISTORIQUE ET MORALE · texte numérisé non relu

CULTURE HISTORIQUE ET MORALE

apprendre à atténuer une affirmation peu flatteuse : vous aurez mal regardé, etc., n'est-ce pas apprendre à doser le respect et à garder les attitudes qui conviennent?

Mais, dira-t-on, cet exemple-là est trop à votre avantage, la politesse étant surtout faite de formes de langage. Soit! Prenons donc autre chose. Est-ce encore une question de forme extérieure que de savoir quand il faut assurer, et quand il faut dire peut-être? Et la sincérité du témoignage ne seraitelle pas grandement augmentée, si on ne confondait pas sans cesse les formules qui servent aux deux affirmations? Quoi de plus naturel, quand j'enseigne à exprimer le doute, que de rappeler à l'élève qu'il est obligé moralement de l'exprimer, s'il l'a réellement, que jamais il ne saurait trop distinguer une certitude d'une probabilité.

D'utiles leçons de morale peuvent être tirées même d'un caractère d'écriture. S'agit-il d'enseigner à l'enfant l'usage des guillemets, je lui expose à quoi sert ce signe, qui avertit qu'on rapporte des paroles textuelles. Il va de soi que je lui montrerai du même coup où l'abus commence, où il devient injuste et dangereux de présenter comme des paroles émanant d'autrui ce qui n'est qu'un à peu près. La leçon de sincérité est ici inséparable de l'autre, et elle est d'une importance capitale pour

des enfanls, qui sont si faciles à suggestionner, car rien n'a fait plus de tort à certaines enquêtes judiciaires que la croyance au proverbe : « La vérité sort de la bouche des enfanls. »

Qu'est-ce que « chercher un sujet »? N'est-ce pas chercher Fauteur d'une action? Et s'il est important pour la grammaire de trouver le sujet, n'est-ce pas aussi très important en morale et en droit? Il est des cas où les deux recherches n'en font qu'une.

Prenons un dernier exemple de syntaxe. Je compare les deux phrases suivantes : « Un gamin a tendu une ficelle en travers de la roule du village de façon que les passants se prissent le pied et tombassent. »

« Un gamin a tendu une ficelle en travers de la route, de façon qu'un passant s'est pris le pied et a fait une chute. »

Dans la première phrase prissent, tombassent, sont au subjonctif, parce que la proposition marque l'intention, le but que se proposait le gamin.

Dans la seconde, les verbes s est pris, a fait sont à l'indicatif, parce que la proposition, bien qu'introduite par la môme conjonction, n'exprime plus le but, mais simplement la conséquence.

11 est clair qu'un cours de grammaire un peu approfondi va enseigner la raison pour laquelle le mode change. Mais pourquoi s'arrêterait on là,

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et ne dirait-on pas à cette occasion ce qu'il y a d'autre à dire? Le gamin qui a agi intentionnellement a fait une faute morale grave. L'autre a agi par imprudence. J'en profite pour alléguer d'autres cas : Un automobiliste s'est amusé à traverser le village à une allure si folle, qu'il a tué un homme; un chasseur a tiré imprudemment dans une haie, si bien qu'il a blessé une femme. Ce sont là des conséquences, ce n'était pas là le but que se proposait le propriétaire de l'automobile ou le chasseur. La différence est très importante à marquer au point de vue moral. Mais les auteurs de ces actes en sontils moins coupables d'imprudence, et l'article 1382 du Code civil ne doit-il pas leur être appliqué? J'en prends occasion pour montrer à l'enfant que nos actes vont parfois atteindre des personnes que nous ne visons pas, et jusqu'à nos descendants mêmes. Séparer l'observation juridique, la distinction morale, et le mode de la phrase, à quoi bon, puisque tout cela est connexe et doit être appris un jour ou l'autre. Pourquoi faire trois morceaux d'une cerise? On dit que l'enseignement moral à l'école doit s'attacher à des faits, historiques ou autres; profitons des occasions que l'étude du langage nous offre, elle aussi.

Les rapports entre une supposition réalisable et un espoir, entre une supposition désormais impos-

sible à réaliser et le regret, sont si clairement marqués dans notre français! Si je V avais, ce gros lot au prochain tirage, qui a un sens futur, est, par le temps, tellement loin de : si je l'avais eu, ce gros lot, qui a un sens passe, que la psychologie enfantine ne saurait trouver meilleure occasion de montrer qu'il n'y a vraiment pour nous d'irrémédiable que le présent ou le passé. Notre langue n'a pas (Y irréel dans l'avenir; comme la race, elle espère toujours; comme elle, elle a tant changé!

Sans doute, il faut beaucoup de tact, et ces à-côtés ne doivent jamais détourner du but essentiel. Un instituteur qui, en leçon de choses, dirait tout ce qu'il y a à dire du blé, depuis la culture jusqu'aux spéculations auxquelles il donne lieu, serait un fort mauvais instituteur, celui-là ne vaudrait pas mieux qui, à propos du mot monde, entreprendrait d'épuiser ce qu'on entend par là, car « depuis que le monde est monde », ce mot a représenté bien des choses différentes : Pour l'astronome, c'est l'univers; pour le voyageur, la terre seule; pour le snob, une certaine société; pour le prêtre, les laïcs; pour une femme qui reçoit, ses invités; enfin, pour la bonne qui fait entrer, ce peut n'être qu'une seule personne : « Monsieur a du monde dans son cabinet ». Comment, sans se perdre, faire le tour d'un mot si vaste, et de tant d'idées qu'il éveille?

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