DÉCLIN DE LA CULTURE
Le sermo scolasticus !, dont nous avons encore constaté le succès au siècle précédent, était rarement employé, et, quand ilse rencontrait, c'était sous la forme que nous avons constatée chez Gogon ; dans cette parodie de la langue polie”, la pensée devenait presque inintelligible. La rareté de l'enseignement, le fait qu'il ne correspond plus à quelque chose de vivant, amènent dans le cadre même des études un changement important. Au 1iv° siècle, les arts libéraux conservaient encore l'extension qu'ils avaient eue chez les Romains ; on pouvait presque tout faire tenir, Quintilien l'avait montré, dans les deux cycles de la grammaire et de la rhétorique. Au v° siècle, l'enseignement avait été réduit, mais il gardait encore une certaine souplesse. Au siècle suivant, l'usage du De nuptüs Philoloqiae el Mercurii impose aux études le cadre des Sept Arts. Sans doute, Martianus Capella, qui n'était pas l'inventeur de cette classification 3, n'avait fait que condenser la matière de l'enseignement ; les esprits curieux, on le vit dans la suite, ne devaient pas arrêter leur effort aux limites de ce sommaire. Mais la curiosité scientifique est ce qui apparaît le moins au vi° siècle. Pour Grégoire de Tours qui appartenait à une des plus nobles familles de son pays, et qui, au iv" siècle, eût fréquenté les écoles d'arts libéraux, Martianus Capella représentait le plus haut degré de l'instruction. La pratique d'un manuel, voilà à quoi se réduisait l'étude des arts libéraux dans le pays où les grandes écoles du 1v° siècle avaient fleuri; encore étaitce là un idéal qui n'était atteint que par exception *.
L'éducation n'était plus réglée par le respect ou le souvenir de la tradition romaine. Ce qu'on lui demandait, c'était de satisfaire aux besoins de l'âme et aux nécessités essentielles des rapports sociaux. Aux uns l'éducation religieuse suffisait; les autres n'exigeaient que des connaissances élémentaires. On se renferma dans ces limites ; le souci de tout subordonner à l'utile apparaît dans le choix même
1. Sur le développement du langage fleuri en Gaule, voir Norden, Die Antike Kuntsprosa von VI Jahrhundert v. Chr. bis in die Zeit der Renaiss., I, p. 63%.
2. Sidoine Apollinaire (Epist. V, 2 égale le nombre des arts à celui des muses,
3. Cf. Ferrère, Ann. de phil. chrét., juin 1900, p. 285. Baur, Gundissalinus, de divisione philosophiae (Beit. z. Gesch. d. Philos. des Miltelalters, IV, 2-3, P. 325 et suiv.:.
+. Hist, Franc., X, 31, p. #49. Cf. Kaufmann, Rhelorenschulen und Æloslerschulen oder heidnisrhe und christlische Cuitur in Gallien während des 5 und 6 Jahrhunderts (dans Raumers Historisches Taschenbuch}, 1869, p. 80. Lavisse, Rev. des D. M., 15 mars 1886, p. 372. Monod, Études critiques sur les sources de l'hist. méror., 1, p. 69.
des livres dont on se servait : on apprenait à lire non plus dans les textes anciens, mais dans quelque formulaire. Au moins l'on sy familiarisait avec des expressions qu’on aurait plus tard à employer !.
Il se peut d'ailleurs que l'abaissement dans le niveau des études, ou plutôt la disparition presque totale de ce que nous appelons aujourd hui l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, n'ait pas correspondu à l'accroissement des illettrés. Grégoire de Tours ne se plaint pas qu'on ne lise pas; il se plaint qu'iln y ait plus de lecteurs ni d'écrivains instruits; et, quand Chilpérik entreprend de compléter l'alphabet, il envoie des circulaires dans toutes les villes de son royaume. Jusqu'à un certain point l'enseignement religieux avait dû compenser la perte subie par ailleurs; certains avaient appris à lire et à écrire que l’enseignement des écoles romaines n'aurait pas même effleurés au 1v° siècle. Mais ces humbles connaissances formaient presque toute l'instruction du temps, au lieu den former seulement la base, et, loin d’être poussée vers des études plus hautes par ces hommes sachant tout juste lire et écrire, la classe élevée était entraînée par eux. Le latin qu'elle parlait et qui est celui de Grégoire de Tours ? avait une tendance à se rapprocher de plus en plus de la langue du peuple. Aux uns comme aux autres un grand nombre de mots et d'idées devenaient inaccessibles. |
La situation était d'autant plus dangereuse que, loin de réagir contre elle, on semblait la trouver normale. Nous avons entendu déjà, aux siècles précédents, des voix proclamer leur méfiance pour les lettres. La littérature d'édification accentua cette tendance. Les lecteurs ou ceux à qui étaient lues les vies de saints, incultes ou peu instruits, étaient avides de faits. Leur foi naïve admettait tous les miracles, racontés brutalement; peut-être les eussent-ils suspectés, si le narrateur avait été moins simple. L'écrivain était tenu de leur parler la seule langue qu'ils entendissent, la langue usuelle; il devait répudier les images, les artifices de style qui leur auraient été inintelligibles ?. Ce qui était alors une nécessité devint une règle
Au vit Siècle
!. Cf MarculfgfFormulae, praefatio (éd. Zeumer, p. 37).
2. Fustel de Coulanges, La monarchie franque, p. 3. Cf. Grœber, Sprachquellen und Wortquellen des latein. Wôrlerbuchs, dans Arch. f. lat. Lez, L. Ï, p. 51 et suiv,
3. Fortunat, Vita s. Albin.,#{Op. pedest.) : « Eligo rusticus agnosci... ne mihi.…. in hoc opere ad aures populi minus aliquid intellegibile proferatur. » Fortunat