I. — LA MATIÈRE. LE CHOIX DES MOTS
Déjà la plupart des bons livres modernes font une place, si modeste qu'elle soit, au vocabulaire. Il faut se proposer plus et mieux, car posséder la langue, c'est disposer d'un nombre suffisant de mots sur le sens desquels on n'a aucune hésitation. Les « machin », les « chose », par lesquels tant de gens remplacent les termes exacts, viennent non seulement de la paresse, d'un refus de l'effort nécessaire pour trouver des termes justes, mais surtout d'une ignorance véritable et invincible. Il est mille moyens de se rendre compte de la pauvreté du vocabulaire d'une foule de gens. Croyez-vous que la ménagère qui va acheter son « bœuf » connaisse le nom des morceaux? C'est, la plupart du temps, lej geste et un pronom démonstratif qui tiennent lieu du mot technique. « Donnez-moi ce morceau-c/. » « Ca fait mon affaire. » Une dame marchande un
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velours; l'employé lui annonce qu'il est tramé coton. « Tramé » est-il compris exactement? Je me suis informé auprès de femmes du métier, j'ai pu constater que tramé signifiait pour elles simplement mêlé. « Imprimé sur chaîne » ne leur présentait non plus aucun sens précis, quoique des étoffes de ce genre fussent à la mode, et se vendissent en masse dans les magasins.
Qui, parmi nous, serait capable d'énumérer les parties qui composent une fenêtre, de dire exactement ce que signifie : le chapeau, le jambage, la jouée, la feuillure, le jet d'eau, l'embrasure, Vébrasement, etc.? Et il ne faudrait pas croire que l'embarras commence seulement au moment où l'on entre dans les vocabulaires techniques. Une femme de quarante ans, après vingt années de vie à Paris, sachant au reste lire et écrire couramment, ne comprend en aucune façon ce que veulent dire : rumeur, brouhaha, clapoter, haleter. L'horizon signifie pour elle : loin, bien loin; cité n'a pas d'autre sens que groupe de maisons. Airain, symphonie, demi-teinte lui échappent complètement. On multipliera sans peine les observations de ce genre.
Cette pauvreté de vocabulaire précis qu'on observe chez les adultes, sitôt qu'ils sortent du cercle ordinaire des objets qui les entourent et des
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idées qui leur sont familières, devient une véritable pénurie chez les écoliers. Si l'on met un enfant en.) présence d'une page de dictionnaire, on demeura étonné du grand nombre de mots qu'il ignore.
Voici une expérience faite sur une fillette de douze ans, très avancée pour son âge, et faisant de bonnes études secondaires. Dans une première page de dictionnaire, elle sait à peu près 23 mots, 13 lui sont inconnus. Dans une autre page, c'est 17 seulement qu'elle sait, et 20 qu'elle ignore.
Si, au lieu de prendre un dictionnaire, on choisit parmi les textes qui sont étudiés à l'école, les résultats de l'épreuve ne seront pas moins concluants. Dans la poésie de V. Hugo, Après la\ Bataille, un écolier de dix ans, élevé dans un milieu très propre à le développer, ne comprend pas : héros, hussard, ému. A plus forte raison, si nous observons l'enfant au moment où il arrive à l'école. Dans un texte tout à fait simple, un bébé de cinq ans, très réfléchi et qui s'exprime bien, ignore des mots comme : treille, coûter, soupçonner, avouer, honteux, franchise, prouver, promettre, oublier, honnêteté, sincérité, vertu. On aperçoit sans peine que ce sont les mots abstraits surtout qui n'ont pour lui aucun sens.
A côté des mots ignorés, restent encore dans l'ombre, ou dans la pénombre, une foule d'autres
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termes, connus par à peu près, dont on entrevoit tout au plus la signification. Ils abondent dans le journal que lit un homme du peuple, de sorte que, bien souvent, les idées, politiques ou autres, ne sont perçues par lui qu'en gros. L'ensemble lui produit une impression; il n'apporte pas les précisions sur lesquelles on devrait réfléchir.
C'est pour cela que le peuple écorche les mots, qu'il fait ce qu'on appelle en science de « Vétymologie populaire », c'est-à-dire rapproche de façon grotesque la forme des mots inconnus de la forme d'autres qui lui sont familiers. Le baromètre devient la baronnette ; la lanterne à V acétylène : la lanterne à la Sainte-Hélène; une élève de lycée (onze ans) parlait récemment des horizons funèbres de Bossuet.
Ces cocasseries amusent l'observateur, et cependant les déformations intimes du sens seraient bien autrement risibles, ou autrement tristes, si l'on pouvait les observer avec la même facilité. C'est par leur faute que tant d'imaginations s'agitent ou s'endorment dans le brouillard et l'obscurité. J'ai eu ces jours-ci une discussion amicale avec un cantonnier de la ville de Paris. Il était furieux contre le repos hebdomadaire. J'ai compris à la fin que pour lui cette expression voulait dire : repos dans la semaine. Encore ne confondait-il pas, comme d'autres « hebdomadaire » et « dromadaire »!
L'écolo doit s'appliquer à faire cesser, dans la mesure du possible, cet état de choses; mais ici, comme ailleurs, elle ne peut que commencer l'œuvre. Bon gré, mal gré, il faut choisir. Il faut enseigner l'immédiate ment indispensable, et fournir les moyens qui permettront d'aller plus loin, après l'école. Seulement, quelles règles adopter pour ce choix?
Bien entendu, ce sera au maître surtout, comme je l'ai déjà dit plus haut, à s'inspirer des besoins particuliers du milieu où il enseigne, et du développement des enfants qu'il instruit. Il ne saurait être question ici que de lui donner quelques directions générales.
Le programme comprendra d'abord ce qu'il n'est permis à personne d'ignorer des termes courants de la vie. Si le maître le peut, il donnera une attention particulière à ceux qui seront les plus nécessaires à l'enfant dans la carrière où il va entrer : si l'enfant est agriculteur et terrien, il n'est pas indiqué d'insister sur le vocabulaire maritime. Cela ne veut pas dire qu'il faille totalement négliger celui-ci, ni entrer dans une étude trop approfondie de celui-là; car, en ce qui concerne les termes techniques d'une profession, la pratique les enseignera bientôt à l'enfant mieux que l'école, et il apprendra à nommer les objets spéciaux, outils.