LA RÈGLE N'EST PAS UN MYSTÈRE
expliquer ainsi; la fantaisie brouillonne et prétentieuse des individus, particulièrement des grammairiens théoriciens, a souvent troublé l'évolution naturelle. Elle a créé des faits anormaux. Néanmoins, il y a possibilité de faire apparaître la masse des usages et des règles autrement que comme des fantaisies de l'arbitraire. La plupart des exceptions ne sont que des survivances du passé : grand? mère, X hôtel-Dieu, un fils à papa, advienne que pourra, etc..
Ainsi enseignée, la grammaire perd le caractère mystérieusement dogmatique qu'elle a aux yeux de bien des gens. Car aujourd'hui, de la meilleure foi du monde, certaines personnes s'imaginent qu'il existe quelque part des savants ou des écrivains qui détiennent une vérité absolue, une règle immanente, qu'ils promulguent souverainement. Substituer à cette vaine imagination le sentiment exact des choses, montrer qu'en grammaire il n'existe point de dogmes qu'on doive recevoir sans comprendre, et accepter comme des vérités surnaturelles, c'est une nécessité. De la sorte, la pédagogie grammaticale se retrouve en harmonie avec la pédagogie générale de l'école laïque, qui veut former les esprits à la réflexion et au libre examen.
Mais dès lors, m'objectera-t-on, le sentiment de
la règle va disparaître. L'objection vaut ce qu'elle vaut en politique. Il s'agit de savoir si l'obéissance raisonnée à un ordre, dont on comprend la nécessité, n'est pas supérieure, moralement et pratiquement, à la soumission imposée par force à une loi qu'on reçoit, sans essayer même de la comprendre. Depuis près d'un siècle, les écrivains ont secoué le joug- des grammairiens; la masse seule doit-elle rester aveuglément soumise? Ne peut-on rien espérer d'elle qu'à la condition d'une servitude absolue? Est-il impossible de lui faire comprendre que parler suivant l'usage général est le seul moyen sur d'être entendu de ceux à qui l'on parle? et que la langue ne peut servir à sa fin, qui est d'être un instrument d'échange, qu'à la condition expresse d'être commune à ceux qui s'en servent, c'està-dire conforme chez chacun à l'usage général?
A prendre les choses de ce biais, on risque sans doute de provoquer un peu de dédain pour les vétilles. Il y a de grandes chances pour que bien des formes et des tours qu'on veut laisser à la porte entrent dans la maison. On confondra, peut-être, ressortissant et ressortant. Mais si on venait à dire : Je par* à la campagne, ou : je sors de le voir, le mal serait moins grand que d'autres qui nous menacent. Pendant qu'on s'attarde à de si insignifiants détails, les barbares sont à nos portes; l'argot, cent jargons